IV

Torchonnet.

Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit

l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte était

ouverte; après avoir examiné les fleurs et les légumes, il arriva à un

berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une

table rustique était couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune;

il regarda les livres: Imitation de Jésus-Christ, Nouveau Testament,

Parfait Cuisinier, Manuel des ménagères, Mémoires d'un troupier.

Moutier sourit:

«A la bonne heure! voilà des livres que j'aime à voir chez une bonne

femme de ménage! Ça donne confiance de voir un choix pareil. Ces

manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant

mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert

par là-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voilà un terrible ennemi

à vaincre et qui vous pousse au café et de là à la salle de police.

Heureusement que mon ami le Manuel était là et m'empêchait de faire des

sottises et de me laisser aller au chagrin, au découragement! Béni soit

celui qui me l'a donné et celui qui l'a inventé!»

Tout en parlant, Moutier avait pris les Mémoires d'un troupier; il

ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages,

suivies d'autres pages, si bien qu'une heure après il était encore là,

debout devant la table, ne songeant pas à quitter le petit volume. Il

n'entendit même pas Mme Blidot et Elfy venir le chercher au Jardin.

MADAME BLIDOT.--Le voilà dans notre berceau, Dieu me pardonne! Tiens!

que fait-il donc là, immobile devant notre table? C'est qu'il ne bouge

pas plus qu'une statue! ELFY, riant.--Serait-il mort? On dirait qu'il

dort tout Debout.

MADAME BLIDOT, à mi-voix.--Hem! hem! Monsieur Moutier!... Il n'entend

pas.

ELFY, de même.--Monsieur Moutier; le dîner est prêt, il vous attend...

Sourd comme un mort! Parle plus haut; je n'ose pas, moi je ne le connais

pas.

«Monsieur Moutier!» répéta plus haut Mme Blidot en approchant de la

table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa

la main sur son front comme pour rappeler ses idées, regarda autour de

lui d'un air Étonné.

«Bien des excuses, madame Blidot, Je ne vous voyais ni ne vous

entendais; j'étais tout à mon livre, c'est-à-dire à votre livre,

reprit-il en souriant. Je n'aurais jamais cru qu'un livre pût amuser et

intéresser autant. J'en étais à la salle de police; c'est que c'est ça,

tout à fait ça! Je n'y ai été qu'une fois et pour un faux rapport, sans

qu'il y ait eu de ma faute... C'est si bien raconté, que je croyais y

être encore!»

MADAME BLIDOT.--Je suis bien aise que ce livre vous

plaise. Vous pouvez le garder si vous désirez le finir. M. le curé m'en

donnera un autre; il en a autant qu'on en veut.

MOUTIER.--Ce n'est pas de refus, madame Blidot. J'accepte, et grand

merci. Je le lirai à votre intention, et j'espère en devenir meilleur.

MADAME BLIDOT.--Quant à ça, monsieur Moutier, vous avez tout l'air

d'être aussi bon que n'importe qui. Mais nous venons, ma soeur et moi,

vous avertir que le dîner est servi, voilà bientôt deux heures; les

enfants doivent avoir faim, et je pense que vous-même ne serez pas fâché

de manger un morceau.

MOUTIER.--Ceci est la vérité; mon déjeuner est bien loin et ne fera pas

tort au dîner.

Moutier salua Elfy, qu'il ne connaissait pas encore, et suivit les deux

soeurs dans la salle où les attendaient les enfants. Paul avait bien

envie de toucher à ce qui était sur la table, mais Jacques l'en

empêchait.

«Attends, Paul; sois raisonnable; tu sais bien qu'il ne faut toucher à

rien sans permission.»

PAUL.--Alors, Jacques, veux-tu donner permission?

JACQUES.--Moi, je ne peux pas, ce n'est pas à moi.

PAUL.--Mais c'est que j'ai faim, moi. Veux manger.

JACQUES.--Attends une minute; M. Moutier va venir, puis la dame, puis

l'autre, ils te donneront à manger.

PAUL.--Est-ce long, une minute?

JACQUES.--Non, pas très long... Tiens, les voilà qui Arrivent.

Tout le monde se mit à table; Jacques hissa son frère sur sa chaise et

s'assit près de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape

amicale, et ils se mirent tous à manger une soupe aux choux à laquelle

Moutier donna les éloges d'un connaisseur. Quand la soupe fut achevée,

Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragoût de boeuf et de

haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint.

«Pardon, Mam'selle, ce n'est pas de règle que les dames servent les

hommes. Permettez que je vous en épargne la peine.»

-Au fait, dit Mme Blidot en riant, vous êtes un peu de la maison

depuis que vous nous avez donné ces enfants. Faites à votre idée, et

mettez-vous à l'aise comme chez Vous.

--Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai; je me sens comme si

j'étais chez moi, et j'en use, comme vous voyez.

Le dîner s'acheva gaiement. Jacques était enchanté de voir Paul manger à

s'étouffer. Après le dîner, Moutier les envoya s'amuser dehors; lui-même

se mit à fumer; les deux soeurs s'occupèrent du ménage et servirent les

voyageurs qui s'arrêtaient pour dîner; Moutier causait avec les allants

et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop à faire.

Jacques et Paul se promenaient dans la rue; ils regardaient les rares

boutiques d'épicier, de boucher, boulanger, bourrelier; ils dépassèrent

le village et rencontrèrent un pauvre petit garçon de huit à neuf ans,

couvert de haillons, qui traînait péniblement un sac de charbon trop

lourd pour son âge et ses forces; il s'arrêtait à chaque instant,

essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa

maigreur, son air triste, frappèrent le bon petit Jacques.

«Pourquoi traînes-tu un sac si lourd?» lui demanda-t-il en s'approchant

de lui.

--Parce que mon maître me l'a ordonné, répondit le petit garçon d'une

voix larmoyante.

--Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c'est trop lourd?

--Je n'ose pas, il me battrait.

--Il est donc méchant?

--Chut! dit le petit garçon en regardant autour de lui avec terreur. S'il

vous entendait, il me donnerait des coups de fouet.

--Pourquoi restes-tu chez ce méchant homme? reprit Jacques à voix basse.

LE GARÇON.--On m'a mis là, il faut bien que j'y reste. Je n'ai personne

chez qui aller: ni père ni mère.

JACQUES.--C'est comme moi et Paul; mais fais comme moi, demande à la

bonne sainte Vierge de t'aider, tu verras qu'elle le fera; elle est si

bonne!

LE GARÇON.--Mais je ne la connais pas; je ne sais pas où elle demeure.

JACQUES.--Ah! mais je ne sais pas non plus, moi! Mais ça ne fait rien;

demande toujours, elle t'entendra.

LE GARÇON.--Oh! je ne demanderais pas mieux. Mais si j'appelle trop

fort, mon maître l'entendra aussi, et il me Battra.

JACQUES.--Il ne faut pas crier; dis tout bas: «Sainte Vierge, venez à

mon secours. Vous qui êtes la mère des affligés, bonne sainte Vierge,

aidez-moi.»

Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit.

«Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m'en aille avec mon sac:

le maître l'attend.»

-Attends, je vais t'aider un peu; nous allons le traîner à nous deux. La

sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme ça, mais elle aide tout

de même.

Jacques tira le sac, après avoir: recommandé à Paul de pousser; le petit

garçon n'avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien que le

sac bondit sur les pierres de la route, qu'il se déchira en plusieurs

endroits et que les morceaux de charbon s'échappèrent de tous côtés. Les

enfants s'arrêtèrent consternés; mais Jacques ne perdait pas la tête

pour si peu de chose.

«Attends, dit-il, ne bouge pas; je vais appeler M. Moutier, qui est très

bon; c'est lui que la sainte Vierge nous a envoyé, elle te l'enverra

aussi? Viens, Paul, courons vite.» Il prit Paul par la main, et tous

deux coururent aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent,

jusque chez Mme Blidot où ils trouvèrent Moutier fumant avec quelques

Voyageurs.

JACQUES.--Monsieur Moutier, vous qui êtes si bon, venez vite au secours

d'un pauvre petit garçon bien plus malheureux que moi et Paul; il ne

peut traîner un gros sac de charbon que nous avons crevé, et son méchant

maître le battra. Ce pauvre petit a si peur! Et la sainte Vierge vous

fait dire d'aller vite pour l'aider.--Où as-tu vu la sainte Vierge, mon

garçon, pour me faire ses commissions? dit Moutier en riant et en se

Levant.

--Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tête et dans mon coeur.

Vous savez bien que c'est elle qui vous a envoyé pour nous sauver, Paul

et moi; il faut encore sauver ce petit malheureux.

--C'est bien, mon brave petit, j'y vais; tu vas m'y mener.

Moutier le suivit après avoir demandé à Elfy de garder Paul, qui ne

marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, où

ils trouvèrent le petit garçon, que Moutier reconnut de suite; c'était

Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du méchant aubergiste Bournier. Il

s'en approcha d'un air de compassion, releva le sac, l'examina, tira de

la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats

ont l'habitude d'en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant,

demanda au petit: «N'y a-t-il pas moyen d'apporter le charbon sans

traverser le village et sans être vu de ton maître, mon pauvre garçon?

Je n'aimerais pas à rencontrer ce mauvais homme; je craindrais de me

laisser aller à lui donner une roulée qui ne serait pas d'un très bon

effet.»

LE GARÇON,--Oui, Monsieur, on peut passer derrière les maisons, et vider

le sac dans le charbonnier qui se trouve adossé au hangar par dehors.

--Alors en route, mon ami, dit Moutier en chargeant le sac sur ses

épaules.

Torchonnet regarda avec admiration.

«Oh! Monsieur, mon bon Monsieur! Dites bien à la sainte Vierge combien

je la remercie de vous avoir envoyé. Cette bonne sainte Vierge!... Ce

petit avait raison tout de même», ajouta-t-il en regardant Jacques d'un

air joyeux.

--Je t'avais bien dit, reprit Jacques avec bonheur. Moutier riait de la

naïveté des enfants, Ils ne tardèrent pas à arriver au charbonnier;

Moutier vida le sac, le plia et le mit dans un coin. Il s'apprêtait à

partir, quand l'enfant le rappela timidement.

«Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de

m'envoyer à manger? On m'en donne si peu que j'ai mal là (montrant son

estomac) et que je n'ai pas de forces.

--Pauvre malheureux!... répondit Moutier attendri.

Écoute: viens à l'Ange-Gardien, je te recommanderai à Mme Blidot, bonne

femme s'il en fut jamais.

TORCHONNET.--Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon maître me tuerait si

j'y allais. Il la hait au possible.

MOUTIER.--Alors je t'apporterai quelque chose que je demanderai à Mme

Blidot; et puis, mon bon petit Jacques t'apportera à manger tous les

jours. Veux-tu, mon Jacquot?

JACQUES.--Oh oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque

chose de mon déjeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner?

J'ai peur de son Maître.

TORCHONNET.--Vous pouvez le placer dans le creux de l'arbre, près du

puits, j'y vais tous les jours puiser de l'eau.

MOUTIER.--C'est bien, c'est entendu. Dans un quart d'heure tu auras ton

affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu'on

ne nous surprenne pas; c'est ça qui ferait une affaire à ce pauvre

Torchonnet! Moutier partit avec Jacques; en rentrant à l'Ange-Gardien,

il raconta à Mme Blidot l'histoire de Torchonnet, et lui demanda de

permettre à Jacques de faire cette charité de tous les jours.

«Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes

bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux;

vous me direz à combien vous l'estimez et ce dont je vous serai

redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l'an.»

MADAME BLIDOT.--Nos comptes ne seront pas longs à faire, monsieur

Moutier; mais, tout de même, je serai bien aise de vous revoir pour que

vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal placés en

me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux

de l'arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans

souper.

Jacques reçut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande;

il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua Mme

Blidot et qui était à cent pas de l'Ange-Gardien. Il plaça son petit

paquet dans l'arbre, et, peu de minutes après, il vit le pauvre

Torchonnet arriver avec une cruche; pendant qu'elle se remplissait,

Torchonnet saisit le paquet, l'ouvrit, mangea avidement une partie des

provisions qu'il contenait, remit le reste dans le creux de l'arbre, fit

de loin un salut amical à Jacques et repartit, portant péniblement sa

cruche pleine.

V

Séparation.

La journée se continua et se termina gaiement pour tous les habitants

de l'Ange-Gardien; les enfants jouèrent, soupèrent de bon appétit et se

couchèrent de bonne heure, fatigués de leur journée et surtout de la

nuit précédente. Moutier continua ses bons offices à Mme Blidot et à

sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arrêtaient pour se

rafraîchir et se reposer. Quand les enfants furent couchés, il resta

à causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres

petits abandonnés. MOUTIER.--Ils ont encore leur père, d'après ce que

m'a raconté Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas

savoir son nom ni l'endroit où il demeurait quand les gendarmes l'ont

emmené. Peut-être est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute

qu'il aura commise. Peut-être vaut-il mieux pour eux ne pas connaître

leur père; mais il faut tout de même que demain, avant de partir,

j'aille faire ma déclaration à la mairie; on pourrait arriver par là à

savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger,

vous direz la simple vérité. Je vous laisserai mon adresse pour que vous

puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.

MADAME BLIDOT.--Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par

vous-même, monsieur Moutier; car je considère ces enfants comme restant

sous votre protection et vous appartenant plus qu'à moi.

MOUTIER.--J'en serais bien embarrassé si je les avais, ma bonne madame

Blidot; ils sont mieux placés chez vous que chez moi, qui n'ai pas de

domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voilà

qu'il se fait tard; ma journée a commencé avant le jour, et je ne serais

pas fâché d'en voir la fin.

MADAME BLIDOT.--Que ne le disiez-vous plus tôt? Je vous aurais mené à

votre chambre, qui est ici près, au rez-de-chaussée, donnant sur le

jardin. Ma soeur et moi, nous couchons là-haut, c'est plus sûr pour deux

femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais

sujet vient faire du train...

MOUTIER.--Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine,

nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous réponds.

Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre

préparée pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma

un cigare, fuma quelque temps, tout en réfléchissant, fit un grand signe

de croix, une courte prière, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain

matin. Il paraît qu'il dormit longtemps, car, à son réveil, il entendit

le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot.

Honteux de son long sommeil, il sauta à bas de son lit et commença ses

ablutions. «Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu

un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici prêt; vite que

j'aille aider ces femmes dans leur besogne.» En ouvrant la porte, il se

trouva en face de ses deux hôtesses qui débarbouillaient et arrangeaient

chacune leur enfant.

MOUTIER.--Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'était

pourtant pas mon habitude au régiment; mais les logements sont bons,

trop bons, on dort trop bien dans vos lits.

JACQUES.--Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi?

MOUTIER.--Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon

garçon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus,

toi; ton lit était meilleur que celui de la nuit dernière?

JACQUES.--Oh! qu'il était bon! Paul avait si chaud! Il était si content!

il a si bien dormi! J'étais si heureux; et je vous ai tant remercié, mon

bon monsieur Moutier.

MOUTIER.--Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas

moi, qui suis un pauvre diable sans asile.

JACQUES.--Mais c'est vous qui nous avez sauvés dans la forêt: c'est vous

qui nous avez ramenés ici; c'est vous qui nous avez donnés à Mme Blidot

et à Mlle Elfy; elles m'ont dit tout à l'heure que c'était la sainte

Vierge et vous qui étiez nos sauveurs.

Moutier ne répondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les

embrassa à plusieurs reprises, donna une poignée de main à chacune des

soeurs et s'assit près de la table en attendant que la toilette des

enfants fût terminée.

«Que puis-je faire pour vous aider?» demanda-t-il.

ELFY,--Puisque vous êtes si obligeant, monsieur Moutier, allez me

chercher du fagot au bûcher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et

puis une pelletée de charbon pour le fourneau. Je préparerai le café en

attendant.

MADAME BLIDOT.--Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne

pareille?

MOUTIER.--Laissez, laissez, ma bonne hôtesse! Mlle Elfy sait bien

qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je

n'aie jamais porté de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au

régiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier

partit en courant et ne tarda pas à revenir avec une énorme brassée de

fagots.

ELFY.--Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-là

et reportez le reste au bûcher en allant chercher du charbon.

MADAME BLIDOT.--Elfy! je t'assure que tu es trop hardie!

ELFY.--Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il

ne demanda pas mieux, c'est facile à voir; mais il ne sait pas; c'est

pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.--Merci, mademoiselle Elfy, merci; je

vois combien vous êtes bonne et que vous avez de l'amitié pour moi.

«Tu vois bien», dit Elfy triomphante, pendant que Moutier était reparti

avec sa brassée de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tête...

MADAME BLIDOT.--Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement

et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les

faire travailler.

ELFY.--Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donné

ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie,

si bonne! C'est un présent, ça, qui se paye par l'amitié; et moi, quand

j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je déteste

comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous échiner sans

seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. «Et vous avez

bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce

qu'elle disait à sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur

comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que

vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un

caractère ingrat.»

ELFY, souriant.--Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas

besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses.

Moutier sourit à son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il

commença à balayer la salle.

ELFY.--Laissez ce balai; prenez l'éponge et le torchon; quand vous aurez

lavé et essuyé la table et le fourneau, alors vous balayerez.

Moutier obéit de point en point. Quand il eut fini: «Mon commandant

est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il

faire ensuite?»

--Très bien, dit Elfy après avoir parcouru des yeux toute la salle. A

présent, allez nous chercher du lait à la ferme ici près, à la sortie du

village; je vous serais bien obligée si vous emmeniez les enfants avec

vous; ils connaîtront le chemin et ils pourront aller chercher notre

lait quand vous serez parti.

Moutier prit la main de Jacques, qui tenait déjà celle de Paul, et tous

trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.

«Du lait, s'il vous plaît», dit Moutier à une grosse fermière qui

passait le lait nouvellement trait. La fermière se retourna, regarda

avec surprise ce visage nouveau.

«Pour combien?» dit-elle enfin.

MOUTIER.--Ma foi, je n'ai pas demandé. Mais donnez comme d'habitude:

vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins.

LA FERMIÈRE.--C'est à savoir pour qui.

MOUTIER.--Pour Mme Blidot, à l'Ange-Gardien.

LA FERMIÈRE.--Tiens! vous êtes donc à son service? Depuis quand?

MOUTIER.--A son service pour le moment. Depuis hier seulement.

«C'est tout de même drôle», grommela la fermière en donnant trois

mesures de lait.

-Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche.

LA FERMIÈRE.--Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes

tous les mardis, jour du marché.

MOUTIER.--Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que

je suis au pays? Bien le bonjour, Madame.

La fermière fit un signe de tête et se remit à son travail, en se

demandant pourquoi Mme Blidot avait pris à son service un militaire dont

elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son

pot au lait, riant de l'étonnement de la fermière.

«Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la

visite de la grosse fermière.»

ELFY.--Pourquoi cela?

MOUTIER.--C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que

j'étais à votre service, qu'elle viendra, bien sûr, aux explications.

ELFY.--Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a

jamais vu inventer comme cela?

MOUTIER.--Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure vérité. Ne suis-je

pas à votre service, tout à votre service.

ELFY.--Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.

MOUTIER.--Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce

que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre

soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n'a aucun lien de coeur

dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux

d'inspirer quelque intérêt et d'être traité avec amitié. J'ai eu tort

peut-être; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez

m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantôt et pour longtemps sans

doute; il ne faut pas trop m'en vouloir...

ELFY.--C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon

bon monsieur Moutier; et c'est à moi de vous faire des excuses. C'est

que, voyez-vous, c'était si ridicule de penser que, ma soeur et moi,

nous vous avions pris à notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se

moquât de nous.

MOUTIER.--Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je

retourne chez la fermière, lui dire... MADAME BLIDOT.--Mais non,

Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune,

voyez-vous; un peu trop gaie, à mon avis, et elle a abusé de votre

complaisance.

MOUTIER.--C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve,

je vais encore à l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle

désire que je fasse.

--Aidez-moi à faire le café, à chauffer le lait, dit Elfy moitié riant,

moitié rougissant.

Le déjeuner fut bientôt prêt; les enfants l'attendaient avec impatience

et y firent honneur. Quand il fut terminé, Moutier alla à la mairie; Mme

Blidot et Elfy s'occupèrent de leur ouvrage et les enfants s'amusèrent

au jardin. La matinée passa vite; Moutier dîna encore avec les enfants

et les deux soeurs; puis il se disposa, à sortir. Il demanda à payer sa

dépense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se séparèrent

amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son

bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient

Capitaine de leurs petits bras.

«Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi

aussi, tu nous a sauvés dans la forêt, c'est toi qui nous a vus le

premier; c'est toi qui as porté Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu;

je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier.»

Moutier était ému et triste. Il serra fortement les mains des deux

bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser à Jacques, jeta un

dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'éloigna rapidement

sans retourner une seule fois la tête. Les enfants étaient à la porte,

regardant leur nouvel ami s'éloigner et disparaître; Jacques essuyait

ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta

en pleurant dans les bras de Mme Blidot.

«A présent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas,

n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et

vous me permettrez de rester avec lui.»

MADAME BLIDOT.--Pauvre enfant! Non, je ne vous chasserai pas, je vous

garderai toujours; je vous aimerai comme si vous étiez mes enfants.

Et, pour commencer, je te demande ainsi qu'à Paul de ne pas m'appeler

madame, mais maman.

JACQUES.--Oh oui! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est

morte et qui était bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame: à

Mme Blidot, mais maman.

PAUL.--Non, veux pas; veux aller avec Capitaine et Moutier.

JACQUES.--Mais puisqu'ils sont partis!

PAUL.--Ça ne fait rien; viens me mener à Capitaine.

JACQUES.--Tu n'aimes donc pas maman Blidot?

PAUL.--J'aime bien, mais j'aime plus Capitaine.

ELFY.--Laisse-le, mon petit Jacques; il s'habituera petit à petit; il

nous aimera autant qu'il aime Capitaine, et il appellera ma soeur maman,

et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante.

--Oui, ma tante, dit Jacques en l'embrassant.

Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller à toute sa

gaieté; il inventa, pour occuper son frère, une foule de jeux amusants

avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier.

Lui-même chercha à se rendre utile à Mme Blidot et à Elfy en faisant

leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs.

Vers le soir, il s'approcha de Mme Blidot et lui dit avec quelque

embarras:

«Maman, vous avez promis à M. Moutier de donner un peu à manger au

pauvre Torchonnet; je l'ai vu tout à l'heure, il courait avec un gros

pain sous le bras, il m'a fait signe qu'il allait venir chercher de

l'eau au puits; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui

porte dans l'arbre creux?»

MADAME BLIDOT.--Oui, mon ami; voici un reste de viande et un morceau de

pain. Va mettre cela dans le creux de l'arbre; et, de peur que je ne

l'oublie à l'avenir, rappelle-le-moi tous les jours à dîner; nous ferons

la part du pauvre petit malheureux.

JACQUES.--Merci, maman, vous êtes bonne comme M. Moutier.

Et Jacques emporta ses provisions qu'il alla déposer dans l'arbre du

puits. Il ne tarda pas à voir arriver Torchonnet avec sa cruche; il

marchait lentement, et il s'essuyait les yeux tout en dévorant le

pain et la viande de Mme Blidot; il but de l'eau de la cruche, salua

tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et

reprit le chemin de son auberge.

Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les

habitants de l'Ange-Gardien, tristes et cruels pour l'infortuné

Torchonnet que son maître maltraitait sans relâche. Bien des fois

Jacques l'aida en cachette à exécuter les ordres qu'il recevait et qui

dépassaient ses forces; tantôt c'était un objet trop lourd à porter au

loin; alors Jacques et Paul le rejoignaient à la sortie du village et

l'aidaient à porter son fardeau. Tantôt c'était une longue course à

faire à la fin du jour, quand la fatigue d'un travail continuel le

rendait incapable d'accomplir une longue marche; Jacques, alors,

obtenait de Mme Blidot la permission de faire la course pour

Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d'un arbre et

mangeait les provisions que lui envoyait. Mme Blidot.

L'auberge de l'ange gardien · 第 5 / 25 题