III

Informations.

Mme Blidot appela sa soeur Elly, qui lavait la lessive, lui raconta

l'aventure qui venait d'arriver et la pria de venir l'aider à préparer,

pour les enfants, le cabinet près de la chambre où elles couchaient

toutes deux.

«C'est le bon Dieu qui nous envoie ces enfants, dit Elfy; la seule chose

qui manquait pour animer notre intérieur! Sont-ils gentils? Ont-ils

l'air de bons garçons, d'enfants bien élevés?»

MADAME BLIDOT.--S'ils sont gentils, bons garçons, bien élevés? Je le

crois bien! Il n'y a qu'à les voir! Jolis comme des Amours, polis comme

des demoiselles, tranquilles comme des curés. Va, ils ne seront pas

difficiles à élever; pas comme ceux du père Penard, en face!

ELFY.--Bon! Où sont-ils, que je jette un coup d'oeil dessus. On aime

toujours mieux voir par ses yeux, tu sais bien. Sont-ils dans la salle?

MADAME BLIDOT.--Non, je les ai envoyés au jardin. Elfy courut au jardin;

elle y trouva Jacques occupé à arracher les mauvaises herbes d'une

planche de carottes; Paul ramassait soigneusement ces herbes et

cherchait à en faire de petits fagots.

Au bruit que fit Elfy, les enfants tournèrent la tête et montrèrent

leurs jolis visages doux et riants. Jacques, voyant qu'Elfy les

regardait sans mot dire, se releva et la regarda aussi d'un air inquiet.

JACQUES.--Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, Madame, ce que nous faisons,

Paul et moi? Vous n'êtes pas fâchée contre nous? Ce n'est pas la faute

de Paul; c'est moi qui lui ai dit de s'amuser à botteler l'herbe que

j'arrache.

ELFY.--Pas de mal, pas de mal du tout, mon petit; je ne suis pas

fâchée; bien au contraire, je suis très contente que tu débarrasses le

jardin des mauvaises herbes qui étouffent nos légumes.

PAUL.--C'est donc à vous ça?

ELFY.--Oui, c'est à moi.

PAUL.--Non, moi crois pas; c'est pas à vous; c'est à la dame de la

cuisine qui donne du bon fricot; moi veux pas qu'on lui prenne son

jardin.

ELFY.--Ha, ha, ha! est-il drôle, ce petit! Et comment m'empêcherais-tu

de prendre les légumes du jardin?

PAUL.--Moi prendrais un gros bâton, puis moi dirais à Jacques de m'aider

à chasser vous, et voilà!

Elfy se précipita sur Paul, le saisit, l'enleva, l'embrassa trois ou

quatre fois, et le remit à terre avant qu'il fût revenu de sa surprise

et avant que Jacques eût eu le temps de faire un mouvement pour secourir

son frère.

«Je suis la soeur de la dame au bon fricot, s'écria Elfy en riant, et je

demeure avec elle; c'est pour cela que son jardin est aussi le mien.»

-Tant mieux! s'écria Jacques. Vous avez l'air aussi bon que la dame; je

voudrais bien que M. Moutier, qui est si bon, restât toujours ici.

-Il ne peut pas rester; mais il vous laissera chez nous, et nous vous

soignerons bien, et nous vous aimerons bien si vous êtes sages et bons.

Jacques ne répondit pas; il baissa la tête, devint très rouge, et deux

larmes roulèrent le long de ses pauvres petites joues.

ELFY.--Pourquoi pleures-tu, mon petit Jacques? Est-ce que tu es fâché

de rester avec ma soeur et avec moi?

JACQUES.--Oh non! au contraire! Mais je suis fâché que M. Moutier s'en

aille; il a été si bon pour Paul et pour moi.

ELFY.--Il reviendra, sois tranquille; et puis il ne va pas partir

aujourd'hui: tu vas le voir tout à l'heure. Le petit Jacques essuya

ses yeux du revers de sa main, reprit son air animé et son travail

interrompu par Elfy. Capitaine, qui faisait la visite de l'appartement,

trouvant la porte du jardin ouverte, entra et s'approcha de Paul, assis

au milieu de ses paquets d'herbes. Capitaine piétinait les herbes, les

dérangeait; Paul cherchait vainement à le repousser, le chien était plus

fort que l'enfant. «Jacques, Jacques, s'écria Paul, fais va-t'en le

chien! il écrase mes bottes de foin.»

Jacques accourut au secours de Paul, au moment où Capitaine, le poussant

amicalement avec son museau, le faisait rouler par terre. Jacques

entoura de ses bras le cou du chien et le tira en arrière de toutes ses

forces, mais Capitaine ne recula pas.

«Je t'en prie, mon bon chien, va-t'en. Je t'en prie, laisse mon pauvre

Paul jouer tranquillement; tu vois bien que tu le déranges, que tu es

plus fort que lui, qu'il ne peut pas t'empêcher... ni moi non plus»,

ajouta-t-il découragé en cessant ses efforts pour faire partir le chien.

Capitaine se retourna vers Jacques, et, comme s'il eût compris ses

paroles, il lui lécha les mains, donna un coup de langue sur le visage

de Paul, les regarda avec amitié et s'en alla lentement comme il était

venu; il retourna près de son maître. Moutier était resté, après le

départ de l'hôtesse, les coudes sur la table, là tête appuyée sur ses

mains: il réfléchissait.

«Je crains, se disait-il, d'avoir été trop prompt, d'avoir trop

légèrement donné ces enfants à la bonne, hôtesse... Car. enfin, elle a

raison! je ne la connais guère!... et même pas du tout... Le curé m'en

a dit du bien, c'est vrai; mais un bon curé (car il a l'air d'un brave

homme, d'un bon homme, d'un saint homme!), un bon curé, c'est toujours

trop bon; ça dit du bien de tout le monde; ça croirait pécher en

disant du mal,... et pourtant... il parlait avec une chaleur, un air

persuadé!... il savait que ces deux pauvres petits orphelins seraient

à la merci de cette hôtesse, Mme Bli..., Blicot, Blindot... Je ne sais

plus son nom... j'y suis; Blidot! C'est ça!... Blidot et sa soeur...

Pardi! je veux en avoir le coeur net et m'assurer de ce qu'elle est.

J'ai le temps d'ici au dîner, et je vais aller de maison en maison pour

compléter mes observations sur Mme Blidot. Ces pauvres petits, ils sont

si gentils! et Jacques est si bon! Ce serait une méchante action que de

les placer chez de mauvaises gens, faire leur malheur! Non, non, je ne

veux pas en avoir la conscience chargée.»

Et Moutier, laissant son petit sac de voyage sur la table, sortit après

avoir appelé Capitaine. Il alla d'abord dans la maison à côté, chez le

boucher.

«Faites excuse, Monsieur, dit-il en entrant; je viens pour une chose...

pour une affaire,... c'est-à-dire pas une affaire... mais pour quelque

chose: comme une affaire... qui n'en est pas une pour vous... ni pour

moi non plus, à vrai dire.»

Le boucher regardait Moutier d'un air étonné, moitié souriant, moitié

inquiet.

«Quoi donc? qu'est-ce donc?» dit-il enfin.

MOUTIER.--Voilà! C'est que je voudrais avoir votre avis sur Mme Blidot,

aubergiste ici à côté...

LE BOUCHER.--Pourquoi? Avis sur quoi?

MOUTIER.--Mais sur tout. J'ai besoin de savoir quelle femme c'est. Si

on peut lui confier des enfants à garder. Si c'est une brave femme, une

bonne femme, une femme à rendre des enfants heureux.

LE BOUCHER,--Quant à ça, mon bon Monsieur, il n'y a pas de meilleure

femme au monde: toujours de bonne humeur, toujours riant, polie,

aimable, douce, travailleuse, charitable; tout le monde l'aime par ici,

chacun en pense du bien; elle ne manque pas à un office, elle rend

service à tous ceux qui en demandent. Elle et sa soeur, ce sont les

perles du pays. Demandez à M. le curé; il vous en dira long sur elles;

et tout bon, car il les connaît depuis leur naissance et il n'a jamais

eu un reproche à leur faire.

MOUTIER.--Ça suffit. Grand merci, Monsieur, et pardon de l'indiscrétion.

LE BOUCHER.--Pas d'indiscrétion. C'est un plaisir pour moi que de rendre

un bon témoignage à Mme Blidot. Moutier salua, sortit et alla à deux

portes plus loin, chez le boulanger.

«Ce n'est pas du pain qu'il me faut, Monsieur, dit-il au boulanger qui

lui offrait un pain de deux livres; c'est un renseignement que je viens

chercher. Votre idée sur Mme Blidot, aubergiste ici près, pour lui

confier des enfants à Élever?»

LE BOULANGER.--Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire

(car je vois à votre habit que vous êtes militaire); vos enfants ne

sauraient être en de meilleures mains; c'est une bonne femme, une brave

femme, et sa soeur la vaut bien; il n'y a pas de meilleures créatures à

dix lieues à la ronde.

MOUTIER.--Merci mille fois; c'est tout ce que je voulais savoir. Bien le

bonjour.

Et Moutier, satisfait des renseignements qu'on lui avait donnés, allait

retourner chez Mme Blidot, quand l'idée lui vint d'entrer encore chez

l'aubergiste qui tenait la belle auberge à l'entrée du village.

«Encore celui-là, pensa-t-il, ce sera le dernier; et si cet homme ne

m'en dit pas de mal, je pourrai être tranquille, car il me semble

méchant, et son témoignage ne pourra pas me laisser de doute sur le

bonheur de mes mioches.» L'aubergiste était à sa porte; il vit venir

Moutier et le reconnut au premier coup d'oeil. D'abord, il fronça ses

gros sourcils; puis, le voyant approcher, il pensa qu'il revenait lui

demander à dîner et il prit son air le plus Gracieux.

«Entrez, Monsieur; donnez-vous la peine d'entrer; je suis tout à votre

service.»

Moutier toucha son képi, entra et eut quelque peine à calmer Capitaine

qui tournait autour de l'aubergiste en le flairant, en grognant et en

laissant voir des dents aiguës prêtes à mordre et à déchirer.

«Ah! ah! se dit Moutier, Capitaine n'y met pas beaucoup de douceur ni

de politesse: il y a quelque chose là-dessous; l'homme est mauvais, mon

chien a du flair.» L'aubergiste, inquiet de l'attitude de Capitaine,

tournait, changeait de place et lui lançait des regards furieux,

auxquels Capitaine répondait par un redoublement de grognements.

Moutier parvînt pourtant à le faire taire et à le faire coucher près de

sa chaise; il fixa sur l'aubergiste des yeux perçants et lui demanda

sans autre préambule s'il connaissait Mme Blidot.

«Pour ça non, répondit l'aubergiste d'un air dédaigneux; je ne fais pas

société avec des gens de cette espèce.»

--Elle est donc de la mauvaise espèce?

--Une femme de rien; elle et sa soeur sont des pies-grièches dont on ne

peut obtenir une parole; des sottes qui se croient au-dessus de

tous, qui ne vont jamais à la danse ni aux fêtes des environs; des

orgueilleuses qui restent chez elles ou qui vont se promener sur la

route avec des airs de princesse. Il semblerait qu'on n'est pas digne

de les aborder, elles crèveraient plutôt que de vous adresser une bonne

parole ou un sourire. Des péronnelles qui gâtent le métier, qui vendent

cinq sous ce que je donne pour dix ou quinze. Aussi, en a-t-on pour son

argent: mauvais coucher, mauvais cidre, mauvaise nourriture. Je vous ai

bien vu entrer; vous n'y êtes pas resté: vous avez bien fait; chez moi

vous trouverez de la différence. Je vais vous servir un dîner soigné:

vous n'en trouverez nulle part un pareil.

Il se retourna comme pour chercher quelqu'un et appela d'une voix

tonnante:

«Torchonnet! Où es-tu fourré, mauvais polisson, animal, Fainéant?»

--Voici, Monsieur, répondit d'une voix étouffée par la peur un pauvre

petit être, maigre, pâle, demi-vêtu de haillons, qui sortit de derrière

une porte et qui, se redressant promptement, resta demi-incliné devant

son terrible Maître.

--Pourquoi es-tu ici? pourquoi n'es-tu pas à la cuisine? Comment oses-tu

venir écouter ce qu'on dit? Réponds, petit drôle! réponds, animal!

Chaque réponds était accompagné d'un coup de pied qui faisait pousser à

l'enfant un cri aigu; il voulut parler, mais ses dents claquaient, et il

ne put articuler une parole.

--A la cuisine, et demande à ma femme un bon dîner pour Monsieur; et

vite, sans quoi...

Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut exécuter

les ordres du maître aussi vite que le lui permettaient ses petites

jambes et son état de faiblesse.

Moutier écoutait et regardait avec indignation.

«Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre dîner; ce n'est

pas pour m'établir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des

renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donnés me suffisent;

je la tiens pour la meilleure et la plus honnête femme du pays, et c'est

à elle que je confierai le trésor que je cherchais à placer.»

L'aubergiste gonflait de colère à mesure que Moutier parlait; mais

lorsqu'il entendit le mot de trésor, sa physionomie changea; son visage

de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arrêter Moutier

en lui prenant le bras. Au mouvement de dégoût que fit Moutier en se

dégageant de cette étreinte, Capitaine s'élança sur l'aubergiste, lui

fit une morsure à la main, une autre à la jambe, et allait lui sauter à

la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entraîna au loin.

l'aubergiste montra le poing à Moutier et rentra précipitamment chez lui

pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un

peu son pauvre chien de sa vivacité, et le ramena à l'Ange-Gardien.

L'auberge de l'ange gardien · 第 4 / 25 题