L'ange-gardien.
«Y a-t-il du logement pour moi, pour deux mioches et pour mon chien?»
recommença Moutier à la porte de L'auberge.
--Entrez, Monsieur, il y a de quoi loger tout le monde, répondit une voix
enjouée.
Et une femme à la mine fraîche et souriante parut sur le seuil de la
porte.
«Entrez, Monsieur, que je vous débarrasse de votre cavalier, dit la
femme en riant et en enlevant doucement le petit Jacques de dessus les
épaules du voyageur. Et ce pauvre petit qui dort tranquillement sur le
dos du chien! Un joli enfant et un brave animal! il ne bouge pas plus
qu'un chien de plomb, de peur d'éveiller l'enfant.» Pourtant le bruit
réveilla enfin le petit Paul; il ouvrit de grands yeux, regarda autour
de lui d'un air étonné, et, n'apercevant pas son frère, il fit une moue
comme pour pleurer et appela d'une voix tremblante:
«Jacques! veux Jacques!»
JACQUES.--Je suis ici; me voilà, mon Paul. Nous sommes très heureux!
Vois-tu ce bon monsieur? Il nous a amenés ici; tu vas avoir de la soupe.
N'est-ce pas, monsieur Moutier, que vous voudrez bien donner de la soupe
à Paul?
MOUTIER.--Certainement, mon garçon; de la soupe et tout ce que tu
voudras.
La maîtresse d'auberge regardait et écoutait d'un air Étonné.
MOUTIER.--Vous n'y comprenez rien, ma bonne dame, n'est-il pas vrai?
C'est toute une histoire que je vous raconterai. J'ai trouvé ces deux
pauvres petits perdus dans un bois, et je les ai amenés. Ce petit-là,
ajouta-t-il en passant affectueusement la main sur la tête de Jacques,
ce petit-là est un bon et brave enfant; je vous raconterai cela. Mais
donnez-nous vite de la soupe pour les petits, qui ont l'estomac creux,
quelque fricot pour tous, et je me charge du chien; un vieil ami,
n'est-ce pas, Capitaine? Capitaine répondit en remuant la queue et en
léchant la main de son maître. Moutier avait débarrassé Paul de la
blouse qui l'enveloppait et il l'avait posé à terre. Paul regardait tout
et tout le monde; il riait à Jacques, souriait à Moutier et embrassait
Capitaine. L'hôtesse, qui avait de la soupe au feu, apprêtait le
déjeuner; tout fut bientôt prêt; elle assit les enfants sur des chaises,
plaça devant chacun d'eux une bonne assiette de soupe, un morceau de
pain, posa sur la table du fromage, du beurre frais, des radis, de la
salade.
«C'est pour attendre le fricot, Monsieur; le fromage est bon, le beurre
n'est pas mauvais, les radis sont tout frais tirés de terre, et la
salade est bien retournée.»
Moutier se mit à table; Jacques et Paul, qui mouraient de faim, se
jetèrent sur la soupe; Jacques eut soin d'en faire manger à Paul
quelques cuillerées avant que d'y goûter lui-même. Paul mangea tout seul
ensuite, et le bon petit Jacques put satisfaire son appétit. Après la
soupe il mangea et donna à Paul du pain et du beurre; ils burent du
cidre; puis vint un haricot de mouton aux pommes de terre. La bonne et
jolie figure de Jacques était radieuse; Paul riait, baisait les mains de
Jacques toutes les fois qu'il pouvait les attraper. Jacques avait de son
frère les soins les plus touchants; jamais il ne l'oubliait; lui-même ne
passait qu'en second. Moutier ne les quittait pas des yeux. Lui aussi
riait et se trouvait heureux. «--Pauvres petits! pensait-il, que
seraient-ils devenus si Capitaine ne les avait pas dénichés? Ce petit
Jacques a, bon coeur! quelle tendresse pour son frère! quels soins il
lui donne! Que faire, mon Dieu! que faire de ces Enfants?»
L'hôtesse aussi examinait avec attention les soins de Jacques pour son
frère et la belle et honnête physionomie de Moutier. Elle attendait
avec impatience l'explication que lui avait promise ce dernier, et lui
servait les meilleurs morceaux, son meilleur cidre et sa plus vieille
eau-de-vie. Moutier mangeait encore; les enfants avaient fini; ils
s'étaient renversés contre le dossier de leurs chaises et commençaient à
bâiller.
«Allez jouer, mioches», leur dit Moutier.
-Où faut-il aller, monsieur Moutier? demanda Jacques en sautant en bas
de sa chaise et en aidant Paul à descendre de la sienne.
MOUTIER.--Ma foi, je n'en sais rien. Dites donc, ma bonne hôtesse, où
allez-vous caser les petits pour qu'ils s'amusent sans rien déranger?
-Par ici, au jardin, mes enfants, dit l'hôtesse en ouvrant une porte de
derrière. Voici au bout de l'allée un baquet plein d'eau et un pot à
côté, vous pourrez vous amuser à arroser les légumes et les fleurs.
JACQUES.--Puis-je me servir de l'eau qui est dans le baquet pour laver
Paul et me laver aussi, Madame?
L'HÔTESSE.--Certainement, mon petit garçon; mais prends garde de te
mouiller les jambes.
Jacques et Paul disparurent dans le jardin; on les entendait rire et
jacasser. Moutier mangeait lentement et réfléchissait. L'hôtesse avait
pris une chaise et s'était placée en face de lui, attendant qu'il eût
fini pour enlever le couvert. Quand Moutier eut avalé sa dernière goutte
de café et d'eau-de-vie, il leva les yeux, vit l'hôtesse, sourit, et,
s'accoudant sur la table:
«Vous attendez l'histoire que je vous ai promise, dit-il; la voici: elle
n'est pas longue, et vous m'aiderez peut-être à la finir.»
Il lui fit le récit de sa rencontre avec les enfants; sa voix tremblait
d'émotion en redisant les paroles de Jacques et en racontant les soins
qu'il avait eus de son petit frère, son dévouement, sa tendresse pour
lui, le courage qu'il avait déployé dans leur abandon et sa touchante
confiance en la sainte Vierge.
«Et à présent que vous en savez aussi long que moi, ma bonne dame,
aidez-moi à sortir d'embarras. Que puis-je faire de ces enfants? Les
abandonner? Je n'en ai pas le courage; ce serait rejeter une charge que
je puis porter, au total, et refuser le présent que me fait le bon Dieu.
Mais j'aï une longue route à faire: je quitte mon régiment et je rentre
au pays. C'est que je n'y suis pas encore; j'ai à faire quatre étapes
de sept à huit lieues. Et comment traîner ces enfants si jeunes, par la
pluie, la boue, le vent? Et puis, je suis garçon; je ne suis pas chez
moi; personne pour les garder. Mon frère est aubergiste, comme vous, et
n'a que faire de moi; mon père et ma père sont depuis longtemps près du
bon Dieu, mes soeurs sont mariées et elles ont assez des leurs, sans y
ajouter des pauvres petits sans père ni mère, et sans argent. Voyons,
ma bonne hôtesse, vous m'avez l'air d'une brave femme... Dites,... que
feriez-vous à ma place?»
L'HÔTESSE.--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Parole d'honneur, je
n'en sais rien.
MOUTIER.--Mais ce n'est pas un conseil, cela. Ça ne décide rien.
L'HÔTESSE.--Que voulez-vous que je vous dise?... D'abord, je ne les
laisserais certainement pas vaguer à L'aventure.
MOUTIER.--C'est bien ce que je me suis dit.
L'HÔTESSE.--Je ne les donnerais pas au premier venu.
MOUTIER.--C'est bien mon idée.
L'HÔTESSE.--Je ne les emmènerais pas à pied si loin.
MOUTIER.--C'est ce que je disais.
L'HÔTESSE.--Alors... je ne vois qu'un moyen... Mais vous ne voudrez pas.
MOUTIER.--Peut-être que si. Dites toujours.
L'HÔTESSE.--C'est de me les laisser.
Moutier regarda l'hôtesse avec une surprise qui lui fit baisser les yeux
et qui la fit rougir comme si elle avait dit une sottise.
«Je savais bien, dit-elle avec embarras, que vous ne voudriez pas. Vous
ne me connaissez pas. Vous vous dites que je ne suis peut-être pas la
bonne femme que je parais; que je rendrais les enfants malheureux; que
vous les auriez sur la conscience et que sais-je encore?»
--Non, ma bonne hôtesse, je ne dirais ni ne penserais rien de tout cela.
Seulement,... seulement,... je ne sais comment dire,... je vous suis
obligé, reconnaissant, mais, vrai, je ne vous connais pas beaucoup...
et..., et...
--L'HÔTESSE.--Vous pouvez bien dire que vous ne me connaissez pas du
tout; mais vous n'en pourrez pas dire autant si vous voulez aller
prendre des informations sur la femme BLIDOT, aubergiste de
l'ANGE-GARDIEN. Allez chez M. le curé, chez le boucher, le charron, le
maréchal, le maître d'école, le boulanger, l'épicier, et bien d'autres
encore: ils vous diront tous que je ne suis pas une méchante femme. Je
suis veuve; j'ai vingt-six ans; je n'ai pas d'enfants, je suis seule
avec ma soeur qui a dix-sept ans; nous gagnons notre vie sans trop de
mal; nous ne manquons de rien; nous faisons même de petites économies
que nous plaçons tous les ans; il me manque des enfants; en voilà deux
tout trouvés. Je ne vous demande rien, moi, pour les garder; je n'en
fais pas une affaire. Seulement, je sais que je les aimerai, que je ne
les rendrai point malheureux et que vous aurez la conscience tranquille
à leur égard.
Moutier se leva, serra les mains à l'hôtesse dans les siennes et la
regarda avec une affectueuse reconnaissance.
«Merci, dit-il d'un accent pénétré. Où demeure votre curé?»
--Ici, en face; voici le jardin du presbytère; poussez la porte et vous y
êtes.
Moutier prit son képi et alla voir le curé pour lui parler de Mme Blidot
et lui demander un bon conseil. Il faut croire que les renseignements
ne furent pas mauvais, car Moutier revint un quart d'heure après, l'air
calme et Joyeux.
«Vous aurez les petits, mon excellente hôtesse, dit-il en souriant.. Je
vous les laisserai... demain; vous voudrez bien me loger jusqu'à demain,
pas vrai?»
L'HÔTESSE.--Tant que vous voudrez, mon cher Monsieur; c'est juste: je
comprends que vous vouliez vous donner un peu de temps pour savoir
comment je suis et pour voir installer mes enfants,... car je puis bien
dire à présent mes enfants, n'est-ce pas?
MOUTIER.--Ils restent un peu à moi aussi, sans reproche; et je ne dis
pas que je ne reviendrai pas les voir un jour ou l'autre.
L'HÔTESSE.--Quand vous voudrez; j'aurai toujours un lit pour vous
coucher et un bon dîner pour vous refaire. Et à présent je vais voir
à mes enfants; ne voilà-t-il pas les soins maternels qui commencent?
D'abord il me faut les coucher pas loin de moi et de ma soeur. Et puis,
il leur faudra du linge, des vêtements, des chaussures.
MOUTIER.--C'est pourtant vrai! Je n'y songeais pas. C'est moi qui suis
honteux de vous causer ces embarras et cette dépense; ça, voyez-vous, ma
bonne hôtesse, inutile de m'en cacher: je n'ai pas de quoi payer tout
cela; j'ai tout juste mes frais de route et une pièce de dix francs pour
l'imprévu; un cigare, un raccommodage de souliers, une petite charité en
passant, à plus pauvre que moi. Par exemple, je peux partager la pièce,
et vous laisser cinq francs. J'arriverai tout de même; je me passerai
bien de tabac et de souliers. Il y en a tant qui marchent nu-pieds!
on se les baigne en passant devant un ruisseau, et on n'en marche que
mieux.
L'HÔTESSE.--Gardez votre pièce, mon bon Monsieur; je n'en suis pas
à cinq francs près. Gardez-la; votre bonne intention suffit, et les
enfants ne manqueront de Rien.
L'hôtesse se leva, fit en souriant un signe de tête amical à Moutier et
sortit.