II

L'ange-gardien.

«Y a-t-il du logement pour moi, pour deux mioches et pour mon chien?»

recommença Moutier à la porte de L'auberge.

--Entrez, Monsieur, il y a de quoi loger tout le monde, répondit une voix

enjouée.

Et une femme à la mine fraîche et souriante parut sur le seuil de la

porte.

«Entrez, Monsieur, que je vous débarrasse de votre cavalier, dit la

femme en riant et en enlevant doucement le petit Jacques de dessus les

épaules du voyageur. Et ce pauvre petit qui dort tranquillement sur le

dos du chien! Un joli enfant et un brave animal! il ne bouge pas plus

qu'un chien de plomb, de peur d'éveiller l'enfant.» Pourtant le bruit

réveilla enfin le petit Paul; il ouvrit de grands yeux, regarda autour

de lui d'un air étonné, et, n'apercevant pas son frère, il fit une moue

comme pour pleurer et appela d'une voix tremblante:

«Jacques! veux Jacques!»

JACQUES.--Je suis ici; me voilà, mon Paul. Nous sommes très heureux!

Vois-tu ce bon monsieur? Il nous a amenés ici; tu vas avoir de la soupe.

N'est-ce pas, monsieur Moutier, que vous voudrez bien donner de la soupe

à Paul?

MOUTIER.--Certainement, mon garçon; de la soupe et tout ce que tu

voudras.

La maîtresse d'auberge regardait et écoutait d'un air Étonné.

MOUTIER.--Vous n'y comprenez rien, ma bonne dame, n'est-il pas vrai?

C'est toute une histoire que je vous raconterai. J'ai trouvé ces deux

pauvres petits perdus dans un bois, et je les ai amenés. Ce petit-là,

ajouta-t-il en passant affectueusement la main sur la tête de Jacques,

ce petit-là est un bon et brave enfant; je vous raconterai cela. Mais

donnez-nous vite de la soupe pour les petits, qui ont l'estomac creux,

quelque fricot pour tous, et je me charge du chien; un vieil ami,

n'est-ce pas, Capitaine? Capitaine répondit en remuant la queue et en

léchant la main de son maître. Moutier avait débarrassé Paul de la

blouse qui l'enveloppait et il l'avait posé à terre. Paul regardait tout

et tout le monde; il riait à Jacques, souriait à Moutier et embrassait

Capitaine. L'hôtesse, qui avait de la soupe au feu, apprêtait le

déjeuner; tout fut bientôt prêt; elle assit les enfants sur des chaises,

plaça devant chacun d'eux une bonne assiette de soupe, un morceau de

pain, posa sur la table du fromage, du beurre frais, des radis, de la

salade.

«C'est pour attendre le fricot, Monsieur; le fromage est bon, le beurre

n'est pas mauvais, les radis sont tout frais tirés de terre, et la

salade est bien retournée.»

Moutier se mit à table; Jacques et Paul, qui mouraient de faim, se

jetèrent sur la soupe; Jacques eut soin d'en faire manger à Paul

quelques cuillerées avant que d'y goûter lui-même. Paul mangea tout seul

ensuite, et le bon petit Jacques put satisfaire son appétit. Après la

soupe il mangea et donna à Paul du pain et du beurre; ils burent du

cidre; puis vint un haricot de mouton aux pommes de terre. La bonne et

jolie figure de Jacques était radieuse; Paul riait, baisait les mains de

Jacques toutes les fois qu'il pouvait les attraper. Jacques avait de son

frère les soins les plus touchants; jamais il ne l'oubliait; lui-même ne

passait qu'en second. Moutier ne les quittait pas des yeux. Lui aussi

riait et se trouvait heureux. «--Pauvres petits! pensait-il, que

seraient-ils devenus si Capitaine ne les avait pas dénichés? Ce petit

Jacques a, bon coeur! quelle tendresse pour son frère! quels soins il

lui donne! Que faire, mon Dieu! que faire de ces Enfants?»

L'hôtesse aussi examinait avec attention les soins de Jacques pour son

frère et la belle et honnête physionomie de Moutier. Elle attendait

avec impatience l'explication que lui avait promise ce dernier, et lui

servait les meilleurs morceaux, son meilleur cidre et sa plus vieille

eau-de-vie. Moutier mangeait encore; les enfants avaient fini; ils

s'étaient renversés contre le dossier de leurs chaises et commençaient à

bâiller.

«Allez jouer, mioches», leur dit Moutier.

-Où faut-il aller, monsieur Moutier? demanda Jacques en sautant en bas

de sa chaise et en aidant Paul à descendre de la sienne.

MOUTIER.--Ma foi, je n'en sais rien. Dites donc, ma bonne hôtesse, où

allez-vous caser les petits pour qu'ils s'amusent sans rien déranger?

-Par ici, au jardin, mes enfants, dit l'hôtesse en ouvrant une porte de

derrière. Voici au bout de l'allée un baquet plein d'eau et un pot à

côté, vous pourrez vous amuser à arroser les légumes et les fleurs.

JACQUES.--Puis-je me servir de l'eau qui est dans le baquet pour laver

Paul et me laver aussi, Madame?

L'HÔTESSE.--Certainement, mon petit garçon; mais prends garde de te

mouiller les jambes.

Jacques et Paul disparurent dans le jardin; on les entendait rire et

jacasser. Moutier mangeait lentement et réfléchissait. L'hôtesse avait

pris une chaise et s'était placée en face de lui, attendant qu'il eût

fini pour enlever le couvert. Quand Moutier eut avalé sa dernière goutte

de café et d'eau-de-vie, il leva les yeux, vit l'hôtesse, sourit, et,

s'accoudant sur la table:

«Vous attendez l'histoire que je vous ai promise, dit-il; la voici: elle

n'est pas longue, et vous m'aiderez peut-être à la finir.»

Il lui fit le récit de sa rencontre avec les enfants; sa voix tremblait

d'émotion en redisant les paroles de Jacques et en racontant les soins

qu'il avait eus de son petit frère, son dévouement, sa tendresse pour

lui, le courage qu'il avait déployé dans leur abandon et sa touchante

confiance en la sainte Vierge.

«Et à présent que vous en savez aussi long que moi, ma bonne dame,

aidez-moi à sortir d'embarras. Que puis-je faire de ces enfants? Les

abandonner? Je n'en ai pas le courage; ce serait rejeter une charge que

je puis porter, au total, et refuser le présent que me fait le bon Dieu.

Mais j'aï une longue route à faire: je quitte mon régiment et je rentre

au pays. C'est que je n'y suis pas encore; j'ai à faire quatre étapes

de sept à huit lieues. Et comment traîner ces enfants si jeunes, par la

pluie, la boue, le vent? Et puis, je suis garçon; je ne suis pas chez

moi; personne pour les garder. Mon frère est aubergiste, comme vous, et

n'a que faire de moi; mon père et ma père sont depuis longtemps près du

bon Dieu, mes soeurs sont mariées et elles ont assez des leurs, sans y

ajouter des pauvres petits sans père ni mère, et sans argent. Voyons,

ma bonne hôtesse, vous m'avez l'air d'une brave femme... Dites,... que

feriez-vous à ma place?»

L'HÔTESSE.--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Parole d'honneur, je

n'en sais rien.

MOUTIER.--Mais ce n'est pas un conseil, cela. Ça ne décide rien.

L'HÔTESSE.--Que voulez-vous que je vous dise?... D'abord, je ne les

laisserais certainement pas vaguer à L'aventure.

MOUTIER.--C'est bien ce que je me suis dit.

L'HÔTESSE.--Je ne les donnerais pas au premier venu.

MOUTIER.--C'est bien mon idée.

L'HÔTESSE.--Je ne les emmènerais pas à pied si loin.

MOUTIER.--C'est ce que je disais.

L'HÔTESSE.--Alors... je ne vois qu'un moyen... Mais vous ne voudrez pas.

MOUTIER.--Peut-être que si. Dites toujours.

L'HÔTESSE.--C'est de me les laisser.

Moutier regarda l'hôtesse avec une surprise qui lui fit baisser les yeux

et qui la fit rougir comme si elle avait dit une sottise.

«Je savais bien, dit-elle avec embarras, que vous ne voudriez pas. Vous

ne me connaissez pas. Vous vous dites que je ne suis peut-être pas la

bonne femme que je parais; que je rendrais les enfants malheureux; que

vous les auriez sur la conscience et que sais-je encore?»

--Non, ma bonne hôtesse, je ne dirais ni ne penserais rien de tout cela.

Seulement,... seulement,... je ne sais comment dire,... je vous suis

obligé, reconnaissant, mais, vrai, je ne vous connais pas beaucoup...

et..., et...

--L'HÔTESSE.--Vous pouvez bien dire que vous ne me connaissez pas du

tout; mais vous n'en pourrez pas dire autant si vous voulez aller

prendre des informations sur la femme BLIDOT, aubergiste de

l'ANGE-GARDIEN. Allez chez M. le curé, chez le boucher, le charron, le

maréchal, le maître d'école, le boulanger, l'épicier, et bien d'autres

encore: ils vous diront tous que je ne suis pas une méchante femme. Je

suis veuve; j'ai vingt-six ans; je n'ai pas d'enfants, je suis seule

avec ma soeur qui a dix-sept ans; nous gagnons notre vie sans trop de

mal; nous ne manquons de rien; nous faisons même de petites économies

que nous plaçons tous les ans; il me manque des enfants; en voilà deux

tout trouvés. Je ne vous demande rien, moi, pour les garder; je n'en

fais pas une affaire. Seulement, je sais que je les aimerai, que je ne

les rendrai point malheureux et que vous aurez la conscience tranquille

à leur égard.

Moutier se leva, serra les mains à l'hôtesse dans les siennes et la

regarda avec une affectueuse reconnaissance.

«Merci, dit-il d'un accent pénétré. Où demeure votre curé?»

--Ici, en face; voici le jardin du presbytère; poussez la porte et vous y

êtes.

Moutier prit son képi et alla voir le curé pour lui parler de Mme Blidot

et lui demander un bon conseil. Il faut croire que les renseignements

ne furent pas mauvais, car Moutier revint un quart d'heure après, l'air

calme et Joyeux.

«Vous aurez les petits, mon excellente hôtesse, dit-il en souriant.. Je

vous les laisserai... demain; vous voudrez bien me loger jusqu'à demain,

pas vrai?»

L'HÔTESSE.--Tant que vous voudrez, mon cher Monsieur; c'est juste: je

comprends que vous vouliez vous donner un peu de temps pour savoir

comment je suis et pour voir installer mes enfants,... car je puis bien

dire à présent mes enfants, n'est-ce pas?

MOUTIER.--Ils restent un peu à moi aussi, sans reproche; et je ne dis

pas que je ne reviendrai pas les voir un jour ou l'autre.

L'HÔTESSE.--Quand vous voudrez; j'aurai toujours un lit pour vous

coucher et un bon dîner pour vous refaire. Et à présent je vais voir

à mes enfants; ne voilà-t-il pas les soins maternels qui commencent?

D'abord il me faut les coucher pas loin de moi et de ma soeur. Et puis,

il leur faudra du linge, des vêtements, des chaussures.

MOUTIER.--C'est pourtant vrai! Je n'y songeais pas. C'est moi qui suis

honteux de vous causer ces embarras et cette dépense; ça, voyez-vous, ma

bonne hôtesse, inutile de m'en cacher: je n'ai pas de quoi payer tout

cela; j'ai tout juste mes frais de route et une pièce de dix francs pour

l'imprévu; un cigare, un raccommodage de souliers, une petite charité en

passant, à plus pauvre que moi. Par exemple, je peux partager la pièce,

et vous laisser cinq francs. J'arriverai tout de même; je me passerai

bien de tabac et de souliers. Il y en a tant qui marchent nu-pieds!

on se les baigne en passant devant un ruisseau, et on n'en marche que

mieux.

L'HÔTESSE.--Gardez votre pièce, mon bon Monsieur; je n'en suis pas

à cinq francs près. Gardez-la; votre bonne intention suffit, et les

enfants ne manqueront de Rien.

L'hôtesse se leva, fit en souriant un signe de tête amical à Moutier et

sortit.

L'auberge de l'ange gardien · 第 3 / 25 题