Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir

la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un

geste gouvernant le rythme des paroles:--Si ne te dégoûte une femme

d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te

concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais,

car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe

de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant,

lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.--C'est plutôt à moi,

lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans

répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux,

si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède

gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.--Eh! quoi,

dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux

caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme

je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de

grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans

l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson

des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel

coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai

son nom de déesse.--Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que

je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère

n'a pas arrêté au gré de ses caprices un astre à son déclin, cependant

j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous

conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent

sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car,

entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte,

si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les

fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant

dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse

revêtue d'un mélange de gramens.

_Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleurs_

_La Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,_

_Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine._

_Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet

voluptueux,_

_Et la blancheur des lys parmi les vertes prées._

_Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes

herbes:_

_Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour._

Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous

entre-baiser, dans l'espoir d'une robuste volupté, [mais par une

faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue].

Indignée d'un tel affront:--Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers

te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine?

est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds

et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.»

Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait

quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon

être.--Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère.

J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma

point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se

tournant vers sa camérière:--Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai:

suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel

offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle

taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe

sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en

lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle

entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme

induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interroge en

conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté.

_Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutine_

_Les yeux errants, le tuf excavé montre son or_

_A la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,_

_Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face._

_Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,_

_Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!_

_Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,_

_Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien

qu'elle a perdu:_

_Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent._

[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme

un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué

de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant,

l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut

peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je

m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après,

Giton, avisé de mon malaise, vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour

le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin

de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon

aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant

détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté.

Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts!

mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant

de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma

tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon

indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force

et mes esprits vitaux.--Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut

toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la

lubricité].--C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai

mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique.

Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur.

Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois

plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la

vaillance naguère me faisait un Achillès.»

[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux

et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-tête si privé,

de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras],

gagna promptement l'intérieur de la maison.

Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa

maîtresse. On y lisait ceci:

CIRCÉ A POLYÆNOS SALVT.

«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais

assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans

ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant

partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu,

sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on

puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose,

adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si

grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que

si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le

tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible

injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le

plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois

nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne,

je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroir ne ment

pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].»

Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la

dame:--Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans

une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est

pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant,

écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une

candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.»

Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur

les tablettes:

POLYÆNOS A CIRCÉ SALVT.

Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis

homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici

à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du

coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait

trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant

de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je

m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours

tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais

mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avais perdu mes

armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il

devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans

chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux.

Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je

redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive

de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la

conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je

répare mon péché. Porte-toi bien.»

Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin

minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant

à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des

échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort

peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte

promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser

Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur.

Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit.

Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute

ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis

vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelques pas, m'étant

assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie

d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué

toutes deux:--Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé

de venir à résipiscence?»

_La vieille recuite de vin_

_Aux lèvres grimaçantes_

extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus

et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de

la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré

ma répugnance:

_--Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique

gardien,_

_Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»_

Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois

fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle

incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre.

Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon

pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble

ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de

plaisir:--Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait

lever pour d'autres que pour nous!» [Après cette quérimonie, la vieille

me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse

eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au

plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de

feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité

magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]

_Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre

estivale,_

_Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile

cyprès,_

_Et les pins émondés jusqu'à leur parasol._

_En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelle_

_Ecumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,_

_O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre Aédon_

_Et Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazon_

_Et des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines

d'alentour._

Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de

ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle

m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la

veille.

Après avoir congédié ses femmes, elle m'invite à être assis près

d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse

comme par l'interposition d'une paroi:--Eh bien, paralytique, me

dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?--Tu le demandes,

répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout

mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété

de ses baisers.

La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses

lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi

les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir.

[Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe

tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une

contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir

de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur

enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave,

elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son

domestique, puis leur fait commandement de me conspuer.

D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop

ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de

coups et moite de crachats. Prosélénos est de même chassée et Chrysis

souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande

quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé

qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon

mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de

ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient

sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je

recourus à lui.

Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma

colère sur la cause unique de mes maux.

_Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,_

_Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,_

_Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes

mains._

_Car, à présent, fuyait le but de mon désir._

_Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes

viscères,_

_Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache._

_Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,_

_Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes._

Erigé sur le coude, je vexai à peu près le contumax par l'oraison que

voici:--Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux,

car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de

quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux,

tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur

de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie

de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis

obituaire!»

Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.

_Lui, tenait ses regards attachés à la terre._

_Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entamé_

_Que les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux._

Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis

quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit

secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à

conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il

faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt

après, ayant gratté mon front:--Après tout, me dis-je, est-ce un mal

d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les

impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule

et même le cerveau, quand ils nous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès

lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques

apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre.

Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les

chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts

d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.

_Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,_

_Condamnant le geste de ma neuve simplicité?_

_D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;_

_Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte._

_Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?_

_Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?_

_Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet art_

_Nous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie._

Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est

plus inepte que leur menteuse sévérité.»

Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:--Conte-moi, frère,

lui dis-je, mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes

bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises,

ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?»

L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment,

jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler,

j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que

j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire.

A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore?

Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus

de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer

Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et,

posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les

rythmes suivants:

_Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belle_

_Aux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyte_

_Lesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le Lydus_

_Aux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton

Hypœpæ._

_Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!_

_Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre

arrosé;_

_Je n'ai point, ennemi sacrilège, porté_

_Ma droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon

orgueil!_

_Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps._

_Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je

t'en prie,_

_Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure._

_Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,_

_Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,_

_O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,_

_Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!_

_Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied

joyeux_

_Fera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente._

Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste

défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars,

enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne

hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs.

[Illustration: _Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa

bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux._]

Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé

nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même

avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati

comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur

tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites

contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!»

Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella

de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le

lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée,

à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup

le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut

qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais,

surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes

yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai

dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit

à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença

d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que

survint l'hiérodoule:--Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher

funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie où même

sont tenus de rire les déconsolés?--Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa,

cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut

vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez

un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non

pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui

descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant

ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à

plusieurs reprises:--Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son

remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que

ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé

qu'une corne.

_Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,_

_Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;_

_Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et

des roches abruptes_

_Jaillissent les eaux du Nil; à moi le Pont_

_Soumet ses flots inertes, et Zéphirus apporte_

_A mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,_

_Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles._

_Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,_

_Déduite par mes incantations; l'ardent Phœbus_

_Est contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,_

_Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des

taureaux s'accoite_

_Dans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,_

_Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès._

_Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces

artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,_

_Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets._

Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à

considérer la vieille plus diligemment.--Donc, exclame Œnothéa, prépare

tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se

penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose

une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive;

elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais

un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par

ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt, ceinte d'un pallium

carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au

bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant

sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé

de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille

sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger

vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain

des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les

fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les

crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le

génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie,

enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique

de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage.

Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu.

Le Satyricon · 第 12 / 15 段