Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et

Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le

sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point

et, secouant sa tête irritée:--Si l'Imperator, dit-il, avait fait son

devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve

mise en croix.» Sans doute lui revenaient en mémoire et sa couche

profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration.

Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En

outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun

prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de

Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur

ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du

contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais

l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers

me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée.

Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de

circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon.

Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux

que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait

plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois

bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant

l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde

à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures

de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice

fraîche encore. Inondèrent ma poitrine des larmes préparées par la

douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu

s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent

prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un

regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être

admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du

maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent

ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice

tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à

la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle

résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe

guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses

transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le

large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une

si belle ardeur:--A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?»

demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma

narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle

me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir

joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante

d'amour, elle m'investit d'une étreinte furibonde et me serre avec un

tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt

une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager

sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre

accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur,

me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court

vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre

moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en

bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse:

aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle

jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider

la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces

termes:--Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de

cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée

à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette

chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne

me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant

de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé

raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter,

[car son zèle ardent m'eût infailliblement couvert d'un ridicule que

j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je

pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à

l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis,

car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait

d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de

quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements

lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation

écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria

de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien

informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de

Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus

en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que,

s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes

impunis.]

Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages,

amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les

ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et

carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du

vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme

et le timonier avait perdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait

vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques,

chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui

l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si

compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du

navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son

paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:--Toi,

dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière?

En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi,

sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins

poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête

le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit,

puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent

promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée

avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi,

ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:--Cela,

dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne;

mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots

submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le

corps à corps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta

dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et

dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.»

Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma

tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse

ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à

l'autre dans les replis d'une ceinture, et:--Que nul espoir ne nous

reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être,

miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être

qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres;

enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous

ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour

le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la

tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui

subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de

funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans

forme, en allée au gré des eaux.

Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer

le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendre leur

bien, ils masquent leur piraterie en offres de service.

Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du

pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le

son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse

ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort

prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de

là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon

sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:--Laissez-moi, dit-il,

parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main

au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi

nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant.

Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de

pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage,

et nous passons la plus triste des nuits.

* * * * *

Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à

coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté

vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je

commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être,

dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son

retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin,

a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels

sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs

voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je

pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre,

inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible

naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds.

Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma

poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit

furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en

pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te

pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de

ton orgueilleux vaisseau!

Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations!

Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude

ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi,

vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé

la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères.

Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce

n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante.

L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les

offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates.

La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent.

Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui

qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point?

Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume:

feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même

résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher

l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes.

Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments

lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous

évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon

gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»

[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes

devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins

de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en

rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y

dépendre quelques traits de génie.

Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et,

peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne,

d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance,

une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure,

nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain

pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de

l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous

lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à

quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de

nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:--O, dit-il, mes hôtes!

si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen

de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé,

soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout

droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne

témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est

absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges

à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en

ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des

héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre

un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est

admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances

et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds.

Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont

exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au

jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est

point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous

verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit;

campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux

qui dilacèrent les charognes.»

Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette

affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété

n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait,

avec le sans-gêne poétique. Mais lui:--Que ne puis-je me montrer en

plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non,

Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais

sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir

ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de

rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait

produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement

nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera

point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner

cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à

la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie

de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire

d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider

par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner.

Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos

esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés

en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous

faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui

vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence

et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard

a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les

clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs.

Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus

de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche,

mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son

rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds

ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse,

éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même

Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus

de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et

d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets;

qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété

foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on

le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes

les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son

testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque

fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un

nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se

rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi

réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité,

nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix

inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère,

posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant

ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec

son fardeau:--Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien

un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un

homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que

vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content

de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le

chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son

indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de

bouche imitatif.

Mais alors, en poète revenant à son génie:--Nombreux, dit Eumolpus,

nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car,

dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince

idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi

les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les

avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de

bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une

controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit

généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni

concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par

le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus

tout l'abjection--dirais-je--des paroles. Emparez-vous des vocables

situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation

fameuse:

_Je hais et repousse le profane vulgaire._

Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et

forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes

savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les

Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius.

Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique

ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque

se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile

tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit

pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les

historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les

ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions

mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que

l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique,

bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses

garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore

qu'elle n'ait pas reçu la dernière main:

* * * * *

Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous

entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de

bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus

somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant

quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons.

Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies

borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre

auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de

mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation

intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches

présents.

Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus,

enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point

de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à

son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait

un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis

qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la

bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé

que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas

de pourpenser, maintes fois, tant à ma condition nouvelle qu'à son

origine:--Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces

astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur

le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur

quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque

indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il

découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par

une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin

débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors

des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en

totalité, le monde semble jouer la pantomime.»

[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de

notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais

à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle

assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos

que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que

sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.--Erreur, lui

dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas

le moins du monde une si haute faveur.--A toi-même, répliqua-t-elle,

on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir

à coquines, tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses

et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne

fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de

tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges

qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu

mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu?

je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître

la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien

les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler,

ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont

je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui

est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je

t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation,

tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes

que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect

d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont

embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion

livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle

franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans

la populace infime un étalon à sa mesure.» Moi, tout pénétré de cette

oraison persuasive:--Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce

pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:--Je ne veux pas,

dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je

n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent

pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les

matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi,

combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de

l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion

des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge

avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits

canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je

priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle

goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés

attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la

dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus

charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer

la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat

au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés,

ondoyaient sur ses épaules. Front étroit, repoussant en arrière l'apex

de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en

arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des

regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans

lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle

que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col,

déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile

réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai

Doris, mon vieil amour.

_Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armes_

_Parmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?_

_C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torve_

_Et, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris._

_Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,_

_Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme._»

Le Satyricon · 第 11 / 15 段