_Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer

des lames d'or,_

_Ne brillait de marbre en mosaïque, la terre_

_Abusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,_

_Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,_

_D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;_

_Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans

quelque souche molle,_

_De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus._

_Mais la paroi, foncée de paille inerte_

_Et de limon adventice, comptait ses clous agrestes._

_Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles._

_En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,_

_L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleuses_

_Pendaient tressées avec des guirlandes parfumées,_

_Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants._

_Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesse_

_Digne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,_

_La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité._

Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme

elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier

ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici

qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la

mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêche

au mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude

éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise

d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la

face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans

quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le

sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors,

je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés,

dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille

leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent,

fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma

tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin,

conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son

bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque

un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très

belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte

jusqu'au trépas de l'oison.

_Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,_

_Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,_

_Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,_

_Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvanté_

_De hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vit_

_Les portes d'or vaciller sur leurs gonds._

Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses

compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins

de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils

s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même

temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et

baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras

du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de

m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la

cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa

s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant

ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour.

Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les

ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait

attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir

séché les trois libations prescrites.--Et toi, dit-elle, qu'as-tu

fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensais

m'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails

je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose

l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle

pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef

qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et

décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son

emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars

que sur ma personne.

Mais elle, frappant ses mains:--Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu

ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont

commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars

très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de

regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats,

ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma

demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes

ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»

_Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris._

_Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux._

_Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueux_

_Bondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, Auster_

_Ne souffre pas le gel sur la terre délivrée:_

_Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profond_

_Gémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit._

Alors:--De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je

te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi,

toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars.

Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la

bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur,

elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur

mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison

vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:--Voici, leur

dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une

oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:--Pardonne-moi, dit-elle,

adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un

argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin

que nul ne soupçonne l'affaire. Toi, seulement, implore les Dieux, et

qu'ils absolvent ton méfait.

_Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospères_

_Et dirige Fortuna suivant son bon plaisir._

_Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-il_

_D'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë._

_Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et

toutes_

_Les causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato._

_Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret»._

_Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!_

_Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le

choisir._

_Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus._»

Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une

camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux

ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de

porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une

prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles

remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me

trompait aucunement, à savoir que les noisettes creuses, pleines de

vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec

l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite,

le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme;

d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus,

ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars

tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant,

elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps,

les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement,

l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes.

Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se

tournant de mon côté, me dit:--Il faut achever nos mystères afin de te

rétablir en état de grâce tout à fait.]»

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing

composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et,

peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse

badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite,

elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis;

elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à

partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prends la fuite, les deux

petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et

de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques

rues:--Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant,

les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au

logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus

fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans

mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes

traverses. Je m'écriais:--O Sort! toujours persécuteur de ma joie,

avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller

encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont

conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant,

aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la

fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de

Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais

une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui

tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me

suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments

les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se

tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je

méprise les autres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda,

qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son

regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige,

la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en

offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui

prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste,

peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient

sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et

les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu

m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un

plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»

Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de

Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je

froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente

amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette

persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à

ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits

rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un

motif de consolation, je m'écriai:]

_Non pas moi seulement les Puissances et l'implacable Fatum_

_Harcelèrent; le premier Tirynthius, poursuivi par l'ire d'Inachia,_

_Soutint le poids du ciel; avant moi, le profane_

_Pélias éprouva Juno; porta des armes inconscientes_

_Laomédon; le courroux d'un couple de divinités,_

_Téléphus le rassasia, et du règne de Neptunus s'effraya Ulyssès._

_Et moi, sur la terre, sur les flots du vieillard Néréus,_

_Moi que désole la lourde animadversion de Priapus

Hellespontiacus!_»

[Torturé d'inquiétudes, je passai ma nuit entière dans une morne

anxiété. Giton, qui me savait couché à la maison, entra dans ma chambre

dès le point du jour et m'accusa non sans âpreté de mener une vie

scandaleuse. A l'entendre, le domestique tout entier se plaignait avec

force de mes comportements. On ne me voyait presque plus aux heures de

service: «Et, peut-être, ces commerces où tu te plais finiront par te

jouer un méchant tour!»

Je conclus de la romancine qu'il était fort au courant de mes affaires

et que ce ne pouvait être que par un venu durant mon absence pour

s'enquérir de moi.]

Voulant m'en assurer, je m'informai de Giton si nul ne m'avait

demandé:--Personne, dit-il, aujourd'hui. Mais, hier, une femme

aucunement négligée a franchi notre porte. Après avoir longuement

causé, me fatiguant de propos tirés par les cheveux, elle se prit à me

dire vers la fin que tu mérites un châtiment et que tu subiras la peine

des esclaves, si la partie lésée maintient sa plainte.» [Ce discours me

tordit violemment et de nouvelles imprécations je maudis Fortuna.]

Je n'étais pas au bout de mes reproches, lorsque survint Chrysis. Elle

m'investit d'une étreinte pleine d'effusion et:--Je te tiens, dit-elle,

comme je t'avais espéré, toi, mon désir, toi, ma volupté! Jamais tu

n'éteindras ce feu à moins que tu ne l'arroses du meilleur de ton sang.»

[Par la violence de Chrysis je fus grandement inquiété et j'usai de

paroles caressantes pour me défaire d'elle. Je craignais, en effet, que

le bruit de ses hennissements ne parvînt à l'oreille d'Eumolpus; car,

depuis le temps de sa félicité, il nous montrait le sourcil orgueilleux

du maître. J'apportai donc toute mon industrie à mitiger Chrysis. Je

feignis la passion; je susurrai flatteusement; enfin, je dissimulai

avec tant d'astuce qu'elle me crut sans peine captif de son amour. Je

lui représentai quel danger nous courrions l'un et l'autre si on la

surprenait avec moi dans ma cella, et qu'Eumolpus infligeait des peines

sévères pour le moindre manquement. Ce discours la fit résoudre à me

quitter au plus vite, d'autant qu'elle aperçut rentrer Giton, qui était

sorti de ma chambre, un peu avant qu'elle ne se montrât.

Elle venait de me quitter], quand un nouveau petit esclave accourut en

toute hâte. Il m'affirma que le maître était fort irrité contre moi

qui, depuis deux jours, avait faussé compagnie à mon emploi, et que je

ferai sagement de tenir toute prête une excuse idoine à le calmer. A

peine se pourra-t-il faire que la mauvaise humeur du quinteux vieillard

s'apaise sans me régaler de coups.

[A ce point inquiet et chagrin me vit Giton qu'il ne me souffla pas mot

de la péronnelle. D'Eumolpus il m'entretint uniquement; il me conseilla

de tourner l'affaire en plaisanterie et de ne la pousser point dans le

sérieux. J'obéis donc. J'abordai le patron d'un si riant visage qu'il

me reçut non avec des reproches mais le plus allègrement du monde. Il

se gaussa de ma Vénus propice. Il vanta ma beauté, mon élégance, de

toutes les matrones bienvenue, et:--Je n'ignore pas, dit-il, que la

belle des belles se consume pour toi; et certes, Encolpis, cela pourra,

dans son temps, nous être fort utile. Soutiens donc le personnage

d'amant; de même, je soutiendrai, quant à moi, celui que j'ai

entrepris.»]

Il parlait encore, quand nous vîmes s'avancer une matrone vertueuse

parmi les plus rigides. C'était Philumèné. Dans son printemps, elle

avait, grâce à la bagatelle, escroqué de nombreuses hoiries. Vieille à

présent, et sa fleur que fanée! elle introduisait sa fille et son fils

chez les veufs d'un certain âge. Par là, se succédant à elle-même, elle

ne cessait point d'agrandir son commerce. Elle vint, naturellement,

chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant

à son grand cœur elle-même et ses vœux:--Car, affirmait-elle, dans

l'orbe entier de l'Univers, il était le seul homme capable d'instruire

quotidiennement les juveigneurs par des préceptes salutaires». Elle

finit en demandant congé de quitter ses enfants chez Eumolpus et que

permis leur fût d'entendre ses leçons, ajoutant que c'était le plus bel

héritage qu'elle pût leur léguer. Elle ne fit pas autrement qu'elle

avait dit, laissa dans le cubiculum sa fille très spécieuse avec son

frère, éphèbe, sous prétexte de visiter je ne sais quel sanctuaire et

d'y prononcer un vœu. Eumolpus, qui était si réservé sur ce chapitre

que, même moi, je lui semblais encore une petite femme, n'hésita pas un

seul instant. Il convia la nymphe au labeur sacré du culletage. Mais il

s'était donné à tous pour goutteux, en outre, paralytique des rognons.

S'il ne gardait point la simulation intégrale nous étions exposés à

voir crouler cette admirable tragédie. C'est pourquoi, ne voulant

pas démentir l'imposture, il pria sa partenaire de grimper sur lui,

accommodée à son plaisir. En outre, il enjoignit à Corax de se mettre

sous le lit d'amour, à quatre pattes, les mains posant sur le parquet,

et de mouvoir son maître à renfort de croupion. Corax obéit. D'une

secousse robuste, il répondait à la cadence du tendron. Mais, quand le

jeu fut près d'aboutir, Eumolpus d'une voix claire exhortait Corax à

réitérer son office. Ainsi, posé entre son courtaud et sa putain, le

vieillard semblait faire un tour de balançoire. Une fois d'abord, puis

une autre, au milieu d'un grand rire dont lui-même se crevait, Eumolpus

égaya son bas-ventre. Moi aussi, ne voulant pas laisser mes armes se

gâter dans l'inaction, tandis que le frère étudie par les fentes d'une

cloison la mécanique de sa sœur, je m'approche de lui pour me rendre

compte de l'appétit qu'il peut avoir des derniers outrages. L'enfant,

très docte, ne s'effarouchait pas le moins du monde, et répondait fort

bien à mes agaceries. Mais là, je retrouvais encore, sur la marge du

plaisir, l'inimitié d'un dieu.

[Ce nouveau malheur toutefois, ne me chagrina pas à la manière des

précédents: car, peu après, mes nerfs se développèrent et je sentis

renaître ma vigueur. Je proclamai:]--Les Dieux sont grands! Ils m'ont

restauré dans mon entier. Mercurius Psychopompe, qui guide les âmes

vers Orcus et les produit à la lumière, a daigné me rendre ce glaive

qu'une main furieuse avait tollu: tu connaîtras par là que je suis

mieux doué que Protésilas ou tout autre des Anciens.» A ces mots, je

soulève ma tunique, et, sous les yeux d'Eumolpus, je fais mes preuves

au complet. Mais lui, d'abord, s'épouvante, puis, afin de croire

davantage, il patine de l'une et l'autre main le céleste guerdon.

[Cette résurrection admirable nous ayant mis en gaîté, nous cavillâmes

sur les intrigues de Philumèné, sur l'expérience hâtive de ses

rejetons, sur leur maîtrise dans le déduit. L'espoir d'un héritage les

avait amenés: mais ces précoces talents ne pouvaient, ici, leur valoir

aubaine. La façon malpropre d'attirer les successions et de circonvenir

les aïeux sans famille m'induisit à réfléchir sur notre état présent.

Le goût me vint de ratiociner avec Eumolpus, lui montrant qu'il

s'exposait, en captant les captateurs, à être capté lui-même. Ajoutant

combien il importait que tous nos actes fussent d'une rigoureuse

circonspection, je lui dis:]--Socratès, au jugement des hommes et des

Dieux le plus sage mortel, se glorifiait souvent de n'avoir jamais

porté les yeux sur les boutiques ni permis à ses regards d'embrasser

les foules tumultueuses. Tant il est vrai que rien n'est profitable que

d'avoir toujours la sagesse pour conseil. Cela est constant: nul ne

court plus vite à l'infortune que celui qui guette les trésors d'autrui.

D'où les vagabonds, d'où les tire-laine prendraient-ils leurs revenus

s'ils n'envoyaient de petites bourses, de petits sacs tintant l'airain,

comme des hameçons, à travers le public? De même que le vulgaire animal

s'appâte au moyen de la nourriture, de même les hommes ne se peuvent

engluer dans l'espérance que sous la condition de mordre parfois à

quelques réalités. [C'est pourquoi les Crotoniatès nous ont, jusqu'à

présent, hébergés de si grasse manière;] mais le navire que tu avais

promis, avec ta pécune et ton domestique, n'arrive pas. Les captateurs

épuisés déjà ralentissent leur munificence. Ou je me trompe beaucoup,

ou la vulgaire Fortuna commence à être marrie des bontés que, depuis

quelque temps, elle nous a fait paraître.»

J'ai, dit Eumolpus, inventé un stratagème qui tiendra fort suspens

les captateurs d'hoiries. Et, retirant ses tablettes d'une besace,

il nous lit comme suivent les clauses de son testament:]--Tous

ceux qui trouveront dans le présent acte un legs en leur faveur, à

l'exception de mes affranchis, recevront la libéralité que j'ai dite,

à la condition de partager mon corps en morceaux devant les Comices

du peuple et de le manger. Qu'ils n'en conçoivent nulle horreur. Nous

savons qu'il est des gentils conservant encore cette loi qui prescrit

à leurs proches d'engloutir les défunts, à ce point d'objurguer

fréquemment les moribonds quand ils détériorent leur carne par un

mal trop soutenu. J'admoneste, par là, ceux qui m'aiment de ne pas

rechigner sur ce que j'ordonne, mais d'apporter à la consommation de

ma viande le même entrain qu'ils mettront à dévorer mon esprit. [Comme

il achevait ce premier article, certains familiers privés d'Eumolpus

entrèrent dans le cubiculum, et, voyant les tablettes testamentaires

dans la main du patron, ils le prièrent avec instance de les faire

participer à la lecture. Il y consentit sur-le-champ et, depuis A

jusqu'à Z, il débita son factum. Eux firent grise mine devant cette

clause peu ordinaire qui les obligeait à souper d'un cadavre, mais] la

réputation d'extrême opulence dont jouissait Eumolpus aveuglait les

yeux et les intellects de ces goujats, [les tenait si rampant devant

lui qu'ils n'osèrent--les lâches--se rebiffer. Mais l'un d'eux, nommé]

Gorgias, se déclara prêt à exécuter la clause [pourvu que l'exécution

ne se fît pas trop attendre. A quoi Eumolpus] répondit:--Je n'ai rien

à redouter des récusations de ton estomac. Il suivra ton ordre si tu

lui promets en récompensation d'une heure fastidieuse toutes sortes

de biens. Ferme les yeux, imagine qu'au lieu de viscères humains tu

dégustes cent fois cent mille sestertius. Ajoute à cela que nous

trouverons quelque ragoût qui en dénature la saveur. Et, de fait,

aucune viande ne plaît en soi; mais, déguisée par quelque savante

rubrique, elle conquiert les estomacs les plus adverses. Que si tu

veux corroborer mon conseil avec certains exemples, les habitants de

Saguntum, investis par Hannibal, se sont repus de chair humaine; et,

cependant, ils n'attendaient aucune espèce d'héritage. Quand Scipio fut

entré dans Numantia, l'on trouva des mères qui tenaient contre leurs

seins des cadavres d'enfants à moitié dévorés. Les Pérusiens firent de

même, au temps d'une famine désespérée, et, de ces banquets, ils ne

retiraient autre chose que de ne pas crever de famine. [Puis donc que]

le dégoût qu'inspire la chair humaine est un leurre de l'imagination,

vous emploierez votre cœur à surmonter cette fantaisie, ayant pour

prix les legs immenses dont je dispose en votre faveur.» Ces paradoxes

dégoûtants, Eumolpus les débitait d'un ton de voix, d'un air convaincus

si peu, que les captateurs se prirent à douter de ses promesses. Ils

épluchèrent minutieusement nos dires et nos faits. Leurs soupçons

augmentèrent jusqu'à un point qu'ils furent à peu près convaincus de

posséder en nous des vagabonds et des tire-laine. Alors, ceux qui

pour nous recevoir s'étaient mis le plus en frais, résolurent de se

saisir de nous, afin de prendre une vengeance égale à nos mérites.

Mais Chrysis, au courant de toutes ces machinations, me découvrit les

desseins des Crotoniatès à notre égard. Oyant cela, je fus effaré à

ce point qu'aussitôt je décampais avec Giton, abandonnant Eumolpus

aux rigueurs du Fatum. Peu de temps après, je reçus la nouvelle que

les Crotoniatès, furibonds à l'idée que cette vieille pratique avait

été longtemps et grassement nourrie aux dépens du public, trucidèrent

Eumolpus à la façon de Massilia. [Pour entendre cette figure, sachez

que] les Massiliensès, chaque fois que la peste ravageait leur cité,

prenaient un de leurs pauvres qui s'offrait de lui-même. Pendant un

an, il vivait sur les deniers publics, alimenté des plus exquises

nourritures. Puis, la date convenue, orné d'une robe sanctimoniale,

couronné de verveine, on le promenait avec maintes exécrations, pour

que retombassent les maux de tous sur sa tête [dévouée]. Ensuite, du

[haut d'un rocher], on le précipitait dans la mer.

_Auteuil_, 1912--_Maison Dubois_, 1918.

FIN

Petit glossaire pour faciliter l'intelligence du Satyricon

ABRÉVIATIONS

_antiq. gr._ antiquité grecque

_antiq. lat._ antiquité latine

_arch._ archaïsme

_arg._ argot

_gr._ grec

_hellén._ hellénisme

_italian._ italianisme

_lat._ latin

_latin._ latinisme

_locut. popul._ locution populaire

_provincial._ provincialisme

_terme naut._ terme nautique

_vulg._ vulgairement

Le Satyricon · 第 13 / 15 段