d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la
beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa
prière muette implorait ses bourreaux, quand les servantes de crier
toutes à la fois:--Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles!
C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille;
Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un
tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu,
tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère
mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards
vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:--Salut,
dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans,
la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son
identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage
et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva
de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des
larmes, trompée quant aux supplices--elle croyait véritables, en effet,
les stigmates apposés à nos fronts captifs--puis, s'enquérant à voix
basse:--Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles
mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils
méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient
d'un cœur plein de haine mes bontés!»
Ecumant de fureur, Lycas tressauta:--O toi, dit-il, femme simple!
de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu
l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription
leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent,
nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision
par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas
perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme
subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique
d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:--Je suis
plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure
des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui
amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un
double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois:
nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical
nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je
crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison
tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas
la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède
pleinement à de très justes représailles: car elle n'avait pas été
vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en
loques par nos commérages impudents:
_La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel ardu_
_La foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux._
_Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,_
_Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de
Luna,_
_Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés
sur toute la terre,_
_Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,_
_Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivit_
_Au laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la
moisson,_
_D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir Palès_
_Au travail des pasteurs. Il flotte enseveli,_
_Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendique_
_Maints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,_
_Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux._»
[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna
d'ajouter des supplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il
s'efforça de l'amadouer par ces paroles]:
Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô
Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme
ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont
élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux
qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes
hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence!
puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom
du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes
esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que
des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres,
durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si,
parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi
qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous
encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes
hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant
de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par
la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votre
pécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez
être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez.
L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi
volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.»
Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:--Ne veuille pas,
dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode
réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils
dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une
fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce
par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes
protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident,
venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le
choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais
peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde
que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent
agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans
la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est
par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède
un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas
beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorqua cette déclamation
tant inique:--Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces
malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De
là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non
venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à
vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en
effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un
poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à
différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé
une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il
leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les
ordonnances des navigateurs.--Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être
avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils
communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle
salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes
crins? Empoisonneur, réponds!»
Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une
déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer.
Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les
sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire ni faire
de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face
en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé
chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit,
gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que
personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes
libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de
la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre
défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs
de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais
qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna,
d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée--qui
seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage--ne s'abstenait
point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus
irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma
propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne
sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout
entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier
à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état.
De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer des mains
nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants.
Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si
l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le
putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux
combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs
donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs,
ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant
le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche
point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir
détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna
s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril,
ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge
le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton
d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le
rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont
il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient
en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une
escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna,
faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi
donnée et reçue à la manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau
d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix
entamer le colloque:
_--O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!_
_Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi
Troïus_
_Qui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,_
_Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,_
_Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!_
_Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?_
_Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne
surpassez pas la mer._
_A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!_»
Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée
hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent
les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage.
Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des
tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur:
«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna, tu ne récrimineras plus sur
l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet
de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni
l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant
y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé
par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction,
cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne
poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité.
Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la
nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras
comptant deux cents denarius.»
A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que
nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré,
il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous
l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures,
offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans
leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une
bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les
poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève
une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseaux pélagiques ayant
posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de
roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à
la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans
l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait
à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières
gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à
pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au
temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de
ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée:
_Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés_!
_Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!_
_Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,_
_L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés._
_O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies données_
_A notre âge, les premières, vous les ravissez!_
_Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,_
_Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!_
_Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondi_
_Qu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,_
_Tu crains et fuis les garces moqueuses._
_Pour que tu saches l'imminence du trépas,_
_Entends qu'une part de ta tête a déjà péri._»
Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore.
Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena
l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien
plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les
ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle
rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton.
Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier
baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif
me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination,
comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante,
puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à
cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé,
m'orna d'un postiche non moins décoratif: que dis-je? ma face brilla
d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de
poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de
la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât
notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence
féminine:--Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude
méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle
qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure
des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai
une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez
pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et
ses oreilles, il commença dans les termes que voici:
Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité
qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de
bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après
la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de
battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt
jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la
manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsi
désespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses
proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier
lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un
si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments.
Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses
propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes
elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un
seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait
d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour
et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la
province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de
l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit
d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on
ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la
lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit
des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira
savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au
conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par
l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens.
Ensuite, ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa
face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est
une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte
son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner
point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un
vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou
tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours
par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais
elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire
plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses
cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute
pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque
nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière,
séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main
défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le
boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de
sa maîtresse:--Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie,
et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le
prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point?
_Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de
nous?_
Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant
qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre
lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.»
Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou
bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs
jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se
remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée.
Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors
qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que
la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège
de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni
manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait
pas de répéter:
_Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?_
_Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?_
Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun
de ses pertuis et que le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les
bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où
furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le
troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium,
afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût
croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait
enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa
conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés,
les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait
au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance,
les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin
de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de
nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le
lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il
fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant
que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des
magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont
il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge
à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium
entre son époux et son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que
renchérie:--Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps
aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt
que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on
sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence
vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que
prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir
qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison.
_Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,_
_Car l'onde est plus sûre que le serment féminin._
_Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de
bien,_
_C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu
meilleur._»