Quant à Mozart lui-même, il n'était pas destiné par la nature à jouer
longtemps ainsi avec les malignités du sort. Tout était sérieux en
lui, parce que tout était sublime; sa piété, qui était l'héritage de
son père et de sa mère, lui faisait élever sans cesse sa pensée vers
ce ciel chrétien où il les voyait des yeux de sa foi. Quelques
passages de ses lettres à sa soeur, heureuse à Salzbourg dans un
mariage d'inclination, révèlent les sérénités pieuses de sa pensée.
Cette pensée se traduisait en musique d'Église; il pensait en sons,
ces sons remplissaient d'âme les voûtes des cathédrales. Une phrase
musicale de Mozart convertit autant de coeurs qu'un sermon, car tout
ce qui élève convertit. Dieu est en haut, son génie montait toujours.
Semblable au poëte français Gilbert, qui chanta mourant sa propre
mort, Mozart se chanta à lui-même l'éternelle paix sur son lit
d'agonie dans son _Requiem_. Il expira à trente-cinq ans, en 1791. La
terre ne se doutait pas de ce qu'elle perdait: il fallut trente ans à
son nom pour mûrir à la gloire que ce nom possède aujourd'hui. Mais
Rossini allait naître au moment où Mozart mourait, comme si la
Providence avait voulu que la voix et l'écho ne fussent séparés que
d'un instant dans l'oreille du siècle. Quand nous disons l'écho, nous
ne prétendons pas dégrader le génie original de Rossini au rôle de
répercussion du génie de Mozart; Rossini c'est Mozart heureux, Mozart
c'est Rossini grave. Ils sont différents mais égaux; Mozart est la
mélodie pensive du Tyrol et de l'Allemagne, Rossini c'est la gaieté et
l'ivresse de Naples; nous portons nos climats en nous. Rossini était
plus fait pour le drame musical, Mozart pour la mélodie lyrique isolée
de l'orchestre et de l'acteur. Sa musique se suffisait à elle-même; il
chante pour chanter, Rossini pour émouvoir et pour plaire.