XVIII

«Arrivé à Castelfranco, dit-il, et désirant savourer de toutes les

manières possibles les délices et les surprises du retour que je me

promettais, je laissai ma jeune et belle compagne de voyage seule à

Castelfranco, et je lui donnai rendez-vous pour nous rejoindre à

Trévise. Trévise n'est distant que de douze milles de Castelfranco.

Nous devions nous y retrouver le 4 novembre de bonne heure. Je partis,

et j'arrivai dans la soirée à Conegliano, qui n'est qu'à huit milles

de distance de Cénéda, ma chère patrie.

«En moins d'une heure je me trouvai à la porte de la maison

paternelle; au moment où mes pieds touchèrent la terre où j'avais eu

mon berceau et où je respirai les tièdes haleines de ce doux ciel

natal qui m'avait nourri, et qui m'avait donné l'aliment de la vie

pendant tant de jeunes années, je fus pris d'un tremblement de tous

mes membres, et une telle sensation de reconnaissance et de piété

courut dans mes veines, que je restai pendant un certain temps

immobile et comme incapable de tout mouvement, et je ne sais combien

de temps je serais demeuré dans cet état si je n'avais entendu tout à

coup, du haut du balcon, une voix qui sembla m'ébranler doucement le

coeur, et que je crus reconnaître pour une voix anciennement connue de

mon oreille.

«J'étais descendu de la voiture de poste à quelque distance de la

maison paternelle, afin de ne pas éveiller l'attention et de ne pas

laisser soupçonner l'arrivée d'un étranger dans la ville par le bruit

des roues et le pas des chevaux. J'avais enveloppé ma tête d'un

mouchoir qui me retombait sur le visage, de peur qu'à la lueur des

lanternes on ne me reconnût par les fenêtres; et quand, après avoir

enfin frappé timidement à la porte, j'entendis répondre du haut du

balcon: Qui est là? je m'efforçai de déguiser le son de ma voix, et je

ne dis que: Ouvrez! Mais ce seul mot suffit à me faire reconnaître, au

son de la voix, par celle de mes soeurs qui m'avait entendu et qui,

jetant un grand cri de surprise et de joie, s'écria en parlant à mes

autres soeurs: C'est lui! c'est Lorenzo! Elles se précipitèrent toutes

avec la rapidité de la foudre par l'escalier, se jetèrent à l'envi à

mon cou, m'étouffant presque de caresses, et, tout en me couvrant de

leurs baisers, me conduisirent à mon pauvre père qui, en entendant

retentir mon nom dans l'escalier, et surtout en me revoyant à ses

pieds, était resté immobile et comme pétrifié pendant quelques

instants.

«Outre le plaisir et la surprise de mon arrivée imprévue, il y avait

une circonstance antérieure qui rendait cette surprise et ce bonheur

infiniment plus frappants pour lui, car ce jour-là était précisément

le second jour du mois de novembre ou le jour des Morts, fête funèbre

particulièrement solennisée dans tous les pays catholiques.

«Ce jour-là tous les parents et tous les amis de la maison se

réunissent dans la soirée pour passer quelques heures ensemble en

veillées de famille et en divertissements innocents. En ce moment, mon

père se trouvant donc à table, entouré de ses fils, de ses gendres, de

ses petits-fils, de ses petits-neveux, venait de les convier à boire à

ma santé, et en portant un _brindizi_ (un toast) il venait de se lever

de sa chaise et de dire: _À la santé de notre Lorenzo, absent depuis

tant d'années; et prions Dieu qu'il nous accorde la grâce de le revoir

avant l'heure de ma mort!_ Les verres n'étaient pas encore vidés qu'on

entendit frapper à la porte, et que les cris de Lorenzo! Lorenzo!

avaient tout à coup retenti dans tous les coins de la maison.

«Il faudrait n'avoir point de coeur dans la poitrine pour ne pas

concevoir l'état d'un vieillard qui passait de beaucoup quatre-vingts

ans dans un événement si surnaturel. Quant à moi, je peux surtout le

sentir par ce que j'éprouvai moi-même. Nous demeurâmes entrelacés

(_avitichiati_) comme la vigne à l'ormeau pendant plusieurs minutes,

et, après un échange à l'envi entre nous de baisers, de caresses,

d'embrassements qui durèrent, cessèrent, reprirent jusqu'aux douze

heures de nuit, j'entendis à la porte de la maison des hurlements de

joie, des voix confuses qui appelaient à grands cris: Lorenzo!

Lorenzo! cris qui, m'ayant attiré à la fenêtre, je vis, à la clarté de

la lune, une foule de personnes demandant à entrer; la porte leur fut

ouverte, et voilà tout à coup la chambre remplie de mes bons et chers

amis de la ville, qui, à la nouvelle de mon retour, étaient accourus

pour me voir. Je compris véritablement ce soir-là de quelles délices

peut se remplir un coeur d'homme, et combien est vrai ce vers du

poëte:

Dulcis amor patriæ, dulce videre suos.

_Il est doux, l'amour du pays; il est doux de revoir les siens!_

«Je laisse à penser à ceux qui savent aimer l'impression que fit sur

moi la présence de tous ces amis plus ou moins chers, venant, après

vingt ans d'absence, fêter mon arrivée au milieu de la nuit, comme si

leur impatience n'avait pu attendre le jour. Après quelques heures de

délicieux entretiens entre eux et moi, nous nous séparâmes. Alors mon

père voulut que j'allasse enfin me reposer, et m'offrit la moitié de

son lit pour dormir ensemble. Je me couchai un peu avant le bon

vieillard, et je le vis s'agenouiller auprès d'un crucifix qui était

attaché à la muraille au-dessus du second lit, pour dire ses prières

accoutumées; elles durèrent près d'une demi-heure, et je l'entendis

les terminer d'une voix de componction et d'attendrissement par ces

paroles des psaumes:

«_Seigneur, congédiez maintenant votre serviteur, qui n'a plus rien à

vous demander!_»

«Après sa prière il se mit au lit, et, me serrant dans ses bras: «Ô

mon enfant! me dit-il, maintenant que je t'ai revu, je mourrai

content!» Il souffla la lampe, et nous restâmes quelques moments en

silence, attendant le sommeil; mais entendant soupirer plus fortement

qu'à l'ordinaire ce tendre père, je le priai de me dire la cause de

son insomnie. «Dors! dors! mon enfant, me répondit-il avec un nouveau

soupir qu'il ne pouvait comprimer, nous causerons demain.»

«Un instant après il parut dormir, et je m'endormis enfin moi-même. En

me réveillant le matin avec le soleil levant, je m'aperçus que j'étais

seul dans le lit; il s'était levé doucement avant le jour, et il était

allé de bonne heure au marché de la ville pour acheter à temps les

plus beaux fruits et les mets les plus recherchés de la saison pour le

déjeuner et pour la collation du jour. Mes jeunes soeurs, leurs maris,

les enfants de celles qui étaient déjà mères, mes deux petits frères,

Henri et Paul, étaient tous réunis en silence et attendant à la porte

de la chambre, prêts à s'y précipiter au premier bruit qui leur

annoncerait mon réveil; je ne sais si un mouvement, une respiration,

un craquement du lit les avertit que je cessais de dormir, ce que je

sais, c'est que je vis tout à coup et tout à la fois entrer une foule

d'hommes, de femmes, de petits enfants, ouvrir les volets et se jeter

confusément sur mon lit pour m'embrasser, me serrer dans leurs bras et

presque m'étouffer d'embrassements, de baisers et de caresses. Peu

après cette invasion dans la chambre, mon père rentra; ce bon

vieillard était chargé, au delà de ses forces, de fruits et de

bouquets dont mon lit fut à l'instant submergé par toute cette chère

famille; ils m'en couvrirent littéralement des pieds à la tête en

poussant des cris de joie. Dans ce tumulte de tendresse, pendant ce

temps, une jolie petite servante, très-accorte, m'apporta le café;

toute la compagnie fit cercle autour du lit; je m'assis sur mon séant,

tout le monde s'assied et se met en attitude de prendre la collation

en famille.

«En vérité, je ne me souviens pas d'avoir vu, ni avant ni après dans

toute ma vie, une scène de gaieté et de félicité comparable à cette

matinée de Cénéda. Je me figurais plutôt être au milieu d'un groupe

d'anges du paradis que d'habitants mortels de ce bas monde. Ces jeunes

femmes, mes soeurs, étaient toutes charmantes de visage; mais

_Faustina_, la plus jeune de ces sept soeurs, était un véritable ange

de beauté; je lui proposai, en badinant, de la conduire à Londres avec

moi: mon père y consentait, mais elle, ne répondant ni oui ni non, je

soupçonnai, non sans fondement, que bien qu'elle n'eût encore que ses

quinze ans accomplis, elle ne fût déjà plus entièrement maîtresse de

son propre coeur. On passa insensiblement à d'autres sujets

d'entretien.

«Comme personne ne me parlait de mes deux autres frères chéris, Jérôme

et Louis, enlevés par la mort à la fleur de leur âge, je me gardais

bien d'en prononcer moi-même le nom, de peur d'attrister, par quelques

douloureuses réminiscences, la joie de ce beau jour. Mais un nouveau

soupir échappé de mon père me rappela ses respirations pénibles de la

nuit, et je lui en demandai encore une fois la cause: il ne me

répondit pas, mais moi, m'apercevant que ses yeux se remplissaient de

larmes, j'en devinai trop la source, et je me hâtai de changer de

discours. Comme je n'avais jusque-là parlé ni peu ni beaucoup de ma

chère compagne de voyage, je pensai que c'était le moment opportun de

faire mention de mon bonheur à la famille; et, pour ramener sur les

lèvres la gaieté que les larmes mal contenues du père avaient

contristée sur les visages, je parlai ainsi:

«Ne pensez pas pourtant, mesdemoiselles mes soeurs, que je sois venu

seul de Londres revoir mon pays; j'ai amené avec moi une belle jeune

femme qui a dansé comme vous sur ce théâtre, et que j'aurai

probablement le plaisir de vous présenter, demain ou après-demain,

comme une huitième soeur.--Est-elle vraiment aussi belle que vous la

faites? me dit Faustina.--Plus belle encore que toi, lui

répondis-je.--Nous verrons donc ce bijou,» reprit elle! Ce petit défi

de beauté rappela la bonne humeur, on demeura encore quelque temps

ensemble; à la fin, ils sortirent tous et toutes pour me laisser la

liberté de m'habiller. Mon père resta seul près de moi.

«Comme son coeur avait besoin de se soulager, je pensai que c'était le

moment de lui parler de ses deux fils perdus pendant mon absence. «Ah!

si ces deux pauvres enfants étaient avec nous à présent, s'écria-t-il,

quelle ne serait pas leur joie et la nôtre?» Nous pleurâmes ensemble,

lui ses fils, moi mes frères; je parvins à le consoler en lui

promettant qu'avant de partir de Cénéda je lui ferais voir une chose

qui compenserait un peu les pertes de famille que nous avions faites

(sa jeune femme).

«Nous revînmes insensiblement à la gaieté; j'allai rendre visite à

toutes les personnes qui étaient venues nous visiter la veille au

soir; je revis quelques-unes de mes anciennes amies de jeunesse, qui

m'accueillirent avec une joie et une courtoisie tendre, pareille aux

sentiments que j'éprouvais moi-même à les revoir; et ce ne fut qu'à

l'heure du dîner, l'après-midi, que je prévins la famille et les amis

que je devais partir, dès le lendemain, pour Trévise et peut-être pour

Venise.

«Le quatrième jour de novembre, je me disposai en effet à partir pour

Trévise. Comme mon intention était de revenir promptement à Cénéda,

avec ma femme, je me proposais d'emmener avec moi au-devant d'elle,

dans ce petit voyage, la plus jeune de mes soeurs, Faustina, et mon

plus jeune frère, Paulo, qui avait connu autrefois ma femme pendant

qu'elle était encore ma fiancée à Trieste. Mais, à peine le bruit de

mon départ avec eux se fut-il répandu dans la ville, que toute la

jeunesse de l'endroit se pressa autour de la porte pour attendre que

je sortisse de la maison. Je pensais que c'était dans l'intention de

me souhaiter un heureux voyage et un prompt retour; pas du tout:

c'était pour me conjurer, d'une voix unanime, de ne pas emmener avec

moi la belle Faustina; et comme ces supplications avaient presque

l'accent de la défiance et de la menace, je dus promettre avec serment

que je la ramènerais à Cénéda avant que trois jours fussent écoulés.

Nous arrivâmes le même soir à Trévise; ma femme, contre mon attente,

n'y arriva que le lendemain matin; j'étais à la fenêtre de l'auberge à

l'attendre avec impatience, quand je vis approcher la voiture; je

descendis précipitamment l'escalier pour courir la recevoir dans mes

bras. Mon frère, qui m'avait plaisanté sur mon anxiété de la revoir et

sur mon agitation pour ce retard de quelques heures, ne croyait voir

qu'une danseuse de théâtre, comme je l'avais dit à Cénéda. «Nous

allons donc voir enfin cette perle incomparable, plus belle que toi!»

avait-il dit à Faustina. Nous montâmes les degrés, ma jeune femme et

moi; comme elle portait un voile qui lui couvrait entièrement la

figure, mon frère, qui se souvenait du voile noir de Trieste que

j'avais soulevé par badinage la première fois que je la vis, fit le

même geste que moi; il avait aimé tout enfant, à Trieste, celle qui

était devenue ma femme, d'une tendresse passionnée. Il m'avait demandé

mille et mille fois des particularités sur elle; je lui avais répondu

toujours par des généralités, sans lui laisser ni soupçonner ni

espérer que ma _Nancy_ était celle que j'avais épousée; comment

imaginer et surtout comment peindre sa surprise, en la reconnaissant

sous le voile qui venait de l'autre? Bien que la Faustine fût

véritablement d'une beauté accomplie et assez orgueilleuse pour savoir

parfaitement combien elle était admirée, elle ne put s'empêcher de

s'écrier: _C'est vrai, c'est vrai, elle est encore plus belle que

moi!_ Cette surprise fut le premier et le plus grand plaisir que

j'éprouvai à Trévise.»

Son retour à Cénéda avec sa Nancy, sa Faustine et son frère, et la

séparation définitive de cette aimable famille pour retourner à

Londres, sont peints avec la même vivacité et la même candeur d'âme et

de style. Nous ne connaissons dans aucune langue des scènes

domestiques qui remuent plus doucement et plus profondément les fibres

de famille.

Les Mémoires de d'Aponte en sont partout émus; c'était un de ces

coeurs viciés à la surface par les ballottements d'une vie

aventureuse, mais en qui il reste le fond d'où toute vertu peut

renaître, la nature.

Il part de Cénéda pour Londres, il y prospère un moment dans des

spéculations de théâtre et de librairie; il y succombe ensuite sous un

déluge d'adversités domestiques et de dettes; il se réfugie avec sa

femme et ses enfants aux États-Unis, il y professe la littérature

italienne à un peuple qui n'est pas encore parvenu à l'âge littéraire;

il y meurt donc de misère, mais toujours jeune à quatre-vingt-dix-sept

ans! C'est la résipiscence de _Figaro_, c'est la vieillesse de _don

Juan_, mille fois pire que le coup de tonnerre de son drame.

C'est à l'âge de soixante-seize ans qu'il écrit sur les brumes de

New-York ces pages ivres encore d'adolescence, d'amour et de gloire;

la jeunesse de ces hommes est dans leurs adversités. Leur longue lutte

avec la fortune est un exercice qui les rajeunit en les terrassant.

Ils boivent leur sueur comme des naufragés du sort, pour se désaltérer

et retremper leurs forces. Nous regretterions de n'avoir pas connu ces

Mémoires restés obscurs de d'Aponte; c'est un trésor de littérature

vénitienne qui vaut un regard de ce siècle et la traduction d'une main

légère. Nous ne nous étonnons plus de l'amitié de Mozart pour cet

aventurier d'élite; l'homme religieux a ses indulgences, qui sont les

grâces de la vertu.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 168 / 177 题