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Maintenant si l'on nous demande laquelle des musiques nous préférons,

de celle qui chante seule sans parole, ou de celle que le dialogue

accompagne des paroles sur la scène, nous n'hésitons pas à préférer la

musique non dramatique à la musique théâtrale. Ce n'est que pour le

vulgaire qu'un art se popularise en se mésalliant. Que penseriez-vous

de la sculpture qui emprunterait les couleurs de la peinture pour

rendre les divines formes de Phidias plus semblables aux figures de

cire coloriées devant lesquelles s'extasie l'ignorante multitude de

nos places publiques? Que penseriez-vous de la peinture qui relèverait

en bosse les dessins de Raphaël ou de Titien pour donner plus

d'illusion et plus de saillie à ses tableaux? Vous penseriez que ces

deux arts sortent des conditions propres que la nature leur a

assignées, pour produire plus d'effets peut-être; mais quels effets!

des effets grossiers, sensuels, des enthousiasmes de populace, au lieu

des extases de véritables amateurs d'élite. Or, en fait d'art, la

sensation est dans la foule, mais le jugement est dans l'élite.

Eh bien, c'est là précisément ce que fait le musicien, ce parleur sans

parole de la langue des sens, quand il s'associe au poëte dramatique

pour faire dialoguer, frémir, sangloter, crier, hurler sa musique dans

ce qu'on appelle un opéra sur un thème donné par son poëte. Il

augmente l'effet matériel de son art; mais il l'augmente en altérant

sa nature, en abdiquant son indépendance, en mêlant un art à un autre

art, et même à plusieurs autres arts, de manière à en accroître

l'effet sur les sens, mais à en diminuer la véritable magie sur l'âme.

Nous comprenons très-bien que le musicien, le poëte, le décorateur, le

chanteur, le danseur, le déclamateur dramatique, le peintre et le

statuaire aient eu la pensée de s'associer en un seul groupe d'arts

confondus sur la scène, afin de produire sur la multitude un prestige

souverain à l'aide de tous ces prestiges réunis. Nous n'échappons pas

nous-même à la toute-puissance sensuelle de ce spectacle où le poëte

compose et versifie, où le peintre décore, où l'architecte construit,

où la danseuse enivre l'oeil par la beauté, le mouvement, l'attitude;

où le déclamateur récite, où le personnage tragique ou comique rit et

pleure, se passionne, tue ou meurt en chantant; où l'orchestre enfin,

semblable au choeur de la tragédie antique, accompagne et centuple

toutes ces impressions du drame par ces soupirs ou par ces tonnerres

d'instrumentation savants qui caressent ou qui brisent chaque fibre

sonore du faisceau de nos nerfs en nous. Mais, quelle que soit la

force irrésistible de cette impression des arts coalisés sur notre

nature, tout en la subissant nous la jugeons, et en la jugeant du

point de vue véritablement spiritualiste, c'est-à-dire du point de vue

élevé et vrai de l'art, nous ne pouvons nous empêcher de regretter

pour chacun de ces arts en particulier cette coalition, ou plutôt

cette promiscuité qui altère chacun dans son essence. Nous ne pouvons

nous empêcher de croire que la peinture est plus belle sur un tableau

isolé de Raphaël, dans la solitude d'une galerie du Vatican, que sur

une toile de décoration d'opéra; que la poésie est plus divine dans

une page d'Homère, de Virgile, de Dante ou de Pétrarque, que dans la

vocalisation d'un chanteur et d'une cantatrice; que l'acteur tragique

est plus puissant en récitant simplement son rôle sur sa planche entre

deux lampes, sans autre prestige que son âme, son accent, son geste,

qu'en le chantant au milieu des fantasmagories de la décoration du

costume, du ballet et de l'orchestre; qu'enfin le musicien est plus

éloquent et plus pathétique dans la sublime nudité de ses notes que

dans l'alliance hétérogène de ses notes avec la poésie, le drame, la

déclamation, la décoration, la danse et les oripeaux. Il y a de

l'adultère entre un art et un autre art: leur vraie nature leur

interdit certaines unions, sous peine de se diminuer en croyant se

grandir. L'antiquité le savait: la Grèce, qui avait tout inventé,

n'avait pas inventé ces associations contre nature. Chaque art y était

d'autant plus complet qu'il était plus isolé et plus lui-même.

Nous n'accusons pas ces derniers compositeurs, tels que Mozart,

Rossini et leurs émules, de se prêter à ces alliances forcées; nous

les plaignons: la déclamation n'est pas faite pour chanter, la musique

n'est pas faite pour déclamer. À chacun sa sphère.

Nous concevons que la foule s'y trompe et que la musique ne dise rien

à ses oreilles sourdes, à moins qu'un orchestre immense ne lui fasse

du bruit, que des paroles ne lui interprètent des notes, et qu'une

tragédie ne lui traduise ces paroles et ces notes par ses gestes, par

son accent et par sa physionomie. Mais les hommes doués du sens

musical, tels que ces grands compositeurs ou tels que ceux qui sont

dignes de les comprendre, qu'en ont-ils besoin? Est-ce que la musique

n'est pas une langue complète, une langue aussi expressive, une langue

aussi génératrice d'idées, de passions, de sentiments, de fini et

d'infini que la langue des mots? Est-ce que cette langue des sons, par

son vague même et par l'illimitation de ses accents, n'est pas plus

illimitée dans ses expressions que les langues où le sens est borné

par la valeur positive du mot et par la syntaxe, cette place obligée

du mot dans la phrase! Est-ce que l'homme qui parle le mieux ou qui

écrit le mieux sa langue n'éprouve pas, à chaque instant, qu'il y a

des nuances, des spiritualités, des inexpressibilités, de ces

sensations, de ces pensées, de ces sentiments qui meurent sur ses

lèvres ou sous la plume, faute de paroles assez indéfinies pour les

rendre? Est-ce qu'on n'est pas étouffé quelquefois dans l'amour, dans

l'enthousiasme, dans la prière, par l'impossibilité de produire au

dehors en paroles l'impression qui vous oppresse? Est-ce que le

soupir, le gémissement, le cri inarticulé ne sont pas alors la seule

éjaculation des idées ou des sentiments? Est-ce que la musique est

autre chose que ce soupir, ce gémissement, ce cri mélodieux qui

commence sur nos lèvres juste où l'inexprimable par les mots commence?

Est-ce qu'une symphonie de Beethoven n'est pas mille fois plus

dramatique, pour une imagination rêveuse de l'amateur prédestiné et

passionné de musique, que tous les drames écrits par un poëte pour

servir de texte ou de cadre à un drame musical sur le théâtre? Est-ce

que vous avez jamais éprouvé dans aucun théâtre une impression

musicale comparable à un chant religieux de la voix ou de l'orgue

solitaire exhalant autour des autels ou des tombeaux, sous les arches

d'une cathédrale, l'_Hosanna_ mélodieux, le _Stabat_ sanglotant, le

_Requiem_ suppliant ou résigné de Mozart? Est-ce qu'un air populaire

jaillissant tout à coup à l'oreille des voyageurs d'une vague de la

mer de Naples, d'une gorge du Tyrol, d'une île de la Grèce, d'un lac

d'Écosse, ou par la flûte ou par la voix d'un berger, d'un pêcheur,

d'une jeune fille sur la terrasse de sa chaumière, n'a pas fait monter

et vibrer en vous mille fois plus de cordes sympathiques à l'âme que

tous les orchestres d'opéra? Et cela, pourquoi? Parce que les paroles,

bien qu'en expliquant la musique pour le vulgaire, limitent cette

musique pour le coeur et pour l'imagination de l'homme bien organisé:

la parole, c'est le fini; la musique, c'est l'infini: voilà son

domaine! Les paroles sont un poids de plomb que le musicien est

obligé, à cause de la foule, d'attacher à ses notes pour les retenir à

terre et pour les empêcher de s'envoler trop haut, trop loin dans

l'espace. Quant à nous, nous aimons mieux détacher ce plomb des ailes

du musicien et nous laisser emporter par lui seul au troisième ciel.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 170 / 177 题