XV

Nous voudrions pouvoir donner ici à nos lecteurs l'analyse savante et

sentie de cette oeuvre accomplie de littérature musicale, telle que la

donne M. Scudo dans son commentaire; mais on n'analyse des sons que

par des notes, et les notes dont l'écrivain est obligé de se servir

n'ont pas de sonorité ni de mélodie pour l'oreille.

Lisons seulement le passage où le commentateur reproduit l'impression

de la vengeance divine personnifiée, dans l'entrée en scène de la

statue de pierre, du commandeur au festin de Don Juan, dans son

château plein de ses victimes déjà séduites, ou des victimes qu'il va

séduire.

«Leporello ayant ouvert une fenêtre pour laisser pénétrer dans la

salle du festin la fraîcheur du soir, on entend les violons du petit

orchestre qui est derrière les coulisses dégager les premiers accords

d'un menuet adorable. «Voyez un peu, monseigneur, les beaux masques

que voilà, s'écrie Leporello.--Eh bien! fais-les entrer, répond Don

Juan d'un air dégagé et courtois.--Approchez donc, _signore Maschere_,

réplique le majordome; mon maître serait heureux si vous daigniez

prendre part à la fête.» Après un moment d'hésitation, après s'être

consultés et avoir comprimé un tressaillement d'horreur qu'ils

éprouvent à la vue de l'homme fatal qui pèse sur leurs destinées,

donn'Elvira, donn'Anna et don Ottavio se décident à poursuivre

jusqu'au bout leur dangereuse entreprise; mais, avant d'entrer dans le

château qui cache tant de nombreux mystères, ils s'arrêtent sur le

seuil, et, l'âme émue d'une sainte terreur, ils adressent au ciel

l'une des plus touchantes prières qui aient été écrites par la main

des hommes. L'hymne qu'ils chantent est le fameux trio des masques;

c'est un de ces rares morceaux qui, par la clarté de la forme, par

l'élégance et la profondeur des idées, émeuvent la foule et charment

les doctes. Satisfaire à la fois l'intelligence des forts et le coeur

de tous, n'est-ce pas le but suprême de l'art?

«Un changement de décoration nous introduit dans la salle du festin

magnifiquement illuminée. Des deux côtés de la scène, on voit deux

orchestres qui n'attendent qu'un ordre du maître pour donner le signal

de la fête. Don Juan, plein de verve et de bonne humeur, se promène au

milieu de ses nombreux convives qu'il excite à la joie. Le thème à

six-huit et en _mi-bémol_ majeur, sur lequel don Juan brode ses propos

galants, est plein de franchise et d'élégance. Les réponses de

Zerlina, le dialogue de Leporello avec Masetto, dont la jalousie est

constamment en éveil, les éclats de la foule, tout cela forme un

ensemble que dessinent harmonieusement les _aparté_ des divers

personnages. Cette brillante conversation est interrompue par

l'arrivée de trois masques que nous avons laissés à la porte du

château, et dont la présence est annoncée par un nouveau changement de

mesure et de tonalité. Leporello, puis don Juan, vont au-devant d'eux

avec courtoisie, et les engagent à prendre leur part au plaisir

commun. «Ma maison est ouverte à tout le monde, ajoute le maître avec

l'ostentation d'un grand seigneur, et tout ici invite à la liberté.»

Sur un ordre de don Juan, le bal commence par le délicieux menuet dont

le rhythme onduleux à trois-huit, confié au grand orchestre, se

prolonge indéfiniment comme une pensée fondamentale. Peu à peu et

successivement les deux petits orchestres qui sont sur le théâtre

entament, l'un une contredanse, et l'autre une valse, dont le rhythme

différent venant se superposer sur le rhythme primitif du menuet,

agace l'oreille et pique l'attention. Pendant que don Juan danse avec

Zerlina en lui disant mille douceurs, Leporello cherche à distraire

Masetto; les trois personnages masqués observent dans un coin la

conduite de don Juan, qui leur arrache de temps en temps des soupirs

douloureux et des exclamations d'horreur.

«Un cri perçant s'élève tout à coup du milieu de cette foule enivrée.

_Gente aiuto! aiuto!_ s'écrie Zerlina éperdue, que don Juan vient

d'entraîner dans une chambre voisine. Les musiciens s'enfuient

épouvantés, et les convives irrités enfoncent la porte d'où

s'échappent les cris de la victime. Don Juan en sort précipitamment,

l'épée à la main, tenant par les cheveux Leporello, qu'il feint de

vouloir immoler pour détourner sur lui les soupçons des assistants;

mais sa ruse infernale ne trompe personne. Donn'Anna, donn'Elvira et

don Ottavio se découvrent et apostrophent don Juan d'une voix terrible

en lui disant: _Tutto gia si sà_, on sait tout et vous êtes connu.

Surpris d'abord et décontenancé, don Juan se rassure bientôt et, se

retournant tout à coup comme un lion poursuivi dans son dernier

refuge, il affronte la multitude courroucée, qu'il brave et défie.

L'orage monte dans l'orchestre, qui se soulève et monte par un

crescendo et un unisson formidables, spirale infinie qui sillonne

l'espace et qui, comme la _buffera infernale_, balaye les cieux et en

obscurcit les clartés. Le tonnerre gronde dans les basses, les éclairs

jaillissent de toutes parts; et don Juan, intrépide, _impavidus_, au

milieu de cette conflagration de tous les éléments harmoniques et de

la colère des hommes, puisant dans l'idéal qui l'illumine une force

héroïque, se fraye un passage à travers la foule tremblante, qu'il

accable de son mépris.

«Tel est ce morceau incroyable qui, par la multiplicité des épisodes,

par la variété des caractères, par l'infinie délicatesse des détails,

par la grandeur du plan et la puissance des effets, ne peut être

comparé qu'au _Jugement dernier_ de Michel-Ange. C'est tout un drame

où la passion se mêle au sourire de la tristesse religieuse, conçu et

exécuté par un génie qui unissait la grâce de Raphaël, la mélancolie

de Virgile, à la sombre vigueur de Dante et de Shakspeare. Rien de ce

qui a été fait depuis ne s'approche de ce final incomparable où tous

les maîtres ont puisé à larges mains. La stretta qui termine le finale

du _Barbier de Séville_ procède évidemment du premier finale de _Don

Juan_, où Mozart a concentré toutes les beautés partielles de son

oeuvre.

«Le dénoûment gronde de loin dans l'orchestre; dans une belle salle du

palais de Don Juan, éclairée _à giorno_, on voit une table

somptueusement servie et des musiciens tout prêts à égayer de leurs

concerts le souper du maître. Celui-ci s'assied en chantant avec

désinvolture que ce monde ne doit pas être une vallée de larmes, et

que quand on est riche on a raison de se divertir. Les musiciens du

petit orchestre entament alors un petit air élégant dont le rhythme à

six-huit pétille comme les vins généreux que Leporello ne cesse de

verser dans la coupe avide de don Juan, qui s'épanouit et rayonne à ce

banquet de la vie où il a toujours été un fortuné convive. Au milieu

de fraîches bouffées d'harmonie et de gais propos de table qu'il

échange avec Leporello, dont il se plaît à surprendre la gourmandise,

survient donn'Elvira tout éplorée. Plus amante qu'épouse, toujours

inquiète sur le sort de celui qui a troublé son coeur et sa destinée,

elle vient faire un dernier effort pour le ramener à de meilleurs

sentiments et détourner le coup qui le menace. Ses prières, ses

larmes, ses imprécations, qui attendrissent Leporello, n'arrachent à

don Juan qu'un sourire moqueur et un éloge magnifique du vin et de la

femme, gloire et consolation de l'humanité. Tout cela forme un trio

plein de verve, de contraste et de passion.

«En se retirant désespérée, donn'Elvira pousse un cri d'effroi dans la

coulisse, qui se propage dans l'orchestre et en agite les profondeurs.

«Va voir ce que c'est,» dit don Juan sans s'émouvoir davantage; et

Leporello, revenant tout effaré, raconte qu'il a vu la figure du

commandeur, dont il imite la marche pesante et cadencée. Il serait

impossible d'exprimer par des paroles l'agitation fiévreuse qui règne

dans l'orchestre pendant tout ce dialogue. Voulant s'assurer de la

cause de cette frayeur, don Juan prend une bougie et va lui-même

au-devant de son convive, qui frappe à la porte à coups redoublés.

L'entrée de la statue est annoncée par une succession de longs et

lourds accords en ré _mineur_, que nous avons déjà entendus au début

de l'ouverture, et qui ébranlent le sol de leurs vibrations

formidables. «Tu m'as invité à souper, me voici,» dit le commandeur.

Et sur un ordre de don Juan, qui ordonne à Leporello de préparer un

nouveau souper, l'esprit de la mort lui crie: «Arrête! Ce sont

d'autres besoins qui m'amènent ici. Je t'invite aussi à venir partager

le pain dont je me nourris; viendras-tu?--Je viendrai,» répond don

Juan avec une intrépidité que rien n'arrête. Et pendant ce dialogue

sublime, les accompagnements reproduisent les progressions

chromatiques, les dissonances âcres et terribles qui ont été entendues

au premier acte au moment du duel. «Donne-moi donc ta main,» répond le

commandeur. Et soudain un froid mortel pénètre le coeur de don Juan

sans ébranler son courage. «Repens-toi.--Non.--Repens-toi, te dis-je,

scélérat!--Non, non, jamais!» réplique don Juan, qui, au milieu même

de douleurs surhumaines et déjà livré aux esprits infernaux, conserve

la foi d'un néophyte souriant à l'aurore d'une vie nouvelle. Il

disparaît ainsi sous la terre, qui s'entr'ouvre pour l'engloutir.»

Le génie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, réunit les dons

les plus rares, et c'est l'alliance même de facultés si diverses qui

prépare merveilleusement l'auteur de _Don Juan_ à opérer une

conciliation féconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart

étonne le monde musical par les prodiges de son talent d'exécution;

homme mûr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse.

Il excelle dans tous les genres, il étend sa domination sur tout le

vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au poëme dramatique,

depuis la sonate jusqu'à la symphonie: son imagination, aussi variée

que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de

la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu'à la grâce, et les

transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'âme religieuse;

car il ne faut pas oublier que c'est la même plume qui a écrit le

_Mariage de Figaro_ et la messe de _Requiem_. Après avoir ainsi

traité tous les genres et parlé toutes les langues dans les oeuvres

diverses, Mozart se résume dans un effort suprême et nous donne, avec

la partition de _Don Juan_, la plus complète expression de son génie.

Lord Byron, le plus grand poëte des temps modernes, a voulu rendre en

poésie ce caractère de _Don Juan_, que Mozart a rendu en musique; mais

quelle différence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique

du poëte anglais, et la foi dans l'art sincère, convaincue,

communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le _Don Juan_ du

poëte anglais n'est que la bouffonnerie du génie. Les notes du

musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'âme croyante de Mozart

a vaincu l'âme incrédule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire,

allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mélodies diverses et

délicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du coeur

humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du

ciel.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 165 / 177 题