XIII

«Frappé coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher au monde,

Mozart se sentit défaillir. Le pressentiment d'une fin prochaine

envahit peu à peu son âme. Une voix secrète semblait lui dire qu'il

fallait se hâter d'accomplir son oeuvre. Une douce tristesse voilait

son regard habituellement trempé de larmes, où se lisait le regret de

la vie qui allait lui échapper dans la force de l'âge et dans la

maturité du talent. C'est dans de telles dispositions qu'il partit

pour Prague avec le libretto de _Don Giovanni_, dont il avait tracé

les principales idées et achevé même plusieurs morceaux. Suivi de sa

femme, il descendit d'abord à l'hôtel des Trois-Lions, sur la place au

Charbon. Quelques jours après, il accepta un logement dans la maison

de son ami Dusseck, située à l'extrémité d'un faubourg pittoresque qui

dominait la ville. C'est là, dans une chambre bien éclairée, ayant

sous ses fenêtres l'aspect réjouissant des beaux vignobles de Kosohirz

chargés de fruits, de parfums et de feuilles jaunissantes, où venaient

expirer les rayons mélancoliques du soleil d'automne; c'est là que

Mozart a terminé le poëme où gémit encore son âme immortelle. C'est

pendant les heures tranquilles de la nuit que Mozart, comme Beethoven,

aimait à travailler, et qu'il trouvait ses plus heureuses

inspirations. Séparé ainsi du monde extérieur, débarrassé des soucis

vulgaires de la vie, promenant son regard ému dans l'infini des cieux,

en face de son piano et de son idéal, il s'abandonnait au souffle du

sentiment qui l'enlevait sur ses ailes divines.

«On sait comment fut écrite l'ouverture de _Don Juan_. La veille de la

première représentation, Mozart passa gaiement la soirée avec quelques

amis. L'un de ceux-ci lui dit: «C'est demain que doit avoir lieu la

première représentation de _Don Giovanni_, et tu n'as pas encore terminé

l'ouverture!» Mozart feignit un peu d'inquiétude, se retira dans sa

chambre, où l'on avait préparé du papier de musique, des plumes et de

l'encre, et se mit à composer vers minuit. Sa femme, qui était à côté de

lui, lui avait apprêté un grand verre de punch, dont l'effet, joint à la

fatigue extrême, assoupissait fréquemment le pauvre Mozart. Pour le

tenir éveillé, sa femme se mit à lui raconter des contes bleus, et,

trois heures après, il avait terminé cette admirable symphonie.

Cependant, ainsi que le fait observer très-judicieusement M.

Oulibicheff, ce miracle est peut-être moins grand qu'on ne le pense.

Mozart, comme Rossini, ayant l'habitude de composer de tête ses plus

grands morceaux, les gardait très-longtemps dans sa mémoire, et,

lorsqu'il se mettait à écrire, il ne faisait guère que copier. Il est au

moins probable que c'est ainsi qu'a été composée l'ouverture de _Don

Juan_. Le lendemain, à sept heures du soir, un peu avant le lever du

rideau, les copistes n'avaient pas encore fini de transcrire les parties

d'orchestre. À peine avaient-ils apporté les feuilles encore humides,

que Mozart fit son entrée à l'orchestre et se mit au piano, salué par de

nombreux applaudissements. Quoique les musiciens n'eussent pas eu le

temps de répéter l'ouverture, conduits par un chef habile, Strobach, ils

l'exécutèrent à première vue avec une telle précision, que l'assemblée

éclata en transports d'enthousiasme. Pendant que Leporello chantait

l'introduction, Mozart dit, en riant, à ses voisins: «Quelques notes

sont tombées sous les pupitres, néanmoins l'ouverture a bien marché.»

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 163 / 177 题