«Frappé coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher au monde,
Mozart se sentit défaillir. Le pressentiment d'une fin prochaine
envahit peu à peu son âme. Une voix secrète semblait lui dire qu'il
fallait se hâter d'accomplir son oeuvre. Une douce tristesse voilait
son regard habituellement trempé de larmes, où se lisait le regret de
la vie qui allait lui échapper dans la force de l'âge et dans la
maturité du talent. C'est dans de telles dispositions qu'il partit
pour Prague avec le libretto de _Don Giovanni_, dont il avait tracé
les principales idées et achevé même plusieurs morceaux. Suivi de sa
femme, il descendit d'abord à l'hôtel des Trois-Lions, sur la place au
Charbon. Quelques jours après, il accepta un logement dans la maison
de son ami Dusseck, située à l'extrémité d'un faubourg pittoresque qui
dominait la ville. C'est là, dans une chambre bien éclairée, ayant
sous ses fenêtres l'aspect réjouissant des beaux vignobles de Kosohirz
chargés de fruits, de parfums et de feuilles jaunissantes, où venaient
expirer les rayons mélancoliques du soleil d'automne; c'est là que
Mozart a terminé le poëme où gémit encore son âme immortelle. C'est
pendant les heures tranquilles de la nuit que Mozart, comme Beethoven,
aimait à travailler, et qu'il trouvait ses plus heureuses
inspirations. Séparé ainsi du monde extérieur, débarrassé des soucis
vulgaires de la vie, promenant son regard ému dans l'infini des cieux,
en face de son piano et de son idéal, il s'abandonnait au souffle du
sentiment qui l'enlevait sur ses ailes divines.
«On sait comment fut écrite l'ouverture de _Don Juan_. La veille de la
première représentation, Mozart passa gaiement la soirée avec quelques
amis. L'un de ceux-ci lui dit: «C'est demain que doit avoir lieu la
première représentation de _Don Giovanni_, et tu n'as pas encore terminé
l'ouverture!» Mozart feignit un peu d'inquiétude, se retira dans sa
chambre, où l'on avait préparé du papier de musique, des plumes et de
l'encre, et se mit à composer vers minuit. Sa femme, qui était à côté de
lui, lui avait apprêté un grand verre de punch, dont l'effet, joint à la
fatigue extrême, assoupissait fréquemment le pauvre Mozart. Pour le
tenir éveillé, sa femme se mit à lui raconter des contes bleus, et,
trois heures après, il avait terminé cette admirable symphonie.
Cependant, ainsi que le fait observer très-judicieusement M.
Oulibicheff, ce miracle est peut-être moins grand qu'on ne le pense.
Mozart, comme Rossini, ayant l'habitude de composer de tête ses plus
grands morceaux, les gardait très-longtemps dans sa mémoire, et,
lorsqu'il se mettait à écrire, il ne faisait guère que copier. Il est au
moins probable que c'est ainsi qu'a été composée l'ouverture de _Don
Juan_. Le lendemain, à sept heures du soir, un peu avant le lever du
rideau, les copistes n'avaient pas encore fini de transcrire les parties
d'orchestre. À peine avaient-ils apporté les feuilles encore humides,
que Mozart fit son entrée à l'orchestre et se mit au piano, salué par de
nombreux applaudissements. Quoique les musiciens n'eussent pas eu le
temps de répéter l'ouverture, conduits par un chef habile, Strobach, ils
l'exécutèrent à première vue avec une telle précision, que l'assemblée
éclata en transports d'enthousiasme. Pendant que Leporello chantait
l'introduction, Mozart dit, en riant, à ses voisins: «Quelques notes
sont tombées sous les pupitres, néanmoins l'ouverture a bien marché.»