XI

Mozart, tout fervent de verve musicale qu'il fût en ce temps-là, avait

un fond de mélancolie dans l'âme. Son coeur venait d'être déçu par

l'objet de son premier amour. «Mademoiselle Aloïse Weber, dit Scudo,

était une jeune et jolie cantatrice de grand talent que Wolfgang

Mozart avait entendue et connue à Munich avant son départ pour Paris.

Il désirait passionnément l'épouser à son retour; il était revenu

demander sa main à sa famille avec un espoir mêlé de doute. Mais

lorsque la virtuose coquette et adulée par les grands seigneurs vit

arriver chez elle, après un an d'intervalle, un jeune homme maigre, au

long nez, aux gros yeux, à la tête exiguë, revêtu d'un habit rouge à

boutons noirs qu'il portait en deuil de sa mère, elle le toisa d'une

manière si froide et si cruelle que Mozart ne se le fit pas dire deux

fois. Il refoula dans son coeur la flamme qui le tourmentait depuis un

an, et reporta la partie indécise de son affection sur Constance

Weber, la plus jeune des soeurs d'Aloïse. C'est ainsi que les vrais

poëtes changent d'objet sans changer d'amour, parce qu'ils impriment

sur tout ce qu'ils adorent l'image que Dieu a gravée dans leur âme.

«Cette première déception de coeur, quoique compensée par une heureuse

union avec la soeur d'Aloïse, Constance Weber, était une blessure mal

guérie qui se rouvrait quelquefois dans ses souvenirs; il y avait

donc, non-seulement des gémissements sourds, mais des cris déchirants,

bien que comprimés, dans la voix de ce génie qui chantait en lui; il y

avait de plus un sentiment très-amer de l'injustice et de la

perversité des choses, si ce n'est des âmes. C'est ce désespoir de

l'amour trompé, ce sont ces indignations et ces malédictions des

victimes du sort, ce sont ces joies courtes, malignes et ironiques du

vice triomphant que Mozart éprouvait le besoin d'exprimer dans un

drame. C'était surtout la voix sereine, impassible, mais terrible de

la Providence vengeresse qu'il voulait faire prédominer sur toutes ces

joies, sur toutes ces douleurs et sur tous ces défis du coeur humain.

«Voilà pourquoi, quand les habitants de Prague qui venaient de sentir

les premières, les puissantes délices de son talent dans un drame

purement comique, _les Noces de Figaro_, lui demandèrent un drame à la

fois comique et tragique, il s'associe le poëte d'Aponte pour lui

écrire presque sous sa dictée le poëme de _Don Juan_.»

_Je veux peindre les passions violentes_, écrivait-il à son père;

_mais les passions violentes ne doivent jamais être exprimées ni en

poésie ni en musique jusqu'à provoquer le dégoût même dans les

situations horribles; la musique, selon moi, ne doit jamais blesser

les oreilles ni cesser d'être la musique, c'est-à-dire la beauté de

l'expression chantée._ «C'est la doctrine de l'antiquité dans la

théorie des beaux-arts, dit avec raison M. Scudo en citant ces paroles

si justes; c'est la doctrine pratiquée par Phidias, par Virgile, par

Raphaël, doctrine contraire à celle du musicien rival de Mozart,

Gluck, qui voulait au contraire que la musique ne fût que la

traduction littérale de la parole... Le principe de Gluck, qui est

celui de la France, nous prouve, ajoute le commentateur, que si Mozart

s'était fixé à Paris, il n'aurait jamais écrit le chef-d'oeuvre de

beauté et de sentiment de _Don Juan_.»

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 161 / 177 题