Mais pour que le drame fût complet, il fallait qu'il fût retouché,
transfiguré, idéalisé et pour ainsi dire sanctifié par une âme pure
aussi pleine de divinité que l'âme de d'Aponte était pleine de
souillure. C'est le sort que le dieu de l'art réservait à ce
chef-d'oeuvre poétique et musical, écrit par un impie, noté par un
saint. C'est l'immortel caractère de ce monument musical: on y sent à
la fois bouillonner le vice, prier l'innocence, défier le ciel,
foudroyer le crime, éclater la justice divine, rayonner l'immortalité
rémunératrice à travers les fausses joies et les faux triomphes d'un
scélérat de plaisir.
Et c'est ainsi qu'un vrai critique découvrirait presque toujours dans
le poëte, dans le musicien, dans le peintre, dans le poëte, les
véritables sources de l'oeuvre de ces grands artistes. L'oeuvre, c'est
toujours l'homme: creusez bien, vous trouverez toujours une réalité
sous une fiction.
X
Nous ne sommes pas assez musicien nous-même, et nous ne pouvons pas
chanter assez aux yeux nos paroles pour suivre la partition de _Don
Juan_, et pour vous montrer à chaque scène l'esprit satanique du poëte
transformé, converti et divinisé par l'âme idéale, morale et sainte du
musicien. Mais un homme consommé dans l'art de Mozart et Hayden,
commentateur original et éloquent du drame de _Don Juan_, M. _Scudo_,
va nous prêter ici sa science et sa plume. Laissons d'Aponte, qui ne
nous révèle que des anecdotes; prenons Scudo, qui nous révèle deux
mondes superposés dans la partition de _Don Juan_: le monde des
passions dans le poëme, le monde des saintetés dans la musique; la
nature corruptrice et corrompue en bas, la nature surnaturelle et
incorruptible en haut. Ce commentaire, à la fois musical et littéraire
de Scudo, est une des clefs d'or qui ouvrent le mieux le sanctuaire du
génie de la musique dans l'âme du plus éthéré des musiciens.