VIII

C'est dans cette situation désespérée que d'Aponte rencontre Mozart, à

peu près aussi disgracié que lui de la faveur des cours, des

directeurs de théâtres et du public que d'Aponte l'était lui-même. Il

est curieux de lire ce que d'Aponte raconte, dans ses Mémoires, de sa

première entrevue et de sa liaison constante ensuite avec le génie

encore méconnu de la musique.

«Wolfgang Mozart, dit d'Aponte, que j'eus l'occasion de rencontrer

enfin à Vienne chez le baron de Vetzlar, son grand partisan et son

ami; Wolfgang Mozart, quoique doué par la nature d'un génie musical

supérieur peut-être à tous les compositeurs du monde passé, présent et

futur, n'avait jamais pu encore faire éclater son divin génie à

Vienne, par suite des cabales envieuses de ses ennemis; il y demeurait

obscur et méconnu, semblable à une pierre précieuse qui, enfouie dans

les entrailles de la terre, y dérobe le secret de sa splendeur. Je ne

puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule

persévérance et mon énergie furent en grande partie la cause à

laquelle l'Europe et le monde durent la révélation complète des

merveilleuses compositions musicales de cet incomparable génie.

L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes

allemands de Mozart, ne consentiront jamais à accorder une telle

gloire à un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous

ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohême, en Saxe,

toute sa famille, et surtout le baron de Vetzlar lui-même, son

enthousiaste, dans la maison duquel naquit la première étincelle de

cette divine flamme, me sont témoins de la vérité de ce que je dis

ici...

«Et vous, continue-t-il en prenant à témoin et en apostrophant leur

protecteur commun, M. de Vetzlar, vous, monsieur le baron, qui venez

de me donner des preuves récentes de votre fidèle et gracieux

souvenir; vous, qui avez tant aimé et tant apprécié cet homme vraiment

céleste, et qui avez une si juste part dans sa gloire, dans cette

gloire devenue plus grande et plus sacrée par l'envie qui l'a

constatée et par notre siècle, qui la ratifie unanimement après sa

mort, rendez-moi le témoignage que je revendique aujourd'hui de vous

pour la postérité.

«Je compris facilement, ajoute-t-il, que l'immensité du génie musical

de Mozart exigeait un sujet de drame vaste, multiforme, sublime. En

causant un jour avec lui, il me demanda si je pourrais aisément

réduire en drame la comédie de Beaumarchais intitulée _les Noces de

Figaro_. Le succès fut soudain et universel.

«Bientôt après, Mozart, s'en remettant à moi du choix d'un drame plus

élevé, plus vaste et plus surnaturel approprié à son génie, je pensai

à _Don Juan_, dont l'idée le séduisit complétement. J'écrivais pendant

le jour pour Salieri, et la nuit pour Mozart. Après avoir lu quelques

pages de l'_Enfer_ du Dante pour donner le diapason à mon inspiration,

je me mettais à ma table de travail vers l'heure de minuit: une

bouteille d'excellent vin de Tokay était à droite, mon écritoire à ma

gauche, une tabatière pleine de tabac de Séville devant moi. En ce

temps-là, poursuit-il, une jeune et belle personne de seize ans, que

je n'aurais voulu aimer que comme un père, habitait avec sa mère dans

ma maison; elle entrait dans ma chambre de travail pour les petits

services de l'intérieur chaque fois que je sonnais pour demander

quelque chose; j'abusais un peu de la sonnette, surtout quand je

sentais ma verve tarir ou se refroidir. Cette charmante personne

m'apportait alors, tantôt un biscuit, tantôt une tasse de café, tantôt

seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprès

pour rasséréner l'esprit fatigué et pour ranimer l'inspiration

poétique. Je m'assujettis ainsi à travailler douze heures de suite, à

peine interrompues par quelques courtes distractions, pendant deux

mois de suite. Pendant tout ce temps, la belle suivante restait avec

sa mère dans la chambre voisine, occupée, soit à la lecture, soit à

la broderie, soit au travail de l'aiguille, afin d'être toujours prête

à venir au premier coup de sonnette. Craignant de me déranger de mon

travail, elle s'asseyait quelquefois immobile sans ouvrir la bouche,

sans cligner les paupières, me regardant fixement écrire, respirant

doucement, souriant gracieusement, et quelquefois paraissant prête à

fondre en larmes sur l'excès du travail dans lequel j'étais absorbé.

Je finis par sonner moins souvent et par me passer de ses services

pour ne pas me distraire et ne pas perdre mon temps à la contempler.

C'est ainsi qu'entre le vin de Tokay, le tabac de Séville, la sonnette

sur ma table, et la belle Allemande, semblable à la plus jeune des

muses, j'écrivis pour Mozart le drame de _Don Juan_.»

Et nous ajoutons: C'est ainsi que _Don Juan_ devait être écrit, par un

aventurier, un amant, un poëte, un homme de plaisir et de désordre

inspiré du vin, de l'amour et de la gloire, entre les tentations de la

débauche et le respect divin pour l'innocence, homme sans scrupule,

mais non sans terreur des vengeances du ciel. D'Aponte, à

l'impénitence près, écrivait le drame de sa propre vie dans le drame

de _Don Juan_.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 159 / 177 题