IX

Le Ciel, qui récompense nos vertus plus que nos idées, parut exaucer

visiblement ces voeux, ces prières et ces saintetés du père de Mozart,

en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien

d'analogue sur la terre par la précocité du génie humain, fut la

naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, dès les premiers mois

de son existence, ne parut pas être un enfant des hommes, mais, selon

la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale

revêtue d'organes humains. Le père et la mère, qui s'en aperçurent les

premiers, tombèrent à genoux pour remercier le Ciel de leur avoir

donné pour fils un véritable ange de la musique. Ils s'étudièrent,

avant même que l'enfant pût parler, à cultiver son oreille plus encore

que sa parole. La maison du père de Mozart était un atelier des sons,

depuis le clavecin jusqu'à la guitare, depuis le violon jusqu'à la

basse, depuis la flûte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de

musique, également familiers au père et à la mère, étaient les seuls

meubles épars sur le plancher ou contre les murs. C'étaient les

outils, les gagne-pain et les délassements du père. Ces instruments

devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne

s'éveillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du

violon de son père. Quand il sortait de la maison, la main dans la

main de sa mère, c'était pour aller s'enivrer des vibrations

majestueuses de l'orgue de la cathédrale ou des couvents de Salzbourg,

touché par son père dans les cérémonies religieuses des fêtes

cathédrales. Son père le conduisait dès l'âge de deux ans avec lui

chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville

auxquelles il donnait des leçons; et l'enfant, tout en recevant leurs

caresses, profitait à son insu des enseignements répétés de son père à

ses élèves. Les règles mêmes de la composition entraient dans sa frêle

intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et

comprenait la grammaire des sons; à l'âge de quatre ans et quelques

mois il jouait du petit violon de poche à la proportion de sa taille,

et il étudiait par imitation le doigté de l'orgue sur les genoux de

l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphaël, accoudés aux

pieds de sainte Cécile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir

rien appris.

Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du maître de chapelle,

et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de

précocité, racontait, il y a peu de jours, à un de nos amis une

anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait été témoin.

L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait

quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-même

du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient à exécuter ensemble des

duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que

l'enfant rentrait à la maison après un de ces concerts, le père,

prenant son propre violon sur la table, s'amusa à donner maestralement

quelques coups d'archet sur les cordes. «Comment trouves-tu ces sons

de mon instrument? dit-il à son fils; valent-ils ceux du violon de ton

ami le serrurier?--Ces deux instruments, répondit l'enfant, ne

pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste

d'un demi-ton plus bas que le tien.»

Le père, étonné du discernement exquis de l'oreille d'un enfant,

voulut s'assurer si la différence d'un demi-ton entre son violon et

celui du serrurier était réelle; il descendit, l'archet à la main,

chez son voisin, et, s'étant assuré par lui-même que la dissonance

était précisément du demi-ton perçu par son fils, il embrassa l'enfant

les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bénit Dieu en

famille en s'extasiant sur l'organisation précoce et miraculeuse du

grand homme futur dont la Providence avait doté leur humble foyer. Le

vieillard de Salzbourg, témoin de la scène, s'attendrissait encore

lui-même en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les

génies avec lesquels leurs vieillards ont vécu dans la familiarité du

voisinage sont les grâces de l'histoire; elles rendent aux froids

souvenirs la vie, l'intimité, la naïveté et la chaleur de la famille.

Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus

palpitant dans les commerces épistolaires des membres de la famille

entre eux.

X

La renommée du jeune prodige musical de Salzbourg éclos dans la maison

du pauvre maître de chapelle s'était répandue dans toute l'Allemagne

avant que le petit Wolfgang eût atteint sa septième année. Le père,

sollicité par la misère et par la curiosité des princes et des

villes, fut obligé de conduire son fils dans plusieurs cours, petites

ou grandes, de l'Allemagne. La cour impériale de Vienne désira, une

des premières, jouir de cette merveille de précocité et de génie.

La première lettre du père de Wolfgang, datée du 16 octobre 1762, rend

parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage

d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques

cadeaux son phénomène vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes.

La naïveté de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus

ou moins admiré sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une

inimitable candeur. La première de ces lettres est adressée à un ami

de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux pèlerins de

l'art et de la gloire. Mozart le père venait d'arriver à Vienne avec

l'enfant. Lisez:

«Nous sommes partis de Linz le jour de Saint-François et arrivés le

soir à Matthausen. Le lendemain, nous sommes parvenus à Ips, où deux

minorites et un bénédictin, qui avaient été aux eaux avec nous, dirent

la messe. Pendant ce temps, notre Woferl se trémoussait si bel et si

bien sur l'orgue que les Pères franciscains, qui venaient de se mettre

à table avec quelques hôtes, quittèrent tous le réfectoire et

coururent au choeur. Ils n'en revenaient pas de stupéfaction.

«Malgré l'abominable temps qu'il fait, nous avons déjà été à un

concert chez le comte Collalto; la comtesse Sinzendorff nous a

conduits chez le comte Wilschegg et chez le vice-chancelier de

l'Empire, comte de Collorédo, où nous avons trouvé les ministres et

toutes les grandes dames de Vienne, avec lesquelles nous avons causé.

Il y avait entre autres le chancelier de Hongrie, comte Palffy; le

chancelier de Bohême, comte Chotsek; l'évêque Esterhazy. La comtesse

s'est donné beaucoup de peines pour nous, et toutes ces dames sont

folles de mon fils. Notre réputation s'est déjà répandue partout.

Ainsi j'étais le 10 à l'Opéra, et j'y entendis l'archiduc Léopold

dire, hors de sa loge, à une loge voisine: Il est arrivé à Vienne un

petit bonhomme qu'on dit jouer admirablement du clavecin, etc. Le même

jour, à onze heures, je reçus l'ordre de me rendre à Schoenbrunn. Le

lendemain on nous remit au 13, parce que le 12, fête de saint

Maximilien, était jour de gala et qu'on voulait avoir le temps

d'entendre les enfants tout à l'aise. Chacun est en admiration devant

mon petit garçon, et l'on s'accorde à lui trouver des dispositions

inconcevables. La cour a exprimé le désir de l'entendre avant que

nous ayons demandé à être reçus. Le jeune comte Palffy, en passant à

Linz, apprit de la comtesse Schlick que nous donnions un concert dans

la soirée; elle fit tant qu'il laissa sa voiture devant la porte et

accompagna la comtesse au concert. Il fut extrêmement étonné, et en

parla dès son arrivée à l'archiduc Joseph, qui à son tour en entretint

l'impératrice. Dès qu'on sut que nous étions à Vienne, on nous

transmit l'ordre de paraître à la cour. Je vous aurais rendu compte

immédiatement de notre présentation si nous n'avions pas été obligés

d'aller droit de Schoenbrunn chez le prince de Hildburghausen... et

six ducats ont prévalu contre le plaisir de vous écrire sur-le-champ.

Aujourd'hui encore je n'ai que le temps de vous dire que Leurs

Majestés nous ont reçus avec une faveur si extraordinaire qu'un récit

détaillé vous paraîtrait fabuleux. Woferl a sauté sur les genoux de

l'impératrice, l'a prise au cou et l'a mangée de caresses. Nous sommes

restés auprès de Sa Majesté de trois à six heures, et l'empereur

lui-même est venu dans la seconde pièce me chercher pour me faire

entendre l'infante, jouant du violon. Hier, jour de Sainte-Thérèse,

l'impératrice nous a envoyé son trésorier intime, qui est arrivé en

grand gala devant notre porte, apportant deux habillements complets

pour mes deux enfants. C'est ce personnage qui est chargé de venir

chaque fois nous chercher pour nous conduire à la cour. Cette

après-midi, ils doivent aller chez les deux plus jeunes

archiduchesses, puis chez le comte Palffy. Hier nous avons été chez le

comte de Kaunitz et avant-hier chez la comtesse Kinsky et le comte

Udefeld.»

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 135 / 177 题