Le Ciel, qui récompense nos vertus plus que nos idées, parut exaucer
visiblement ces voeux, ces prières et ces saintetés du père de Mozart,
en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien
d'analogue sur la terre par la précocité du génie humain, fut la
naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, dès les premiers mois
de son existence, ne parut pas être un enfant des hommes, mais, selon
la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale
revêtue d'organes humains. Le père et la mère, qui s'en aperçurent les
premiers, tombèrent à genoux pour remercier le Ciel de leur avoir
donné pour fils un véritable ange de la musique. Ils s'étudièrent,
avant même que l'enfant pût parler, à cultiver son oreille plus encore
que sa parole. La maison du père de Mozart était un atelier des sons,
depuis le clavecin jusqu'à la guitare, depuis le violon jusqu'à la
basse, depuis la flûte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de
musique, également familiers au père et à la mère, étaient les seuls
meubles épars sur le plancher ou contre les murs. C'étaient les
outils, les gagne-pain et les délassements du père. Ces instruments
devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne
s'éveillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du
violon de son père. Quand il sortait de la maison, la main dans la
main de sa mère, c'était pour aller s'enivrer des vibrations
majestueuses de l'orgue de la cathédrale ou des couvents de Salzbourg,
touché par son père dans les cérémonies religieuses des fêtes
cathédrales. Son père le conduisait dès l'âge de deux ans avec lui
chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville
auxquelles il donnait des leçons; et l'enfant, tout en recevant leurs
caresses, profitait à son insu des enseignements répétés de son père à
ses élèves. Les règles mêmes de la composition entraient dans sa frêle
intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et
comprenait la grammaire des sons; à l'âge de quatre ans et quelques
mois il jouait du petit violon de poche à la proportion de sa taille,
et il étudiait par imitation le doigté de l'orgue sur les genoux de
l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphaël, accoudés aux
pieds de sainte Cécile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir
rien appris.
Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du maître de chapelle,
et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de
précocité, racontait, il y a peu de jours, à un de nos amis une
anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait été témoin.
L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait
quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-même
du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient à exécuter ensemble des
duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que
l'enfant rentrait à la maison après un de ces concerts, le père,
prenant son propre violon sur la table, s'amusa à donner maestralement
quelques coups d'archet sur les cordes. «Comment trouves-tu ces sons
de mon instrument? dit-il à son fils; valent-ils ceux du violon de ton
ami le serrurier?--Ces deux instruments, répondit l'enfant, ne
pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste
d'un demi-ton plus bas que le tien.»
Le père, étonné du discernement exquis de l'oreille d'un enfant,
voulut s'assurer si la différence d'un demi-ton entre son violon et
celui du serrurier était réelle; il descendit, l'archet à la main,
chez son voisin, et, s'étant assuré par lui-même que la dissonance
était précisément du demi-ton perçu par son fils, il embrassa l'enfant
les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bénit Dieu en
famille en s'extasiant sur l'organisation précoce et miraculeuse du
grand homme futur dont la Providence avait doté leur humble foyer. Le
vieillard de Salzbourg, témoin de la scène, s'attendrissait encore
lui-même en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les
génies avec lesquels leurs vieillards ont vécu dans la familiarité du
voisinage sont les grâces de l'histoire; elles rendent aux froids
souvenirs la vie, l'intimité, la naïveté et la chaleur de la famille.
Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus
palpitant dans les commerces épistolaires des membres de la famille
entre eux.
X
La renommée du jeune prodige musical de Salzbourg éclos dans la maison
du pauvre maître de chapelle s'était répandue dans toute l'Allemagne
avant que le petit Wolfgang eût atteint sa septième année. Le père,
sollicité par la misère et par la curiosité des princes et des
villes, fut obligé de conduire son fils dans plusieurs cours, petites
ou grandes, de l'Allemagne. La cour impériale de Vienne désira, une
des premières, jouir de cette merveille de précocité et de génie.
La première lettre du père de Wolfgang, datée du 16 octobre 1762, rend
parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage
d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques
cadeaux son phénomène vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes.
La naïveté de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus
ou moins admiré sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une
inimitable candeur. La première de ces lettres est adressée à un ami
de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux pèlerins de
l'art et de la gloire. Mozart le père venait d'arriver à Vienne avec
l'enfant. Lisez:
«Nous sommes partis de Linz le jour de Saint-François et arrivés le
soir à Matthausen. Le lendemain, nous sommes parvenus à Ips, où deux
minorites et un bénédictin, qui avaient été aux eaux avec nous, dirent
la messe. Pendant ce temps, notre Woferl se trémoussait si bel et si
bien sur l'orgue que les Pères franciscains, qui venaient de se mettre
à table avec quelques hôtes, quittèrent tous le réfectoire et
coururent au choeur. Ils n'en revenaient pas de stupéfaction.
«Malgré l'abominable temps qu'il fait, nous avons déjà été à un
concert chez le comte Collalto; la comtesse Sinzendorff nous a
conduits chez le comte Wilschegg et chez le vice-chancelier de
l'Empire, comte de Collorédo, où nous avons trouvé les ministres et
toutes les grandes dames de Vienne, avec lesquelles nous avons causé.
Il y avait entre autres le chancelier de Hongrie, comte Palffy; le
chancelier de Bohême, comte Chotsek; l'évêque Esterhazy. La comtesse
s'est donné beaucoup de peines pour nous, et toutes ces dames sont
folles de mon fils. Notre réputation s'est déjà répandue partout.
Ainsi j'étais le 10 à l'Opéra, et j'y entendis l'archiduc Léopold
dire, hors de sa loge, à une loge voisine: Il est arrivé à Vienne un
petit bonhomme qu'on dit jouer admirablement du clavecin, etc. Le même
jour, à onze heures, je reçus l'ordre de me rendre à Schoenbrunn. Le
lendemain on nous remit au 13, parce que le 12, fête de saint
Maximilien, était jour de gala et qu'on voulait avoir le temps
d'entendre les enfants tout à l'aise. Chacun est en admiration devant
mon petit garçon, et l'on s'accorde à lui trouver des dispositions
inconcevables. La cour a exprimé le désir de l'entendre avant que
nous ayons demandé à être reçus. Le jeune comte Palffy, en passant à
Linz, apprit de la comtesse Schlick que nous donnions un concert dans
la soirée; elle fit tant qu'il laissa sa voiture devant la porte et
accompagna la comtesse au concert. Il fut extrêmement étonné, et en
parla dès son arrivée à l'archiduc Joseph, qui à son tour en entretint
l'impératrice. Dès qu'on sut que nous étions à Vienne, on nous
transmit l'ordre de paraître à la cour. Je vous aurais rendu compte
immédiatement de notre présentation si nous n'avions pas été obligés
d'aller droit de Schoenbrunn chez le prince de Hildburghausen... et
six ducats ont prévalu contre le plaisir de vous écrire sur-le-champ.
Aujourd'hui encore je n'ai que le temps de vous dire que Leurs
Majestés nous ont reçus avec une faveur si extraordinaire qu'un récit
détaillé vous paraîtrait fabuleux. Woferl a sauté sur les genoux de
l'impératrice, l'a prise au cou et l'a mangée de caresses. Nous sommes
restés auprès de Sa Majesté de trois à six heures, et l'empereur
lui-même est venu dans la seconde pièce me chercher pour me faire
entendre l'infante, jouant du violon. Hier, jour de Sainte-Thérèse,
l'impératrice nous a envoyé son trésorier intime, qui est arrivé en
grand gala devant notre porte, apportant deux habillements complets
pour mes deux enfants. C'est ce personnage qui est chargé de venir
chaque fois nous chercher pour nous conduire à la cour. Cette
après-midi, ils doivent aller chez les deux plus jeunes
archiduchesses, puis chez le comte Palffy. Hier nous avons été chez le
comte de Kaunitz et avant-hier chez la comtesse Kinsky et le comte
Udefeld.»