Donc, vers la fin du siècle dernier vivait à Salzbourg un pauvre
maître de musique, organiste de la cathédrale, aux appointements de
quelques écus par an, donnant des leçons en ville, et, en cumulant
ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vêtissant et élevant
sa chère famille, composée de sa femme, d'une fille et d'un fils.
Le chant était toute la providence de ce petit nid humain abrité sous
l'ombre du clocher de la cathédrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu à
un clou au bord de la fenêtre d'une couturière, un bouvreuil mâle
chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau
dont sa maîtresse récompense ses symphonies, puis porter en voltigeant
au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet à ses petits encore
sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture.
Le père du plus grand génie qui ait jamais fait rendre au son tout ce
que le son contient de consonnance pour l'oreille était lui-même un
génie de pressentiment; il n'avait pas toute la création, mais il
avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la
passion. Le fils devait être le génie, le père était l'instinct; c'est
presque toujours ainsi que procède la nature: la séve est dans le
tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du génie longtemps
élaboré de génération en génération ne mûrit et ne tombe qu'à la
dernière; après ce phénomène l'arbre devient stérile et le progrès
humain dans la famille s'arrête; car, s'il continuait indéfiniment,
comme le prétendent certains philosophes, la famille ne produirait
plus un homme, mais un Dieu.