VI

Il y a des hommes qui naissent avec une organisation innée pour

entendre, comprendre, parler et inventer à un degré infiniment

supérieur au reste des hommes cette langue de la musique, plus

puissante encore sur leurs propres sens que sur les sens d'autrui: ce

sont les poëtes du son. De tous ces hommes privilégiés de l'oreille,

le plus précoce, le plus complet et le plus divin, selon nous, jusqu'à

Rossini, son seul rival, c'est Mozart. Nous avions tort de dire un

homme; Mozart n'était pas un homme, mais un phénomène.

L'Allemagne le revendique pour son enfant. Nous ne voulons pas enlever

cette gloire à un pays qui a produit _Gluck_, _Beethoven_ et

_Meyerbeer_; mais, en réalité, Mozart est un enfant des Alpes

italiques plus qu'un fils de l'Allemagne. Il était né à Salzbourg,

charmante petite ville allemande qui tient plus du Tyrol que de la

Germanie par le site, par la physionomie, par les moeurs et par la

langue. On rencontre cette petite ville inattendue au tournant d'un

rocher avancé d'une chaîne de montagnes alpestres qui se détachent du

Tyrol et qui se prolongent, comme le bras d'un cap, dans la plaine;

deux belles rivières confluent et serpentent autour de ses murs; la

ville s'y baigne, d'un côté, en regardant des prairies; de l'autre

côté elle se groupe et s'assombrit à l'abri d'un rocher

perpendiculaire d'où suinte sur ses toits d'ardoise l'obscurité et

l'humidité du roc; une aiguille de granit détachée et isolée de la

montagne s'élève comme une borne gigantesque à la porte de la ville.

Les aigles, les vautours, les corneilles des Alpes tournoient dans le

ciel bleu autour de sa cime inaccessible. Des escaliers à rampes,

incrustés dans la pierre vive, serpentent contre le flanc du plateau

de roches contre lequel la ville est adossée; ils conduisent les

habitants et les pèlerins pieux de la contrée à des pèlerinages de

dévotion bâtis par les moines et les chevaliers du moyen âge sur la

crête de la montagne. Les cloches y sonnent mélodieusement les heures

des offices aux fidèles de la ville. Ces bruits, adoucis par la

distance, chantent le soir et le matin, avec des mélodies vagues,

au-dessus des toits de la ville, comme des volées d'oiseaux invisibles

qui gazouillent en passant très-haut dans le ciel au-dessus de la

vallée. Les murailles de pierre grise des maisons s'harmonisent

merveilleusement par leur couleur avec la vive verdure des arbres et

des prés baignés par les deux rivières. Le soleil, au lieu de s'y

répercuter en blanc comme sur les murailles éblouissantes des villes

neuves, s'y reflète en teintes légèrement azurées qui donnent de

l'antiquité aux édifices et de la sérénité aux pensées. C'est une

ville du soir, qu'il faut contempler au soleil couchant. Tout y

respire le calme, le recueillement, la religion, l'amour contenu, le

silence propice au chant intérieur que l'homme musical écoute en lui.

Je n'ai vu en Europe que la ville de Chambéry, à l'issue des gorges

de Savoie, disputant le bassin aux montagnes et aux lacs, avec ses

toits d'ardoise, ses maisons de roche grise, son château et sa tour

dominant ses rues et ses places, ses ruisseaux, dans les faubourgs ses

jardins allant se fondre dans la verdure illimitée de ses vallées, qui

rappelle Salzbourg. Le génie aime ces petites capitales recueillies,

où l'âme ne s'évapore pas dans la foule et dans le bruit comme dans

les Babels de l'industrie moderne. Elles sont presque toutes marquées

par la naissance ou par la prédilection d'un grand artiste, Chambéry

par J.-J. Rousseau, Zurich par Gessner, Salzbourg par Mozart; Mozart,

à mon avis, plus grand artiste que ces enfants des Alpes; il n'a parlé

qu'avec des sons, mais quelle est la chose divine qu'il n'ait pas

exprimée dans cette langue dont la nature lui avait donné en naissant

la clef?

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 132 / 177 题