Combien n'a-t-il pas fallu de temps, de réflexion, d'étude et de génie
à l'homme pour saisir tous ces bruits de la nature, pour se rendre
compte des impressions que ces bruits produisaient en lui, pour les
imiter avec sa voix ou avec des instruments à vent et à fibre, pour
faire avec ces sons des notes et demi-notes, pour combiner et
coordonner ces notes d'une manière qui leur fit rendre non-seulement
des sons, mais un sens, et pour donner enfin à ces notes et demi-notes
les places, les accents, les durées, les rapports qu'elles doivent
avoir dans le chant? On ignore l'invention des langues, et même si les
langues furent inventées ou innées; les notes, qui ne parlent qu'à
l'oreille, sont moins divines sans doute que les langues qui parlent à
l'intelligence; néanmoins on ignore également comment elles furent
inventées: les origines de la musique sont pleines de mystères.
L'écrivain de sentiment et de science qui a su donner tant d'attraits
à cette étude scientifique, M. _Scudo_, le pense comme nous.
L'histoire des origines de la musique, dit-il, est partout enveloppée
de fables et de légendes qui cachent toujours sous un voile plus ou
moins transparent de profondes vérités.
Les Chinois racontent d'une manière fort ingénieuse comment a été
fixée la série de sons qui constitue l'échelle musicale. Sous le règne
de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans
avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme
au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son
maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était
couverte d'une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa
entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant
dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n'était ni plus haut
ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même lorsqu'il parlait sans
être affecté d'aucune passion. Ainsi fut fixé le son générateur de la
série. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expériences
nécessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mâle et
femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter
et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six
autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient
les douze degrés de l'échelle chromatique. Le ministre, profitant de
la leçon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la
longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés
chromatiques qui sont contenus dans l'unité de l'octave.
Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique
et à la constitution physique de l'échelle sonore, contient des
vérités fondamentales qui ont été confirmées depuis par des
expériences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquité par
Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a été le sujet,
il reste démontré qu'il fut le premier à soupçonner que le monde était
soumis à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de
trouver la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si
grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des
corps sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont
contenus dans les limites de l'octave. Par une expérience ingénieuse
et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette
belle pensée de Leibniz: «La musique est un calcul secret que l'âme
fait à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue
de Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de
l'homme avec l'ordre absolu qui règne dans la nature.
On voit par ces trois définitions du ministre chinois, de Pythagore et
de Leibniz, que, pour les trois peuples représentés par ces trois
grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut
demander ses lois à l'instinct et non à la science. Leibniz aurait
mieux dit en disant: La musique est une géométrie de l'oreille. Quant
à la tradition des deux oiseaux au sexe différent, dont l'un chanta
six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion
des Chinois était qu'il y avait des notes mâles et des notes femelles.
C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon
eux, la musique, cette ineffable _volupté de l'oreille_.