III

Combien n'a-t-il pas fallu de temps, de réflexion, d'étude et de génie

à l'homme pour saisir tous ces bruits de la nature, pour se rendre

compte des impressions que ces bruits produisaient en lui, pour les

imiter avec sa voix ou avec des instruments à vent et à fibre, pour

faire avec ces sons des notes et demi-notes, pour combiner et

coordonner ces notes d'une manière qui leur fit rendre non-seulement

des sons, mais un sens, et pour donner enfin à ces notes et demi-notes

les places, les accents, les durées, les rapports qu'elles doivent

avoir dans le chant? On ignore l'invention des langues, et même si les

langues furent inventées ou innées; les notes, qui ne parlent qu'à

l'oreille, sont moins divines sans doute que les langues qui parlent à

l'intelligence; néanmoins on ignore également comment elles furent

inventées: les origines de la musique sont pleines de mystères.

L'écrivain de sentiment et de science qui a su donner tant d'attraits

à cette étude scientifique, M. _Scudo_, le pense comme nous.

L'histoire des origines de la musique, dit-il, est partout enveloppée

de fables et de légendes qui cachent toujours sous un voile plus ou

moins transparent de profondes vérités.

Les Chinois racontent d'une manière fort ingénieuse comment a été

fixée la série de sons qui constitue l'échelle musicale. Sous le règne

de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans

avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme

au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son

maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était

couverte d'une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa

entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant

dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n'était ni plus haut

ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même lorsqu'il parlait sans

être affecté d'aucune passion. Ainsi fut fixé le son générateur de la

série. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expériences

nécessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mâle et

femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter

et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six

autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient

les douze degrés de l'échelle chromatique. Le ministre, profitant de

la leçon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la

longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés

chromatiques qui sont contenus dans l'unité de l'octave.

Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique

et à la constitution physique de l'échelle sonore, contient des

vérités fondamentales qui ont été confirmées depuis par des

expériences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquité par

Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a été le sujet,

il reste démontré qu'il fut le premier à soupçonner que le monde était

soumis à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de

trouver la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si

grands résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des

corps sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont

contenus dans les limites de l'octave. Par une expérience ingénieuse

et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette

belle pensée de Leibniz: «La musique est un calcul secret que l'âme

fait à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue

de Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de

l'homme avec l'ordre absolu qui règne dans la nature.

On voit par ces trois définitions du ministre chinois, de Pythagore et

de Leibniz, que, pour les trois peuples représentés par ces trois

grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut

demander ses lois à l'instinct et non à la science. Leibniz aurait

mieux dit en disant: La musique est une géométrie de l'oreille. Quant

à la tradition des deux oiseaux au sexe différent, dont l'un chanta

six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion

des Chinois était qu'il y avait des notes mâles et des notes femelles.

C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon

eux, la musique, cette ineffable _volupté de l'oreille_.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 127 / 177 题