IV

Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'âme: la parole en a

de plus précis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant.

La gamme des sons, parcourue par des voix mélodieuses ou par des

instruments habilement touchés, fait en un clin d'oeil parcourir à

l'âme toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux

larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu'à la

fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur

nos fibres humaines s'éveille à la consonnance des notes qui vibrent

dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'âme devient l'écho

sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines

natures prédisposées à l'effet de la musique que ces natures doivent

se sevrer sévèrement de ce plaisir, qui dépasse leur puissance de

sentir, afin de conserver l'équilibre de leur raison et l'empire sur

leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrétienne

commandée à quelques organisations trop musicales.

Quant à moi, je ne sais pas au juste à quel degré d'exaltation,

d'ivresse ou d'héroïsme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en

sevrais par sobriété de sensation. Le tambour même, au lieu d'être

pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable

à ces enfants qui le suivent dans les rues quand il précède nos

bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous

la pointe des baïonnettes ou jusqu'à la gueule de feu des canons sans

voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre,

c'est la musique métallique et militaire, qui lance les hommes sur le

champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie

des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt à ces accents:

le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au

plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, l'institution

moderne du drame musical ou de l'opéra composé par des musiciens de

génie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde

de nos jours, et chanté par les Malibran, les hommes n'inventèrent

jamais une effémination et une corruption plus délicieuses, mais plus

dangereuses, de la virilité des âmes.

V

Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'âme a été

célébrée par le poëte anglais Dryden dans la plus belle ode, selon

_Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux

hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux

que des pages de dissertation à vous attester la contagion du son sur

les sens. Dryden représente dans cette ode le plus fameux musicien et

compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles

d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis.

L'ode est adressée à _sainte Cécile_, la grande musicienne sacrée du

christianisme. Écoutez, et suppléez par la pensée aux rhythmes tantôt

lents et tantôt rapides que le poëte emploie dans ses vers, et qui ne

peuvent être rendus par la prose.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 128 / 177 题