Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'âme: la parole en a
de plus précis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant.
La gamme des sons, parcourue par des voix mélodieuses ou par des
instruments habilement touchés, fait en un clin d'oeil parcourir à
l'âme toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux
larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu'à la
fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur
nos fibres humaines s'éveille à la consonnance des notes qui vibrent
dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'âme devient l'écho
sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines
natures prédisposées à l'effet de la musique que ces natures doivent
se sevrer sévèrement de ce plaisir, qui dépasse leur puissance de
sentir, afin de conserver l'équilibre de leur raison et l'empire sur
leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrétienne
commandée à quelques organisations trop musicales.
Quant à moi, je ne sais pas au juste à quel degré d'exaltation,
d'ivresse ou d'héroïsme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en
sevrais par sobriété de sensation. Le tambour même, au lieu d'être
pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable
à ces enfants qui le suivent dans les rues quand il précède nos
bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous
la pointe des baïonnettes ou jusqu'à la gueule de feu des canons sans
voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre,
c'est la musique métallique et militaire, qui lance les hommes sur le
champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie
des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt à ces accents:
le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au
plaisir, aux langueurs, aux rêveries, à l'amour, l'institution
moderne du drame musical ou de l'opéra composé par des musiciens de
génie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde
de nos jours, et chanté par les Malibran, les hommes n'inventèrent
jamais une effémination et une corruption plus délicieuses, mais plus
dangereuses, de la virilité des âmes.
V
Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'âme a été
célébrée par le poëte anglais Dryden dans la plus belle ode, selon
_Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais été chantée aux
hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux
que des pages de dissertation à vous attester la contagion du son sur
les sens. Dryden représente dans cette ode le plus fameux musicien et
compositeur de la Grèce, Timothée, appelé pour charmer les oreilles
d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre à Persépolis.
L'ode est adressée à _sainte Cécile_, la grande musicienne sacrée du
christianisme. Écoutez, et suppléez par la pensée aux rhythmes tantôt
lents et tantôt rapides que le poëte emploie dans ses vers, et qui ne
peuvent être rendus par la prose.