Cette musique ou cette parole inarticulée, qui exprime on ne sait
quoi, semble avoir été répandue dans toute la création. Dieu n'a
laissé ni vide, ni lacune, ni mort dans son oeuvre de vie. Où ne
l'entendez-vous pas sous ce qu'on a appelé de tout temps l'_harmonie
chantante_ des sphères ou le grand concert de la création? Ne
semble-t-il pas, à ceux qui savent écouter les bruits de tous les
éléments et qui croient les comprendre, ne semble-t-il pas que tous
ces bruits sont des voix, et que dans toutes ces voix on entend les
palpitations sourdes, plaintives, éclatantes, d'une âme qui cherche à
exprimer sa douleur, sa joie, son cantique à son Dieu? Qui n'a pas
passé des heures, des jours, à écouter involontairement ces voix de
toutes choses, ces musiques élémentaires qui gémissent, hurlent,
pleurent, jouissent, chantent ou prient dans la nature? Qui n'a pas
surtout épié de l'oreille ces musiques de la nuit sereine dans les
beaux climats de l'Orient, dans les belles saisons de l'Occident, sur
les margelles des eaux courantes, sur les rives des grands fleuves, au
bord retentissant de la mer? Combien, dans ces lieux et dans ces
heures, le grand Musicien des mondes dépasse-t-il, par les mélodies et
par les harmonies de ses majestueux instruments, les Timothée, les
Beethoven et les Mozart, dans les opéras et dans les concerts qu'il se
donne à lui-même!
Il est accordé à l'homme doué du sens musical d'y assister quelquefois
et de saisir, à travers la distance et la solitude, comme un passant
sous les balcons d'un palais, quelques faibles échos de ces concerts
que la terre, l'air, les eaux et les feux donnent à leur Auteur.
C'est là, pour ma part, la musique entre toutes les musiques, celle
qui m'a donné les plus vives ivresses d'oreille dont j'aie été enivré
dans le cours de ma vie. C'est par ces concerts terrestres ou aériens
que j'ai compris l'art pieux, amoureux, pathétique, sublime, des
Mozart et des Rossini.
J'ai passé bien souvent des heures, et surtout des heures de nuit
transparentes, à savourer ces sons surhumains, tantôt sous la voile
d'un navire au pied du mât, tantôt sur les côtes de Syrie, entre les
cimes du Liban et les plages mugissantes de la mer. Ces concerts
innotés des éléments sont en général précédés d'un long et complet
silence, comme pour faire faire en même temps silence dans les sens et
dans les pensées de l'homme. Les cèdres qui pyramident en noir sur
votre tête sont aussi immobiles que les flèches noirâtres d'une
cathédrale détachées sur le bleu cru du firmament. La mer au loin n'a
pas une ride sur ses volutes liquides et étincelantes, où elle roule
pesamment la lune de lame en lame jusqu'à la plage assoupie. On
entendrait le frôlement des poils de la chenille de nuit entre les
brins d'herbe qu'elle courbe sous son poids.
Tout à coup on sent une fraîcheur au visage, comme si l'esclave
indienne agitait l'éventail humide aspergé d'eau de senteur au-dessus
de la tête de la sultane endormie; un frisson parcourt les cimes de
l'herbe; une poussière impalpable, enlevée par les premières
palpitations de la brise sur le sable du désert, retombe en pluie
sèche sur vos cheveux; on respire l'odeur âpre de l'écume de mer
exhalée de la vague qui semble se réveiller. Un coup de l'archet
invisible effleure les hautes branches du cèdre; puis tout rentre dans
un silence plus absolu, comme les exécutants après un prélude.
Ce silence est interrompu tout à coup par le gosier éclatant d'un
bulbul, rossignol de l'Asie, qui entonne sans exorde sa mélodie
aérienne dans les ténèbres sur un rameau du térébinthe. À ce signal,
toute la nature inanimée, comme un orchestre, lui répond. Le vent,
endormi dans les bois et sur la mer, parcourt en s'éveillant peu à peu
toutes les gammes de ses instruments; il siffle entre les cordages des
mâts et des vergues dépouillés de toiles, des barques de pêcheurs à
l'ancre dans l'anse du rivage; il pétille dans l'écume légère qui
commence à franger la crête des flots; il gronde avec les lourdes
lames qui s'amoncellent sur la pleine mer; il tonne avec les neuvièmes
vagues qui couvrent par intervalle le cap ruisselant de leur écume; il
s'interrompt pendant les repos de la mer qui semble battre par le
rhythme de ses cadences la mesure du concert des éléments; l'oreille
entend plus près d'elle dans la vallée les gazouillements du ruisseau
grossi par la fonte des neiges du Liban. Les cascades sèment comme une
sueur des eaux, les flocons d'écume sur l'herbe de ses rives: elles
plient à peine les roseaux de son lit en approchant de son embouchure.
Les feuilles dentelées du pin parasol, tantôt secouées, tantôt
caressées par le vent de mer, rendent des hurlements, des
gémissements, des plaintes inarticulées, des soupirs, des respirations
et des aspirations mélodieuses qui parcourent en un instant toutes les
notes de l'air, et qui font rendre à l'âme, par consonnance, toutes
les notes de la sensation, depuis l'infini des bruits jusqu'à l'infini
des silences.
Il y a dans tous ces sons, tantôt distincts, tantôt confondus dans un
bruissement vague où l'oreille s'assourdit de volupté, il y a une
telle harmonie, préétablie par le divin Accordeur de ses éléments
sonores, qu'aucun son, quoique dissemblable, ne discorde
désagréablement avec l'autre, et qu'un accord ineffable, contrasté,
mais jamais heurté, en compose pour l'oreille de l'homme ou des anges
une harmonie qu'aucun compositeur ne pourrait écrire, bien que l'âme
du chamelier du désert ou du berger du Liban en soit enivrée autant
que pouvait l'être l'âme de Beethoven ou de Mozart. C'est la musique
de Dieu entendue de toutes ses créatures, même de celles que nous
appelons inintelligentes.
Combien de fois n'ai-je pas vu, pendant les haltes de nuit sous les
cèdres ou sur les plages de la Syrie, à la lueur de la lune, mon
cheval et mon chien, couchés sur le sable, tendre le cou et prêter
l'oreille à ces concerts de la vague, du cèdre, du rossignol, et
témoigner leur attention et leur jouissance par leur attitude et par
les frissons de leurs poils sous ma main? Qui ne sait combien les
serpents, sensibles aux airs de la flûte, s'approchent en rampant du
joueur de chalumeau, et se meuvent en cadence, charmés par les accords
de l'instrument? La parole est la langue des hommes, les sons musicaux
sont la parole de la nature. Tout est musique dans les bruits du ciel,
de la terre, de la mer, parce que c'est Dieu même qui, par ses lois
occultes, a établi les rhythmes, les accords, les consonnances, les
distances, les mesures, les harmonies de tous les sons rendus par ses
éléments.
Le son rendu par l'air est donc l'élément fondamental de toute
musique; seulement tout son isolé n'est pas musical; il faut, pour
qu'il le devienne, que ce bruit, consonnant avec les fibres de
l'oreille de l'homme, soit concordant par le rhythme et par le ton
avec d'autres bruits formant un sens doux, tendre ou pathétique pour
l'oreille. La musique est ainsi une association et une combinaison de
bruits pour produire une sensation; cette sensation produit à son tour
en nous une impression, une pensée, un sentiment, une passion. C'est
pour cela que la musique est un art.