II

Cette musique ou cette parole inarticulée, qui exprime on ne sait

quoi, semble avoir été répandue dans toute la création. Dieu n'a

laissé ni vide, ni lacune, ni mort dans son oeuvre de vie. Où ne

l'entendez-vous pas sous ce qu'on a appelé de tout temps l'_harmonie

chantante_ des sphères ou le grand concert de la création? Ne

semble-t-il pas, à ceux qui savent écouter les bruits de tous les

éléments et qui croient les comprendre, ne semble-t-il pas que tous

ces bruits sont des voix, et que dans toutes ces voix on entend les

palpitations sourdes, plaintives, éclatantes, d'une âme qui cherche à

exprimer sa douleur, sa joie, son cantique à son Dieu? Qui n'a pas

passé des heures, des jours, à écouter involontairement ces voix de

toutes choses, ces musiques élémentaires qui gémissent, hurlent,

pleurent, jouissent, chantent ou prient dans la nature? Qui n'a pas

surtout épié de l'oreille ces musiques de la nuit sereine dans les

beaux climats de l'Orient, dans les belles saisons de l'Occident, sur

les margelles des eaux courantes, sur les rives des grands fleuves, au

bord retentissant de la mer? Combien, dans ces lieux et dans ces

heures, le grand Musicien des mondes dépasse-t-il, par les mélodies et

par les harmonies de ses majestueux instruments, les Timothée, les

Beethoven et les Mozart, dans les opéras et dans les concerts qu'il se

donne à lui-même!

Il est accordé à l'homme doué du sens musical d'y assister quelquefois

et de saisir, à travers la distance et la solitude, comme un passant

sous les balcons d'un palais, quelques faibles échos de ces concerts

que la terre, l'air, les eaux et les feux donnent à leur Auteur.

C'est là, pour ma part, la musique entre toutes les musiques, celle

qui m'a donné les plus vives ivresses d'oreille dont j'aie été enivré

dans le cours de ma vie. C'est par ces concerts terrestres ou aériens

que j'ai compris l'art pieux, amoureux, pathétique, sublime, des

Mozart et des Rossini.

J'ai passé bien souvent des heures, et surtout des heures de nuit

transparentes, à savourer ces sons surhumains, tantôt sous la voile

d'un navire au pied du mât, tantôt sur les côtes de Syrie, entre les

cimes du Liban et les plages mugissantes de la mer. Ces concerts

innotés des éléments sont en général précédés d'un long et complet

silence, comme pour faire faire en même temps silence dans les sens et

dans les pensées de l'homme. Les cèdres qui pyramident en noir sur

votre tête sont aussi immobiles que les flèches noirâtres d'une

cathédrale détachées sur le bleu cru du firmament. La mer au loin n'a

pas une ride sur ses volutes liquides et étincelantes, où elle roule

pesamment la lune de lame en lame jusqu'à la plage assoupie. On

entendrait le frôlement des poils de la chenille de nuit entre les

brins d'herbe qu'elle courbe sous son poids.

Tout à coup on sent une fraîcheur au visage, comme si l'esclave

indienne agitait l'éventail humide aspergé d'eau de senteur au-dessus

de la tête de la sultane endormie; un frisson parcourt les cimes de

l'herbe; une poussière impalpable, enlevée par les premières

palpitations de la brise sur le sable du désert, retombe en pluie

sèche sur vos cheveux; on respire l'odeur âpre de l'écume de mer

exhalée de la vague qui semble se réveiller. Un coup de l'archet

invisible effleure les hautes branches du cèdre; puis tout rentre dans

un silence plus absolu, comme les exécutants après un prélude.

Ce silence est interrompu tout à coup par le gosier éclatant d'un

bulbul, rossignol de l'Asie, qui entonne sans exorde sa mélodie

aérienne dans les ténèbres sur un rameau du térébinthe. À ce signal,

toute la nature inanimée, comme un orchestre, lui répond. Le vent,

endormi dans les bois et sur la mer, parcourt en s'éveillant peu à peu

toutes les gammes de ses instruments; il siffle entre les cordages des

mâts et des vergues dépouillés de toiles, des barques de pêcheurs à

l'ancre dans l'anse du rivage; il pétille dans l'écume légère qui

commence à franger la crête des flots; il gronde avec les lourdes

lames qui s'amoncellent sur la pleine mer; il tonne avec les neuvièmes

vagues qui couvrent par intervalle le cap ruisselant de leur écume; il

s'interrompt pendant les repos de la mer qui semble battre par le

rhythme de ses cadences la mesure du concert des éléments; l'oreille

entend plus près d'elle dans la vallée les gazouillements du ruisseau

grossi par la fonte des neiges du Liban. Les cascades sèment comme une

sueur des eaux, les flocons d'écume sur l'herbe de ses rives: elles

plient à peine les roseaux de son lit en approchant de son embouchure.

Les feuilles dentelées du pin parasol, tantôt secouées, tantôt

caressées par le vent de mer, rendent des hurlements, des

gémissements, des plaintes inarticulées, des soupirs, des respirations

et des aspirations mélodieuses qui parcourent en un instant toutes les

notes de l'air, et qui font rendre à l'âme, par consonnance, toutes

les notes de la sensation, depuis l'infini des bruits jusqu'à l'infini

des silences.

Il y a dans tous ces sons, tantôt distincts, tantôt confondus dans un

bruissement vague où l'oreille s'assourdit de volupté, il y a une

telle harmonie, préétablie par le divin Accordeur de ses éléments

sonores, qu'aucun son, quoique dissemblable, ne discorde

désagréablement avec l'autre, et qu'un accord ineffable, contrasté,

mais jamais heurté, en compose pour l'oreille de l'homme ou des anges

une harmonie qu'aucun compositeur ne pourrait écrire, bien que l'âme

du chamelier du désert ou du berger du Liban en soit enivrée autant

que pouvait l'être l'âme de Beethoven ou de Mozart. C'est la musique

de Dieu entendue de toutes ses créatures, même de celles que nous

appelons inintelligentes.

Combien de fois n'ai-je pas vu, pendant les haltes de nuit sous les

cèdres ou sur les plages de la Syrie, à la lueur de la lune, mon

cheval et mon chien, couchés sur le sable, tendre le cou et prêter

l'oreille à ces concerts de la vague, du cèdre, du rossignol, et

témoigner leur attention et leur jouissance par leur attitude et par

les frissons de leurs poils sous ma main? Qui ne sait combien les

serpents, sensibles aux airs de la flûte, s'approchent en rampant du

joueur de chalumeau, et se meuvent en cadence, charmés par les accords

de l'instrument? La parole est la langue des hommes, les sons musicaux

sont la parole de la nature. Tout est musique dans les bruits du ciel,

de la terre, de la mer, parce que c'est Dieu même qui, par ses lois

occultes, a établi les rhythmes, les accords, les consonnances, les

distances, les mesures, les harmonies de tous les sons rendus par ses

éléments.

Le son rendu par l'air est donc l'élément fondamental de toute

musique; seulement tout son isolé n'est pas musical; il faut, pour

qu'il le devienne, que ce bruit, consonnant avec les fibres de

l'oreille de l'homme, soit concordant par le rhythme et par le ton

avec d'autres bruits formant un sens doux, tendre ou pathétique pour

l'oreille. La musique est ainsi une association et une combinaison de

bruits pour produire une sensation; cette sensation produit à son tour

en nous une impression, une pensée, un sentiment, une passion. C'est

pour cela que la musique est un art.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 126 / 177 题