La parole n'est pas le seul mode de communiquer la pensée, le
sentiment ou la sensation d'homme à homme; chaque art a son langage,
sa poésie et son éloquence. La peinture s'exprime par le dessin et par
la couleur; la sculpture, par la forme, le marbre et le bronze;
l'architecture, par l'édifice et le monument; la danse elle-même, par
l'attitude et le mouvement. Chacun de ces arts est aussi une
littérature, quoique sans lettres. La musique est, de tous ces arts,
celui qui se rapproche le plus de la parole; elle l'égale souvent et
parfois même elle la dépasse; car la musique exprime surtout
l'inexprimable. Si nous avions à la définir nous dirions:
La musique est la littérature des sens et du coeur.
À ce titre la musique a sa place dans un cours de littérature
universelle. Nous allons vous parler aujourd'hui du sublime musicien
Mozart, comme nous vous parlerons dans quelque autre entretien de
Phidias et de Raphaël, ces deux grands littérateurs de la pierre ou de
la toile, qui ont parlé aux siècles par la main au lieu de parler par
les lèvres.
Ce qui nous amène aujourd'hui à vous entretenir de la musique, c'est
un petit livre traduit de l'allemand qui vient de tomber par hasard
sous nos yeux. Ce livre nous a fait éprouver un charme de suavité, et
nous pourrions dire de sainteté, que nous n'avons pas éprouvé plus de
trois ou quatre fois pendant toute notre vie, à la lecture de quelques
pages intimes, ces confidences du coeur à l'oreille. Ce petit livre a
été admirablement interprété par M. Goschler, ancien directeur
ecclésiastique d'une grande institution de Paris. C'est la triple
correspondance du père de Mozart avec sa femme, de la femme avec le
mari, et enfin du père avec son fils, et du fils avec son père, avec
sa mère et avec sa soeur. Vous connaissez de nom et de génie Mozart,
l'ange de la musique moderne, le Raphaël de la mélodie, l'enfant
surnaturel, le jeune homme fauché dans sa fleur, mais après avoir
exhalé dans cette fleur plus de chant céleste de son âme musicale
qu'aucun chérubin mortel n'en répandit jamais au pied du trône de
Dieu.
Pour bien vous faire comprendre et sentir la musique, il fallait vous
la personnifier dans une incarnation qui la fît vivre, sentir,
palpiter, chanter et mourir pour ainsi dire sous vos yeux. Mozart est
cette incarnation. Je vais vous retracer sa naissance, ses
inspirations, son chant et sa mort, ou plutôt je vais le laisser
parler, vivre, chanter et mourir lui-même devant vous. Mais, d'abord,
un mot sur l'art dont il fut, selon nous, avec Beethoven et avant
Rossini, le plus complet et le plus miraculeux inspiré.
Cet art, comme tous les arts, est le mystère des mystères. Par quel
divin mécanisme, moitié sensuel, moitié intellectuel, une légère
commotion de l'air devient-elle un son, comme si l'air était un
cristal sonore, frappé à une de ses extrémités par la voix ou par
l'instrument à corde, et répercutant jusqu'à l'infini l'écho du doigt
qui l'a frappé? Comment ce mouvement produit-il ce qu'on appelle une
note, c'est-à-dire une lettre harmonieuse de cet alphabet de bruit?
Comment, parmi ces notes, les unes sont-elles justes, les autres
fausses? Comment y a-t-il une grammaire de l'oreille dont les règles,
non inventées par l'homme, mais imposées par Dieu, satisfont notre
audition quand ces règles sont suivies par la voix ou l'instrument, et
blessent l'oreille quand elles sont violées? Comment ces notes en si
petit nombre forment-elles, au gré des musiciens, des phrases
musicales qui renferment des millions de mélodies? Comment ces
mélodies ou ces combinaisons de notes, heureusement ou malheureusement
posées les unes à côté des autres, selon le génie ou selon la
stérilité du musicien, forment-elles des concerts divins ou des
discordances stupides? Comment discerne-t-on le style et l'âme d'un
musicien d'un autre musicien, dans ces compositions chantées ou
exécutées, aussi infailliblement qu'on discerne le style d'un grand
écrivain ou d'un grand poëte du style d'un écrivain ou d'un poëte
médiocre? Comment ce style du compositeur inspiré ou inhabile nous
donne-t-il des ravissements ou des dégoûts qui nous enlèvent jusqu'au
troisième ciel, ou qui nous laissent froids et mornes au vain bruit de
ses notes sans idée et sans âme? Comment enfin notre âme immatérielle
est-elle remuée par cette commotion purement matérielle de l'air?
Comment l'artiste communique-t-il à cet air immobile et muet les
idées, les sentiments, les passions de son âme en langage de son, et
comment cet air immobile et mort tout à l'heure communique-t-il à son
tour à notre âme les idées, les sentiments, les passions du musicien?
«_Tes_ comment, _dit le Dieu, ne finiront jamais_.»
Si nous tentions d'y répondre, nous ne parviendrions qu'à prouver une
fois de plus l'insuffisance de l'esprit humain à rien expliquer et
rien définir. C'est le secret de Dieu, ce n'est pas le nôtre. Nous ne
savons le _comment_ de rien; nous ne savons pas plus comment la note
contient en soi l'impression que nous ne savons comment la parole
contient la pensée. Nous savons seulement que la parole nous fait
penser et que la musique nous fait sentir.