XXV

Il y a dans le premier chapitre du livre des Rois, intitulé _Samuel_,

un ou deux versets tout à fait caractéristiques des moeurs du temps et

du genre d'inspiration qui distingue David des autres poëtes lyriques

de toutes les langues.

Voici ce passage de la Bible:

«Un homme de la montagne d'Éphraïm, nommé Elcana, avait une femme

stérile, nommée Anne.

«Et celle-ci, honteuse de sa stérilité devant ses compagnes, pleurait

et refusait toute nourriture.

«Anne! est-ce que je ne vaux pas mieux par ma tendresse pour vous que

dix enfants? lui dit son mari.

«Or cette femme, à ces paroles, consentit à boire et à manger, et

elle s'en alla au Temple pour supplier, dans sa douleur et dans ses

larmes, le Seigneur de lui accorder l'objet de son voeu.

«Et, pendant qu'elle articulait à voix basse ses prières qui se

pressaient sur ses lèvres, le grand prêtre aperçut cette femme.

«Et, n'entendant aucune voix distincte sortir de sa bouche, mais

voyant seulement le mouvement convulsif de ses lèvres balbutiant, le

grand prêtre crut que cette femme était ivre de vin, et il dit à cette

femme: Jusqu'à quand durera votre ivresse? Laissez évaporer la vapeur

du vin qui vous agite.

«Mais la femme lui répondit: Je ne suis qu'une pauvre femme dans

l'anéantissement de sa douleur; je n'ai point goûté de jus de la vigne

ni d'aucune boisson qui enivre l'homme; mais _je répandais mon âme_

ici devant mon Dieu.

«Ne me confondez pas avec les femmes qui adorent les dieux étrangers,

parce que dans la mer de mon angoisse j'ai prié obstinément et sans me

rebuter le Seigneur!»

Cette femme qui paraît ivre du jus de la vigne, qui balbutie jusqu'à

extinction de voix et de mouvement inarticulé de ses lèvres, et qui

_répand son âme_ devant l'autel jusqu'à ce que son Dieu l'exauce et

que l'homme s'y trompe, n'est-elle pas la plus parfaite et la plus

touchante image du délire lyrique de David?

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 118 / 177 题