Il y a dans le premier chapitre du livre des Rois, intitulé _Samuel_,
un ou deux versets tout à fait caractéristiques des moeurs du temps et
du genre d'inspiration qui distingue David des autres poëtes lyriques
de toutes les langues.
Voici ce passage de la Bible:
«Un homme de la montagne d'Éphraïm, nommé Elcana, avait une femme
stérile, nommée Anne.
«Et celle-ci, honteuse de sa stérilité devant ses compagnes, pleurait
et refusait toute nourriture.
«Anne! est-ce que je ne vaux pas mieux par ma tendresse pour vous que
dix enfants? lui dit son mari.
«Or cette femme, à ces paroles, consentit à boire et à manger, et
elle s'en alla au Temple pour supplier, dans sa douleur et dans ses
larmes, le Seigneur de lui accorder l'objet de son voeu.
«Et, pendant qu'elle articulait à voix basse ses prières qui se
pressaient sur ses lèvres, le grand prêtre aperçut cette femme.
«Et, n'entendant aucune voix distincte sortir de sa bouche, mais
voyant seulement le mouvement convulsif de ses lèvres balbutiant, le
grand prêtre crut que cette femme était ivre de vin, et il dit à cette
femme: Jusqu'à quand durera votre ivresse? Laissez évaporer la vapeur
du vin qui vous agite.
«Mais la femme lui répondit: Je ne suis qu'une pauvre femme dans
l'anéantissement de sa douleur; je n'ai point goûté de jus de la vigne
ni d'aucune boisson qui enivre l'homme; mais _je répandais mon âme_
ici devant mon Dieu.
«Ne me confondez pas avec les femmes qui adorent les dieux étrangers,
parce que dans la mer de mon angoisse j'ai prié obstinément et sans me
rebuter le Seigneur!»
Cette femme qui paraît ivre du jus de la vigne, qui balbutie jusqu'à
extinction de voix et de mouvement inarticulé de ses lèvres, et qui
_répand son âme_ devant l'autel jusqu'à ce que son Dieu l'exauce et
que l'homme s'y trompe, n'est-elle pas la plus parfaite et la plus
touchante image du délire lyrique de David?