XXIII

Et quelle était la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le

mètre de ces chants poétiques, de ces vers sacrés? Avaient-ils

l'hémistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical

que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers?

Il paraît que la langue hébraïque, quoique déjà très-imagée et

très-savante, n'était pas encore arrivée à cette invention parfaite

des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style

comme une musique à laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse

précision. Il paraît que la forme poétique et versifiée de cette

langue alors consistait principalement dans la _répétition_ ou dans

l'_écho_ de la même pensée, se retrouvant dans la même phrase, à peu

près dans le même nombre de mots, de manière à se faire consonnance à

elle-même, comme l'écho fait consonnance au cri qu'on lui jette.

Cette prosodie de la consonnance de deux pensées se répondant, comme

deux voix, du commencement du vers et à la fin de la strophe, avait

sans doute été inspirée aux premiers poëtes ou prophètes hébreux par

la nature de leur contrée. La forme creuse des vallées et des ravins,

la sonorité des rochers qui percent partout la terre, le

retentissement des nombreuses cavernes qui déchirent partout aussi le

creux de ces roches, y multiplient les échos. Les pasteurs de cette

nation pastorale, frappés sans doute de la symétrie avec laquelle ces

ravins, ces rochers, ces cavernes répétaient leurs flûtes ou leur

voix, cherchèrent naturellement à imiter cette répétition musicale

dans leur prosodie. De là ce que les érudits appellent le

_parallélisme_, dans les chants épiques ou lyriques de la Bible;

parallélisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la véritable

origine dans l'imitation de l'écho. Et ce n'est pas seulement

l'oreille qui est frappée et instinctivement charmée par cette

consonnance du mot avec le mot; c'est l'âme. S'il y a écho dans nos

oreilles, il y en a un également dans nos pensées; l'esprit de l'homme

aime à se répéter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme

pour s'affirmer davantage à lui-même ce qu'il a pensé ou ce qu'il a

senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre faculté de

penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-même dans nos langues

modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant écho

dans le second?

Cette répétition de la même idée dans la première partie du verset, et

se reproduisant presque en mêmes termes dans la seconde partie, avait

chez les anciens et chez les Hébreux évidemment une autre cause.

Cette cause, c'était la facilité que cette répétition donnait au

peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du poëte, en répétant

après lui ce qu'il avait déjà dit ou chanté. Cette intention de prêter

ainsi une espèce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans

certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou

le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reçoit sur les lèvres

et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel.

Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flûte, de la harpe

et de la prosodie du berger musicien et du roi-poëte. Écoutons-le

chanter.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 116 / 177 题