Et quelle était la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le
mètre de ces chants poétiques, de ces vers sacrés? Avaient-ils
l'hémistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical
que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers?
Il paraît que la langue hébraïque, quoique déjà très-imagée et
très-savante, n'était pas encore arrivée à cette invention parfaite
des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style
comme une musique à laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse
précision. Il paraît que la forme poétique et versifiée de cette
langue alors consistait principalement dans la _répétition_ ou dans
l'_écho_ de la même pensée, se retrouvant dans la même phrase, à peu
près dans le même nombre de mots, de manière à se faire consonnance à
elle-même, comme l'écho fait consonnance au cri qu'on lui jette.
Cette prosodie de la consonnance de deux pensées se répondant, comme
deux voix, du commencement du vers et à la fin de la strophe, avait
sans doute été inspirée aux premiers poëtes ou prophètes hébreux par
la nature de leur contrée. La forme creuse des vallées et des ravins,
la sonorité des rochers qui percent partout la terre, le
retentissement des nombreuses cavernes qui déchirent partout aussi le
creux de ces roches, y multiplient les échos. Les pasteurs de cette
nation pastorale, frappés sans doute de la symétrie avec laquelle ces
ravins, ces rochers, ces cavernes répétaient leurs flûtes ou leur
voix, cherchèrent naturellement à imiter cette répétition musicale
dans leur prosodie. De là ce que les érudits appellent le
_parallélisme_, dans les chants épiques ou lyriques de la Bible;
parallélisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la véritable
origine dans l'imitation de l'écho. Et ce n'est pas seulement
l'oreille qui est frappée et instinctivement charmée par cette
consonnance du mot avec le mot; c'est l'âme. S'il y a écho dans nos
oreilles, il y en a un également dans nos pensées; l'esprit de l'homme
aime à se répéter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme
pour s'affirmer davantage à lui-même ce qu'il a pensé ou ce qu'il a
senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre faculté de
penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-même dans nos langues
modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant écho
dans le second?
Cette répétition de la même idée dans la première partie du verset, et
se reproduisant presque en mêmes termes dans la seconde partie, avait
chez les anciens et chez les Hébreux évidemment une autre cause.
Cette cause, c'était la facilité que cette répétition donnait au
peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du poëte, en répétant
après lui ce qu'il avait déjà dit ou chanté. Cette intention de prêter
ainsi une espèce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans
certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou
le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reçoit sur les lèvres
et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel.
Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flûte, de la harpe
et de la prosodie du berger musicien et du roi-poëte. Écoutons-le
chanter.