Parlons d'abord de sa harpe, symbole sans doute, mais instrument réel
aussi de son inspiration.
«À cette époque, dit le philosophe allemand Herder dans sa belle
Histoire de la Poésie des Hébreux, à cette époque de l'âge du monde,
la poésie et la musique étaient étroitement unies; les poëtes et les
musiciens n'étaient presque toujours qu'une même personne. _Asoph_ et
_Hémon_ prophétisaient, c'est-à-dire poétisaient en faisant résonner
les cordes de leur harpe. Élysée fit venir un joueur d'instrument pour
qu'il éveillât en lui le don de prophétie ou l'inspiration. La
puissance poétique s'accroît quand elle est soutenue par la musique.»
Moïse avait donné à ce don de prophétie ou d'inspiration une immense
autorité, en faisant de son peuple, gouverné par Dieu même, une
république théocratique dont la tribu de Lévi avait exclusivement le
sacerdoce, organe alors de la souveraineté divine.
«Ce gouvernement d'une république fédérative par une théocratie sacrée
et centrale, continue le philosophe allemand, était le plus idéal des
gouvernements. Quant à moi, j'avoue que je souhaiterais pour tous une
telle Constitution, car elle seule réalise ce que tous les hommes
désirent, ce que tous les politiques sages ont cherché à leur donner,
ce que Moïse seul sut concevoir et exécuter, c'est-à-dire une
organisation sociale qui fait comprendre au peuple que c'est «la loi,
et non l'homme, qui règne, que la nation doit librement accepter ce
gouvernement divin de la raison et de la loi, et l'exercer sans
tyrannie, que nous n'avons pas été créés pour être enchaînés et
contraints comme des esclaves, mais pour être guidés et conseillés par
une puissance invisible, sage et providentielle.»
Telle était la Constitution théocratique de Moïse. La loi régnait
seule; fondée sur la volonté de Dieu, et soutenue par la voix unanime
du peuple, elle avait son trône dans le temple national. Ce temple
était la tente du Dieu du pays. Il appartenait aux douze tribus qui,
en s'y réunissant pour recevoir ses oracles, ne formaient qu'une seule
famille, la famille de Jéhova! Les affaires publiques s'y traitaient
par la décision des _Juges_ et par les exhortations des prophètes.
V
Les prophètes étaient donc non-seulement des poëtes, des inspirés,
mais des tribuns sacrés qui enseignaient le peuple par la parole, qui
réchauffaient, qui l'entraînaient par l'éloquence. Seulement, dans ce
peuple de l'enthousiasme, l'éloquence et la poésie fondus ensemble
n'étaient qu'une seule puissance, la puissance de la parole inspirée
ou de ce qu'on appelle la parole de Dieu! La langue, imagée, mais
monotone comme la solitude, était oratoire et éloquente comme la
liberté. C'était de l'arabe concentré, une langue forte et brève, qui
n'exposait pas la pensée, mais qui la lançait au ciel ou aux hommes.
On voyait qu'elle avait été construite, comme celle de Job, pour un
dialogue quelquefois familier, quelquefois âpre et terrible, entre la
foudre humaine et la foudre divine. C'était par conséquent l'idiome le
plus lyrique qu'un poëte pût trouver tout préparé pour lui; car tout
homme inspiré était prophète, tout le peuple était choeur, et Jéhova
lui-même prenait la parole à chaque instant, souverain poëte qui
parlait par le tonnerre et l'éclair dans les nuées.