XIV

Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la

Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai à mon oncle: c'était l'esprit le

plus accommodant et le coeur le plus facile à émouvoir qu'il y eût

sous une poitrine d'homme. «Eh bien!» me dit-il en souriant, «nous

allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu'il

remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue

à conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une

paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge

de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras

avec la Jumelle.»

Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent

homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne

action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement à son petit

frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de

tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre boeufs:

comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l'épaule; comme quoi

celui-là était plus sensible à la voix qu'à l'aiguillon; comme quoi le

roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui

pour reprendre coeur à l'ouvrage; comme quoi le blanc était si

apprivoisé et si doux qu'on pouvait s'accouder en sûreté, pour se

reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secouât

seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de

blesser un enfant! Puis il se hâta d'atteler les quatre taureaux à une

charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre,

derrière les jardins, d'où l'on apercevait, sur la colline opposée, à

travers les bois, le village d'Ancey et la fumée du toit de la maison

de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour

lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa

destinée.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 76 / 177 题