Le lendemain, la couturière Nicette apprit tous ces détails par la
Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai à mon oncle: c'était l'esprit le
plus accommodant et le coeur le plus facile à émouvoir qu'il y eût
sous une poitrine d'homme. «Eh bien!» me dit-il en souriant, «nous
allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire à Didier qu'il
remette son aiguillon à son petit frère, que je lui donne une charrue
à conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une
paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge
de faire la noce au château, et que tu y danseras tant que tu voudras
avec la Jumelle.»
Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent
homme, toujours pressé du bonheur d'autrui, mettait à une bonne
action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement à son petit
frère tous les préceptes et toutes les traditions du métier, avec de
tendres instructions sur les caractères divers de ses quatre boeufs:
comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait à l'épaule; comme quoi
celui-là était plus sensible à la voix qu'à l'aiguillon; comme quoi le
roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui
pour reprendre coeur à l'ouvrage; comme quoi le blanc était si
apprivoisé et si doux qu'on pouvait s'accouder en sûreté, pour se
reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secouât
seulement la tête pour chasser les mouches, tant il avait peur de
blesser un enfant! Puis il se hâta d'atteler les quatre taureaux à une
charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pièce de terre,
derrière les jardins, d'où l'on apercevait, sur la colline opposée, à
travers les bois, le village d'Ancey et la fumée du toit de la maison
de la Jumelle. Tantôt il regardait le soleil, trop lent à baisser pour
lui ce jour-là, tantôt la maison de pierres grises qui renfermait sa
destinée.