Cependant la merveilleuse beauté de la Jumelle, célèbre déjà dans
tous les villages voisins, attirait à son père de nombreuses demandes
en mariage; mais, chaque fois que son père lui parlait de ces
propositions, faites pour flatter sa vanité, elle répondait qu'elle
était trop jeune, qu'elle y penserait à la moisson, aux foins ou à la
Noël de l'année suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus
riches garçons du voisinage n'étaient pas mieux accueillis. Elle
aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la soupçonnait le moins de
regarder avec prédilection parmi tous les autres. Didier ne flattait
pas sa vanité, mais il avait touché son coeur.
Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre
qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout
à fait ni révéler ni comprendre. Ces espèces de limbes de l'amour
mutuel, mais inexprimé, sont très-fréquents dans les âmes timides et
simples des villageois. L'oeil plus perçant et plus exercé d'une jeune
couturière nommée Nicette, qui travaillait habituellement au château,
finit par tout entrevoir; elle parla à la Jumelle des attentions du
petit Didier; elle parla au petit Didier des préférences de la
Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'état de ces deux
coeurs pour que le toucheur de boeufs crût pouvoir s'enhardir jusqu'à
la pensée de faire parler de mariage au père de la jeune fille.