XI

Le petit Didier n'avait pu voir impunément, depuis son enfance, la

Jumelle grandir et embellir à côté de lui; il l'aimait sans savoir ce

que c'était qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante,

recueilli par charité dans le château, il se considérait comme si

subalterne, en naissance, en rang, en esprit, à tout le monde dans la

ferme et à tous les jeunes garçons des deux villages voisins, qu'il

aurait regardé comme un sacrilége de penser seulement à courtiser

honnêtement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de

toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les

yeux jusqu'à elle, et, le seul symptôme auquel on pût soupçonner son

amour, c'était la rougeur de son visage ordinairement pâle et le

tremblement de sa forte main en lui présentant, comme aux autres

faneuses, l'écuelle de cuivre pleine d'eau de la source où elle buvait

debout quand on se levait de table après le repas de midi.

À la danse des veillées, dans le grand vestibule, le petit Didier

n'osait pas même se mêler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle.

Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et

qu'un danseur, l'élevant de terre dans ses deux bras, comme c'est

l'habitude à la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de

triomphe et de joie qui sont l'_évohé_ rustique de ces fêtes de

village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prétexte pour

s'éloigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin

ou à l'étable.

Excepté le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la

maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses

camarades auraient répondu par un éclat de rire à toute allusion à un

amour si disproportionné. On était si accoutumé à ne le compter pour

rien, et à confondre sa puérilité silencieuse avec une espèce

d'idiotisme, qu'on ne se demandait même pas s'il avait un coeur.

Mais la Jumelle s'en était aperçue depuis longtemps à elle toute

seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix

la plus douce en lui parlant; elle recevait, à table, à la maison ou

dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait

instinctivement, avec une familiarité confiante et avec une sorte de

plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des

autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptât pour son

prétendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son _serviteur_.

C'est le nom dont les paysannes de mon pays désignent ces aspirants

timides à leur amour, qui veulent, comme Jacob, mériter beaucoup avant

de demander quelque chose.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 73 / 177 题