IX

Je la vois encore en idée, et, toutes les fois que je passe en chemin

de fer en vue des sombres croupes des forêts d'Urcy, d'Arcey et du

pont de Pany, croupes boisées qui me cachent le toit du château

désert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour

savoir si elle conserve encore, après tant d'années, quelques traces

des charmes véritablement attiques dont cette _Chloé_ des Gaules

enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur.

Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de

Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la

Grèce et l'antiquité savaient bien que la vraie beauté de la femme

n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la

tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond doré

poussaient très-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles à

peine ondées de ces cheveux. Leur duvet, plus coloré de teintes

cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire

comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des

yeux rêveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, rangées

dans leurs alvéoles roses comme celles d'un agneau à sa première

herbe; un teint que l'ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de

forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d'une

enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains

effilées, des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme deux

pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le

courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un

caractère doux, sérieux avant l'âge; des silences, des rougeurs, des

timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter

de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs,

telle était la _Jumelle_. Je n'ai guère retrouvé que dans les îles de

l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des

réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes.

X

À l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son

Daphnis.

Ce Daphnis était un jeune toucheur de boeufs du château, que mon oncle

avait pris par charité à une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui,

de berger de chèvres, était devenu avec l'âge toucheur de boeufs. Il

avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le

vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange,

ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu

grandir sans s'en apercevoir; accoutumés à ne le compter que pour un

enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne

s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur

l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart,

debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de

pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres

dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans une

écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l'appelait par habitude

le petit Didier.

C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus,

au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules

arquées, au poing solide comme des noeuds de chêne. Mais une certaine

naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu'on prenait mal à

propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se

regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une

apparence d'infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à

sa complaisance, qui était infatigable.

Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce

qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait

jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux boeufs,

l'avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de

tous ces services de surcroît qu'en le raillant sur son obligeance

envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les

quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en

souriant d'un air un peu confus qui encourageait à le railler

davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif,

appelaient le souffre-douleurs du château. Sa patience et son silence

allaient jusqu'à l'apparence de l'apathie. À force de le voir patient,

on se figurait qu'il était impassible.

Il n'en était rien cependant; sa naïveté n'était que l'excès de sa

bonne foi. Son idiotisme d'attitude, démenti par la lucidité et par

l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son

coeur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne

jamais répondre à ces railleries; il ne les prenait avec raison que

pour des familiarités caressantes.

Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-même comme celui qui était

le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le

suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu'il

touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attelés à la charrue, dans

les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du

château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc

pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d'où

il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ; souvent il

me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à

l'extrémité d'un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs

fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom,

et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et

traînante du bouvier qui gouverne la charrue.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 72 / 177 题