Je la vois encore en idée, et, toutes les fois que je passe en chemin
de fer en vue des sombres croupes des forêts d'Urcy, d'Arcey et du
pont de Pany, croupes boisées qui me cachent le toit du château
désert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour
savoir si elle conserve encore, après tant d'années, quelques traces
des charmes véritablement attiques dont cette _Chloé_ des Gaules
enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur.
Son front était étroit, peu élevé, comme celui que les sculpteurs de
Chypre ou de Milo donnent à leurs statues de femmes, parce que la
Grèce et l'antiquité savaient bien que la vraie beauté de la femme
n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la
tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond doré
poussaient très-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles à
peine ondées de ces cheveux. Leur duvet, plus coloré de teintes
cuivrées à leur extrémité que sur les tempes, les faisait reluire
comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des
yeux rêveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, rangées
dans leurs alvéoles roses comme celles d'un agneau à sa première
herbe; un teint que l'ombre perpétuelle des feuilles dans ce pays de
forêts conservait aussi blanc, mais moins délavé, que celui d'une
enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains
effilées, des pieds cambrés et délicats, qui brillaient comme deux
pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le
courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un
caractère doux, sérieux avant l'âge; des silences, des rougeurs, des
timidités qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter
de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs,
telle était la _Jumelle_. Je n'ai guère retrouvé que dans les îles de
l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des
réminiscences de cette jeune bergère de nos montagnes.
X
À l'insu de tout le monde et de moi-même, cette Chloé avait son
Daphnis.
Ce Daphnis était un jeune toucheur de boeufs du château, que mon oncle
avait pris par charité à une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui,
de berger de chèvres, était devenu avec l'âge toucheur de boeufs. Il
avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le
vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange,
ses compagnons de domesticité à table et aux champs, l'avaient vu
grandir sans s'en apercevoir; accoutumés à ne le compter que pour un
enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne
s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur
l'extrémité du banc, mais il mangeait silencieusement, à l'écart,
debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de
pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres
dans un verre, il buvait son eau puisée au seau de la cuisine dans une
écuelle de cuivre pendue derrière la porte. On l'appelait par habitude
le petit Didier.
C'était cependant un grand et vigoureux garçon, aux cheveux touffus,
au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux épaules
arquées, au poing solide comme des noeuds de chêne. Mais une certaine
naïveté naturelle, qu'il tenait de sa mère et qu'on prenait mal à
propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se
regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une
apparence d'infériorité entre tous ses camarades. On était accoutumé à
sa complaisance, qui était infatigable.
Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce
qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait
jamais. Toujours le premier levé pour donner le foin aux boeufs,
l'avoine aux chevaux, le trèfle aux brebis, on ne le récompensait de
tous ces services de surcroît qu'en le raillant sur son obligeance
envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les
quolibets, en penchant sa belle tête enfantine sur sa poitrine et en
souriant d'un air un peu confus qui encourageait à le railler
davantage. Il était ce que les paysans, dans leur langage expressif,
appelaient le souffre-douleurs du château. Sa patience et son silence
allaient jusqu'à l'apparence de l'apathie. À force de le voir patient,
on se figurait qu'il était impassible.
Il n'en était rien cependant; sa naïveté n'était que l'excès de sa
bonne foi. Son idiotisme d'attitude, démenti par la lucidité et par
l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'était que la bonté de son
coeur serviable à tous. Il avait pris l'habitude invétérée de ne
jamais répondre à ces railleries; il ne les prenait avec raison que
pour des familiarités caressantes.
Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-même comme celui qui était
le plus rapproché de mon âge parmi les serviteurs de la ferme. Je le
suivais souvent pas à pas, pendant des heures entières, pendant qu'il
touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attelés à la charrue, dans
les longues pièces de terre bordées de frênes, le long des avenues du
château. Je ramassais les vers de terre coupés par le coutre du soc
pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me découvrait les nids d'où
il avait vu s'envoler les mères sur les buissons du champ; souvent il
me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, armée à
l'extrémité d'un aiguillon, et je touchais à sa place les flancs
fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom,
et en imitant, autant qu'il m'était possible, la voix criarde et
traînante du bouvier qui gouverne la charrue.