Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du château et des
deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais même les
personnages de cette chronique, car, aux époques des sarclages, des
moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles
de ces deux villages venaient résider en masse au château, portant
leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les blés, couper les
orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les
moutons. Le soir, après la journée, mon oncle leur permettait de se
réunir, avec les garçons de la ferme, dans une immense salle du
rez-de-chaussée, pavée en marbre et décorée de lambris vermoulus.
Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je
ne manquais jamais de me mêler à ces rondes, et je bondissais de joie
naïve et précoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes
des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.
Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de
seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la
jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que
sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la
quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou
moissonner pour le château.