VIII

Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du château et des

deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais même les

personnages de cette chronique, car, aux époques des sarclages, des

moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles

de ces deux villages venaient résider en masse au château, portant

leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les blés, couper les

orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les

moutons. Le soir, après la journée, mon oncle leur permettait de se

réunir, avec les garçons de la ferme, dans une immense salle du

rez-de-chaussée, pavée en marbre et décorée de lambris vermoulus.

Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je

ne manquais jamais de me mêler à ces rondes, et je bondissais de joie

naïve et précoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes

des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.

Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une, à peine âgée de

seize ans, qui faisait déjà l'admiration et l'envie de toute la

jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que

sa mère l'avait mise au monde le même jour qu'un frère qui ne la

quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou

moissonner pour le château.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 71 / 177 题