Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions
intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à
l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux
dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est
frappé. L'émotion est le battant de l'âme.
Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des
villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord
des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois
retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas,
du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans
les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille
dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche
morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré,
tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades
de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits coeurs qu'on
entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux,
les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note
universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie
animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui
murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec
la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les
sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot
de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de
poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui
contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près,
conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?
V
Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de
tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est
communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler
lui-même sa voix.
Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou
du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt
languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!
Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant
sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son
visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix
dont elle n'a pas même la conscience!
Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa
charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-même par des notes qui
se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et
monotone de ses roues!
Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à
l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y
penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague
qui viennent mourir jusqu'au rivage!
Si vous demandez à chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne
saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du coeur,
voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail,
il chante; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la
mélodie et le diapason; c'est Dieu lui-même qui a composé cette
musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions
inarticulées de l'air écrit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat
la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.