Ce besoin de chanter, besoin tout à fait irréfléchi, mais impérieux
comme un instinct, n'est pas seulement propre aux poëtes; il est
sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les
enfants, et même dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux,
ces poëtes de l'air, du chaume ou des bois.
Cet instinct est surtout développé dans tous ces êtres chantants par
les circonstances intérieures ou extérieures de leur vie, par l'âge,
par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de
vie et de sensations qui déborde des sens, et qui a besoin de se
répandre en effusions mélodieuses, même quand ces effusions
mélodieuses n'ont pas d'autre écho que notre oreille. C'est l'ivresse
de l'âme qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui
fait crier ou gémir le coeur et la voix sous le poids de bonheur,
d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.
Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est
une explosion du coeur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux
d'entendre un chant; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans
tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le
poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais
qui ont des coeurs et qui aiment à retrouver leurs impressions
inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur
âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races
humaines entendent résonner leurs propres mélodies.