Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le
bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes émotions
du coeur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du
chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse
est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est
pieux.
Dans tous les pays l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée; la
mère chante près du berceau de son enfant; la nourrice chante en
souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir;
les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les
uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout
des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs
de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux
de l'Helvétie.
Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des
hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des
lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble
que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est
la parfaite image du coeur humain, que la présence divine rend plus
mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs,
chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les
enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le
plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit
qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit
qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en
hymnes et fait éclater par le chant ses extases.
Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol
menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le
patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de
voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux
Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme
chante comme Tyrtée, comme Rouget de Lisle ou comme Béranger dans
quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats; et,
quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de
la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de
l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses
compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse
traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune
victoire n'est complète qu'après que le _Te Deum_, qui pousse l'armée
et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses
notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!
Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus éclatants
symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à
chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient
impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme,
d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces
moments-là.
Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privée ou dans son
existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux
surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix!
Je ne parle pas de nous autres poëtes: la nature impressionnable, et
jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher
plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces
délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la
poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle
des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés: ils
ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques. Qu'on
me permette d'en citer un exemple dont je fus témoin dans mon enfance,
et dont l'impression, quoique puérile, s'est retrouvée toujours dans
mon souvenir.