Avant l'aube du jour, le vieillard et son écuyer attellent les mules
au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir été
vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La piété filiale d'une fille
de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville.
Cassandre reconnaît la première le cortége de son père et de son
frère. Elle jette un cri, et ses gémissements remplissent la ville.
«Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes,
s'écrie Cassandre, ô vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de
triomphe à son retour des combats! Alors il était la joie d'Ilion et
de tout son peuple!»
Hécube et Andromaque, la mère et l'épouse, s'élancent les premières
sur le char pour toucher la tête d'Hector!
«Cher époux, dit Andromaque en soutenant cette tête dans ses bras
pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie à la fleur de
tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils
(Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous
engendrâmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra
pas, je pense, jusqu'à son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera
précipitée de son élévation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les
chastes épouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientôt elles
seront entraînées captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans
doute avec elles!... Tu me suivras, ô mon enfant! et, ravalé à
d'indignes emplois, tu travailleras pour un maître cruel; ou bien un
de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te précipitera du sommet d'une
tour, pour venger la mort d'un frère, d'un père ou d'un fils immolé
par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du
bras d'Hector, a mordu la terre, et ton père, ô mon fils! n'était pas
faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout
le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses à tes parents un
deuil inconsolé, cher Hector; mais c'est à moi surtout que sont
réservées les amères douleurs. Hélas! de ton lit funèbre tu ne m'as
pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernières paroles, dont je
me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant
des larmes!»