Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième
chant.
Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du
pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins
accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être
réuni à lui dans le même tombeau!
Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son
corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à
Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa
colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens,
plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.
[Note 1: Une peinture trouvée tout récemment à Vulci, sur les
parois de l'un des tombeaux découverts lors des fouilles
entreprises par MM. Noël des Vergers, A. F. Didot et
François, dans les maremmes d'Étrurie, peinture dont le style
rappelle les plus beaux temps de l'art hellénique, représente
cet épisode de l'_Iliade_. On y voit Achille égorgeant les
prisonniers troyens en présence des principaux chefs de
l'armée des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste à cette
immolation. Chaque personnage est désigné par une inscription
en lettres étrusques.]
Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du
poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le
reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et
fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi
expérimenté du coeur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux
prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de
Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et
Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants
immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme
déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait
assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne
pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme.
Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans
la composition de l'_Iliade_.