XXIX

Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté

du coeur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis

entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter

Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector

s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.

Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du

figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs,

se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes

les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a

fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la

guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la

poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit

ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille

dans les cieux!»

Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour

implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son

cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.

Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait

le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville

et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner

la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de

poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle,

est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle,

s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son

père pousse des cris lamentables.»

Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds

des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le

corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de

la Bible.

«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur;

elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les

gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin

jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains;

elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle,

semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de

toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La

nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est

prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui

retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent;

elle s'écrie au milieu des Troyennes:

«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous

le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à

Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant,

père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux

qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les

demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans

un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore

enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné

la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et

lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette

désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront

à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le

fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse

les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté

il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son

manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un

d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres,

mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de

posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant

par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie

plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant

vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son

père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos

troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il

interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où,

sur le sein de sa nourrice, son coeur goûtait une douce joie..... Ils

sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par

la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante,

puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»

Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient

autour d'elle.

On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable

élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui,

la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à

toutes les scènes de l'univers!

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 53 / 177 题