Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté
du coeur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis
entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter
Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector
s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.
Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du
figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs,
se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes
les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a
fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la
guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la
poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit
ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille
dans les cieux!»
Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour
implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son
cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.
Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait
le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville
et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner
la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de
poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle,
est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle,
s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son
père pousse des cris lamentables.»
Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds
des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le
corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de
la Bible.
«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur;
elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les
gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin
jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains;
elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle,
semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de
toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La
nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est
prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui
retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent;
elle s'écrie au milieu des Troyennes:
«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous
le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à
Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant,
père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux
qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les
demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans
un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore
enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné
la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et
lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette
désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront
à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le
fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse
les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté
il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son
manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un
d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres,
mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de
posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant
par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie
plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant
vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son
père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos
troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il
interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où,
sur le sein de sa nourrice, son coeur goûtait une douce joie..... Ils
sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par
la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante,
puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»
Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient
autour d'elle.
On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable
élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui,
la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à
toutes les scènes de l'univers!