D'interminables et monotones combats remplissent les quinzième et
seizième chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens.
Le poëte transporte soudain le drame dans la tente d'Achille.
«Pourquoi pleures-tu, ô Patrocle, comme une jeune fille, courant après
sa mère pour être emmenée, s'attache à sa robe, la retient à son
départ et lève vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mère la prenne
dans ses bras?»
Patrocle lui raconte les désastres de l'armée et des vaisseaux.
Achille, sans vouloir encore se mêler aux Grecs pour prévenir la mort
de tant de chefs odieux, permet à Patrocle d'aller, avec les seuls
Thessaliens, éteindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revêtu de
l'armure d'Achille, délivre, en effet, les vaisseaux et refoule les
Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excès des scènes de
guerre donne à ce milieu du poëme la confusion et la satiété d'une
éternelle mêlée. Homère, s'il n'avait pas écrit pour des guerriers,
aurait donné plus de charme à l'_Iliade_ en abrégeant ces coups de
lance et ces coups de pierre perpétuels, et en reposant l'esprit sur
d'autres scènes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector.
L'intelligence et la sensibilité des coursiers d'Achille, animaux
belliqueux, assimilés avec raison aux guerriers eux-mêmes par le
poëte, forment le seul épisode touchant et mélancolique de ces deux
chants. Écoutez ces vers comparables à ceux de l'Arabe pleurant son
coursier. Admirez combien la conviction de l'âme relative des animaux,
conviction si oblitérée en nous aujourd'hui, était puissante et hardie
dans le père des poëtes!
«Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis
qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tombé dans la
poussière, terrassé par l'homicide Hector. En vain leur conducteur
nouveau, Automédon, les presse du fouet rapide, les encourage par de
flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent
ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mêlée
contre les Grecs. Semblables à une colonne immobile sur le tombeau
d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachés au
char magnifique et la tête baissée vers le sol. De leurs yeux des
larmes brûlantes coulent à terre, car ils regrettent leur noble
maître; leur crinière d'or toute souillée de poussière flotte des deux
côtés du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri
de pitié; il secoue la tête et dit dans son coeur:
«Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donnés à Pelée,
ce roi soumis au trépas? Était-ce donc pour que vous eussiez à
supporter les peines des misérables mortels? Hélas! de tous les êtres
qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus
infortuné! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le
permettrai jamais, etc.»
La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le
triomphe de l'amitié sur l'amour même de la vie. Thétis, sa mère, et
les Néréides, divinités subalternes de l'Océan, accourent pour calmer
sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prêtent une
armure divine à la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle
a livrées à Hector. Il jure à ses soldats qu'il ne célébrera pas les
funérailles de Patrocle avant de lui avoir rapporté les armes et la
tête d'Hector. «Jusque-là, ô cher cadavre, repose près de ces navires!
Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et
toute la nuit.»