Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux,
contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des
Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses
compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes
genoux,» dit-il à son ami Patrocle.
Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des
nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où
ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon.
«Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure.
D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et
dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un
plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé
de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la
table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos;
elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et
relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or
semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède,
semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle
y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une
râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»
On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et
des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de
la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe
aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que
l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait
guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables
d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était
pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos
jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de
ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée
derrière cette apparente rusticité.
Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de
Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et
retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime
à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit
Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.