XXI

Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux,

contemple immobile les chances de ces batailles et les périls des

Grecs. Il se réjouit avec une indifférence maligne des revers de ses

compatriotes. «Je les verrai bientôt venir en suppliants embrasser mes

genoux,» dit-il à son ami Patrocle.

Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des

nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, où

ce vieux guerrier est à table avec le médecin de l'armée, Machaon.

«Ils sont servis par la captive Hécamède, à la belle chevelure.

D'abord elle place devant eux une table éclatante, polie avec soin, et

dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un

plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel fraîchement écoulé

de la ruche et les pains pétris de la farine du froment sacré. Sur la

table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos;

elle est enrichie de clous à têtes d'or; quatre anses arrondies et

relevées l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or

semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hécamède,

semblable aux déesses, verse dans cette coupe du vin de Prammée; elle

y délaye du fromage de chèvre qu'elle a réduit en poussière avec une

râpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!»

On voit avec quel don de poésie dans la vérité le chantre des héros et

des dieux sait poétiser les plus vulgaires ustensiles du ménage et de

la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe

aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que

l'ameublement de campagne de ces temps prétendus barbares ne le cédait

guère à nos verres de cristal, à nos plats de faïence et à nos tables

d'acajou. C'était un autre luxe, mais c'était un luxe où l'art n'était

pas moins associé à l'ornementation intérieure qu'il l'est de nos

jours. Pour quiconque lit Homère avec attention, il est impossible de

ne pas conclure une civilisation morale et industrielle très-avancée

derrière cette apparente rusticité.

Le discours interminable, mais très-riche en détails historiques, de

Nestor à Patrocle, délasse les guerriers des fatigues du jour et

retrace éloquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime

à se vanter. Ce discours, très-habile en même temps, attendrit

Patrocle, qui court le rapporter à son ami Achille.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 45 / 177 题