Mais cet intérêt renaît à la rentrée d'Hector dans Ilion. Il traverse
aux portes Scées, auprès d'un grand hêtre, les vieillards, les femmes,
les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs
frères, leurs époux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son
père. On voit par la description de ce palais combien les arts de
l'architecture et de la décoration étaient antérieurs même aux époques
reculées chantées par le premier des épiques.
«Dans ce palais, cinquante appartements contigus étaient revêtus d'un
marbre poli et éclatant; là reposaient les enfants de Priam, près de
leurs légitimes épouses. En face et dans l'intérieur des vastes cours
s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi
lambrissés de marbre éclatant, destinés aux filles du roi et où
reposaient les gendres de Priam auprès de leurs épouses. C'est là
qu'Hector rencontre sa mère chérie, qui se rendait vers Laodicée, la
plus belle de ses filles.»
Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse
pour conserver son sang-froid. Il engage sa mère à aller prier les
dieux à la citadelle. Hécube, sa mère, s'y rend avec les femmes
pieuses et âgées de la ville. Pendant cette prière, Hector va dans le
palais de son frère Pâris, ravisseur efféminé d'Hélène. Cette scène
domestique émeut vivement le coeur par le contraste du patriotisme
dévoué d'Hector, de la mollesse de Pâris, de la honte d'Hélène, qui
admire Hector et qui aime Pâris tout en le méprisant. Ce dialogue
prépare admirablement l'esprit à l'entrevue d'Hector et d'Andromaque,
son épouse. Voyez et écoutez cette scène conjugale entre Hector, son
épouse et son enfant, scène qui a servi et qui servira éternellement
de texte à toutes les poésies de l'épopée, du drame, de la peinture et
de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses
plus généreux instincts, transfigurée par la poésie et divinisée par
le devoir!
Hector, rentré tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord
embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier
devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pâris et
l'appeler au secours de la ville menacée. Ce n'est qu'après ce devoir
rempli qu'il cède à l'amour conjugal et à l'amour paternel et qu'il
court embrasser Andromaque. Le récit de cette entrevue est simple
comme la Bible, et dialogué comme une légende populaire du moyen âge.
«Femmes, dites-moi la vérité,» demande-t-il aux suivantes. «Où donc
est-elle allée la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une
de ses soeurs? est-ce chez l'épouse d'un de ses frères? est-ce au
temple de Minerve, où les autres femmes fléchissent en ce moment par
leurs prières la divinité terrible?
--Ce n'est point chez une de ses soeurs, ce n'est point chez l'épouse
d'un de ses frères, ce n'est point au temple de Minerve, où les autres
femmes fléchissent par leurs prières la divinité terrible; mais elle
est montée sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, dès qu'elle a
appris la défaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru
vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrière elle la
nourrice portait le petit enfant!»
Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Scées, par où
l'on sort dans la plaine où les ennemis sont répandus; Andromaque, qui
l'aperçoit du haut de la tour, descend et se précipite vers son mari.
Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant
encore en bas âge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et
pour son père Scamandrius. À la vue de son enfant, Hector sourit sans
parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du héros, et lui prenant la
main dans les siennes, lui parle ainsi:
«Infortuné! ton courage te perdra. Tu n'as point de pitié pour ce
tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientôt veuve, car
les Grecs t'immoleront en se réunissant tous contre toi seul! Il
vaudrait mieux pour moi d'être ensevelie dans la terre! Hélas! je
n'ai plus ni mon père ni ma mère! Le terrible Achille tua mon père
quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant
il ne le dépouilla pas de ses vêtements, tant il fut retenu par le
respect; il lui éleva une tombe autour de laquelle les nymphes des
montagnes plantèrent des ormeaux. J'avais aussi sept frères dans nos
palais, mais tous, en un même jour, descendirent dans la nuit
éternelle, égorgés par le féroce Achille pendant qu'ils paissaient
leurs nombreux troupeaux de boeufs et de blanches brebis. Ma mère,
pour laquelle il reçut une rançon, périt dans les palais de mon père
sous une flèche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon père, ma mère
vénérée, tu es mes frères, tu es mon époux! Si beau de jeunesse,
prends donc pitié de mon désespoir; reste ici sur la plate-forme de
cette tour; ne laisse pas ton épouse veuve, ton fils orphelin! Place
tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par là que la ville est
accessible!
«--Chère épouse, répond Hector, toutes ces pensées étaient aussi en
moi, mais j'aurais trop à rougir devant les Troyens et les femmes
troyennes si je me retirais du combat comme un lâche..... Oui, je le
pressens au fond de mon coeur, un jour se lèvera où la ville sacrée
d'Ilion, et Priam, et le peuple courageux de Priam périront ensemble!
Mais ni les malheurs futurs des Troyens, de ma mère Hécube elle-même,
ni ceux du roi Priam et de mes frères ne me touchent autant que ton
propre sort, quand un Grec féroce t'entraînera tout en pleurs, privée
de ta douce liberté; quand dans Argos tu tisseras la toile sous les
ordres d'une femme étrangère, et que, forcée par l'inflexible
nécessité, tu iras chercher l'eau des fontaines de Messéide ou
d'Hypérée. Alors, en voyant fondre tes larmes, on dira: C'est donc là
cette épouse d'Hector, qui fut le plus vaillant des guerriers troyens
quand ils combattaient autour d'Ilion! Ah! que la terre amoncelée
couvre mon corps sans vie avant que j'entende ces paroles et que je te
sache enlevée de ce palais!»
À ces mots le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras;
mais l'enfant, inquiet à la vue du geste de son père, se rejette en
criant dans le sein de sa nourrice. Il est effrayé par l'éclat de
l'airain et par la crinière qui flotte hérissée sur la crête du
casque. Le père et la mère sourient tous les deux de son épouvante.
Le magnanime Hector détache soudain le casque étincelant qui brille
sur sa tête et le dépose à terre; il embrasse son fils chéri, le berce
dans ses bras; puis, adressant à Jupiter et aux autres dieux sa
prière:
«Jupiter, s'écrie-t-il, et vous tous, dieux qui ne mourez pas! faites
que cet enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens; qu'il
ait ma vigueur et mon intrépidité pour régner et commander dans Ilion;
qu'on dise, un jour à venir, de lui: «Il est encore plus brave que son
père!»
«Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chère épouse, qui
reçoit l'enfant dans son sein avec un sourire trempé de larmes. Le
héros, à cette vue, attendri de pitié, nomme Andromaque par son nom et
lui parle en ces mots:
«Chère Andromaque, ne t'abandonne pas à un désespoir prématuré! Aucun
guerrier ne peut me précipiter dans la tombe avant l'heure marquée,
et, du moment où il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide,
ne peut échapper à la destinée! Mais retourne dans ta maison et
reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les
ouvrages de tes suivantes!»
«En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombragé d'une
crinière épaisse. Sa chère épouse reprend le chemin de sa maison, mais
en retournant souvent la tête et en versant d'abondantes larmes. Elle
y trouve rassemblées dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et
sa présence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais
pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant.»
À cet admirable tableau de famille du héros sans jactance, qui
sacrifie modestement son amour d'époux, sa tendresse de père, sa vie
de soldat à sa patrie, Homère oppose à l'instant le contraste
scandaleux de la femme adultère et du lâche guerrier qui étale avec
ostentation aux yeux le courage qui lui manque au coeur.
«Cependant Pâris ne s'est point arrêté longtemps dans son splendide
palais; revêtu de ses armes éclatantes d'airain poli, il traverse la
ville, se confiant dans la légèreté de ses pieds. Tel un coursier,
largement nourri dans une étable, brisant ses entraves et galopant par
bonds dans la plaine, s'élance vers le fleuve rapide où, superbe, il a
l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tête, fait
ondoyer sur son encolure une crinière touffue, et, fier de sa beauté,
ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues
où paissent les jeunes cavales!»
Pâris et Hector se rencontrent aux portes Scées et descendent ensemble
vers la plaine où ils vont combattre. Leur entretien est plein de
déférence dans la bouche de Pâris, plus léger que pervers, plein
d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que
brave, et qui cherche non à humilier, mais à relever le coeur de son
frère. Homère, dans cette sagesse précoce et accomplie qu'il attribue
au héros d'Ilion, a eu évidemment pour but de montrer qu'Hector était
né aussi propre à gouverner un jour sa patrie qu'à combattre pour
elle; à faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse férocité
d'Achille par opposition à toutes les vertus du fils de Priam; enfin à
redoubler le pathétique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration
et par le regret de tant de vertus fauchées dans leur fleur.