Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter
envoie à Agamemnon. Le songe obéit; il présage à Agamemnon la chute
d'Ilion pour ce jour-là. Agamemnon se confie à ce présage. «Il se lève
de sa couche, il revêt une riche et moelleuse tunique, nouvellement
tissée, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache à ses pieds de
riches sandales, il suspend à ses épaules un glaive étincelant
d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pères et s'avance
vers les navires des Grecs.» Il monte dans le vaisseau du vieux
Nestor, roi de Pylos.
Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confédérés.
Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la
voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent,
obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs.
Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable
des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les
fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces
peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires,
se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes
au lieu assigné pour le conseil.»
Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique
pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On
voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.
Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts
inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte.
L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un
historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans
les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots
de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus
et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le
Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer
les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»
Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par
Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle
à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est
qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère
ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi
contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions
de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de
sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la
personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de
politique par la poésie.
«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite,
intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile
en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant
toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la
multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il
était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa
poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient
quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans
sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon
livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses
partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les
soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de
combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur
insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de
Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie
de l'éloquence.
Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique
d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la
première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et
ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier
au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à
lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses
flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux
vautours!»
À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les
vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents,
retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie
aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des
victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber
dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de
l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de
vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de
leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux
nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé,
qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des
environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se
répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari
d'Ilion.»
Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés
par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne
à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire
propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée
et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans
cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est
encore Homère.