VI

Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter

envoie à Agamemnon. Le songe obéit; il présage à Agamemnon la chute

d'Ilion pour ce jour-là. Agamemnon se confie à ce présage. «Il se lève

de sa couche, il revêt une riche et moelleuse tunique, nouvellement

tissée, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache à ses pieds de

riches sandales, il suspend à ses épaules un glaive étincelant

d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pères et s'avance

vers les navires des Grecs.» Il monte dans le vaisseau du vieux

Nestor, roi de Pylos.

Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confédérés.

Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la

voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent,

obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs.

Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable

des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les

fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces

peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires,

se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes

au lieu assigné pour le conseil.»

Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique

pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On

voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.

Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts

inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte.

L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un

historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans

les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots

de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus

et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le

Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer

les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par

Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle

à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est

qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère

ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi

contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions

de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de

sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la

personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de

politique par la poésie.

«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite,

intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile

en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant

toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la

multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il

était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa

poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient

quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans

sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon

livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses

partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les

soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de

combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur

insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de

Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie

de l'éloquence.

Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique

d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la

première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et

ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier

au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à

lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses

flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux

vautours!»

À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les

vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents,

retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie

aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des

victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber

dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de

l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de

vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de

leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux

nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé,

qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des

environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se

répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari

d'Ilion.»

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés

par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne

à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire

propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée

et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans

cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est

encore Homère.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 31 / 177 题