II

Cicéron et les critiques romains de son époque ont admis cette opinion

sur ce chef-d'oeuvre de l'art grec et sur ce chef-d'oeuvre des

langues écrites. Quant à nous, nous n'en croyons rien, ou plutôt nous

n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettré d'Athènes,

Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage,

par les érudits de son temps, les fragments disséminés des poésies

homériques confiés à la seule mémoire des peuples de l'Hellénie et de

l'Asie Mineure, après des siècles inconnus de barbarie et d'ignorance

qui avaient submergé plus ou moins longtemps ces admirables monuments

de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais

qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de

prosodie, que la langue de l'_Iliade_, n'eût pas été écrite avant

l'époque où Homère dicta ou chanta ses poëmes aux pasteurs, aux

guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'oeuvre d'un

homme ni d'un jour; une langue est l'oeuvre d'un peuple et d'une

longue série de siècles, et quand cette langue, comme la langue

employée par Homère, présente à l'esprit et à l'oreille toutes les

merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style,

des couleurs, de la sonorité et du sens qui caractérisent la maturité

d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle

langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins

d'une péninsule encore barbare, mais qu'elle a été longtemps

construite, parlée chantée, écrite, et qu'elle est vieille comme les

rochers de l'Attique et répandue comme les flots de son Archipel.

Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-même, à une autre

époque et dans un autre ouvrage, la vie et les oeuvres d'Homère,

d'après les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la

critique et de l'érudition grecque.

C'est une des facultés les plus naturelles et les plus universelles de

l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pensée, et en

dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matériel et

l'univers moral au sein duquel il a été placé par la Providence.

L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y

anime, tout y renaît par la poésie. C'est une seconde création que

Dieu a permis à l'homme de feindre en reflétant l'autre dans sa pensée

et dans sa parole; un _verbe_ inférieur, mais un _verbe_ véritable,

qui crée, bien qu'il ne crée qu'avec les éléments, avec les images et

avec les souvenirs des choses que la nature a créées avant lui: jeu

d'enfant, mais jeu divin de notre âme avec les impressions qu'elle

reçoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse

cette figure passagère du monde extérieur et du monde intérieur, qui

se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous.

Voilà pourquoi le mot _poésie_ veut dire _création_.

La mémoire est le premier élément de cette création, parce qu'elle

retrace les choses passées et disparues à notre âme; aussi les

_Muses_, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommées _les

filles de mémoire_ par l'antiquité.

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le

souvenir et qu'elle les vivifie.

Le sentiment est le troisième, parce que, à la vue ou au souvenir de

ces choses survenues et repeintes dans notre âme, cette sensibilité

fait ressentir à l'homme des impressions, physiques ou morales,

presque aussi intenses et aussi pénétrantes que le seraient les

impressions de ces choses mêmes, si elles étaient réelles et présentes

devant nos yeux.

Le jugement est le quatrième, parce qu'il nous enseigne seul dans

quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle

juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces

souvenirs, ces fantômes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou

historiques, pour les rendre le plus conformes possible à la réalité,

à la nature, à la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mêmes

et sur les autres une impression aussi entière que si l'art était

vérité.

Le cinquième élément nécessaire de cette création ou de cette

_poésie_, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons

et ce que nous sentons en nous-mêmes, de produire en dehors ce qui

nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi

dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la

palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'éprouvent les

fibres de notre propre coeur à la vue des objets que nous imaginons.

Il faut pour cela deux choses: la première, que les langues soient

déjà très-riches, très-fortes et très-nuancées d'expressions, sans

quoi le poëte manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que

le poëte lui-même soit un instrument humain de sensations,

très-impressionnable, très-sensitif et très-complet; qu'il ne manque

aucune fibre humaine à son imagination ou à son coeur; qu'il soit

une véritable lyre vivante à toutes cordes, une _gamme_ humaine

aussi étendue que la nature, afin que toute chose, grave ou légère,

douce ou triste, douloureuse ou délicieuse, y trouve son

retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les

notes de cette gamme humaine soient très-sonores et très-vibrantes

en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que

cette vibration intérieure enfante sur ses lèvres des expressions

fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par

l'énergie même de leur accent. C'est la force seule de l'impression

qui crée en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la

pensée. Si la pensée frappe fort, le mot est fort; si elle frappe

doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible.

Tel coup, tel mot; voilà la nature!

Enfin, le sixième élément nécessaire à cette création intérieure et

extérieure qu'on appelle poésie, c'est le sentiment musical dans

l'oreille des grands poëtes, parce que la poésie chante au lieu de

parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour

le rendre plus retentissant et plus voluptueux à nos sens et à notre

âme. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de

la langue poétique? je vous répondrai: Parce que la parole chantée est

plus belle que la parole simplement parlée. Mais si vous allez plus

loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chantée est-elle plus

belle que la parole parlée? je vous répondrai que je n'en sais rien,

et qu'il faut le demander à celui qui a fait les sens et l'oreille de

l'homme plus voluptueusement impressionnés par la cadence, par la

symétrie, par la mesure et par la mélodie des sons et des mots, que

par les sons et les mots inharmoniques jetés au hasard; je vous

répondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystérieuses de

la nature qui constituent la souveraine beauté ou l'ordre dans la

parole. Les sphères elles-mêmes se meuvent aux mesures d'un rhythme

divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand

architecte, le grand mathématicien, le grand poëte des mondes, il en

est aussi le grand musicien. La création est un chant dont il a mesuré

la cadence et dont il écoute la mélodie.

Mais le grand poëte, d'après ce que je viens de dire, ne doit pas être

doué seulement d'une mémoire vaste, d'une imagination riche, d'une

sensibilité vive, d'un jugement sûr, d'une expression forte, d'un sens

musical aussi harmonieux que cadencé; il faut qu'il soit un suprême

philosophe, car la sagesse est l'âme et la base de ses chants; il faut

qu'il soit législateur, car il doit comprendre les lois qui régissent

les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux sociétés humaines

et aux nations ce que le ciment est aux édifices; il doit être

guerrier, car il chante souvent les batailles rangées, les prises de

villes, les invasions ou les défenses de territoires par les armées;

il doit avoir le coeur d'un héros, car il célèbre les grands exploits

et les grands dévouements de l'héroïsme; il doit être historien, car

ses chants sont des récits; il doit être éloquent, car il fait

discuter et haranguer ses personnages; il doit être voyageur, car il

décrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les

monuments, les moeurs des différents peuples; il doit connaître la

nature animée et inanimée, la géographie, l'astronomie, la navigation,

l'agriculture, les arts, les métiers même les plus vulgaires de son

temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'océan, et

il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche

des astres, dans la manoeuvre des vaisseaux, dans les formes et dans

les habitudes des animaux les plus doux ou les plus féroces; matelot

avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les

laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui

filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant

même avec les mendiants aux portes des chaumières ou des palais. Il

doit avoir l'âme naïve comme celle des enfants, tendre, compatissante

et pleine de pitié comme celle des femmes, ferme et impassible comme

celle des juges et des vieillards, car il récite les jeux, les

innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et

des belles vierges, les attachements et les déchirements du coeur, les

attendrissements de la compassion sur les misères du sort: il écrit

avec des larmes; son chef-d'oeuvre est d'en faire couler. Il doit

inspirer aux hommes la pitié, cette plus belle des sympathies

humaines, parce qu'elle est la plus désintéressée. Enfin il doit être

un homme pieux et rempli de la présence des dieux et du culte de la

Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission

est de faire aspirer les hommes au monde invisible et supérieur, de

faire proférer le nom suprême à toute chose, même muette, et de

remplir toutes les émotions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le

coeur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est

l'atmosphère et comme l'élément invisible de la Divinité.

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 19 / 177 题