L'ILIADE ET L'ODYSSÉE D'HOMÈRE.

I

Reprenons les plus belles oeuvres de l'esprit humain, le livre

d'Homère. Nous avons commencé par l'_Odyssée_, parce que, l'_Odyssée_,

c'est l'homme; l'_Iliade_, c'est le poëte. Mais d'abord une réflexion

générale.

Entre la littérature de l'Inde et celle de la Chine, littératures qui

ont précédé de bien des siècles la littérature grecque, il y a eu

l'Égypte; l'Égypte, grand mystère, grand arcane, grande éclipse

aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont

nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables

_papyrus_, ces _momies_ de la pensée humaine aux bords du Nil, ne nous

auront pas révélé leurs énigmes, que nos savants cherchent à

déchiffrer depuis cinquante ans!

Mais, si nous en jugeons par les monuments écrasants de masse et

imposants de solidité, par les montagnes des Troglodytes trouées comme

des alvéoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul

bloc, par les pyramides, ces Alpes du désert élancées au ciel d'un

seul jet, par les canaux creusés à main d'homme comme des lits au plus

débordant des fleuves, par ces bassins intérieurs que tout le sable de

l'Éthiopie ne suffirait pas à boire et que le percement de l'isthme de

Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour déverser trois mers en

une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous

en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui

couvrent le sol de l'Égypte, sa littérature dut être aussi puissante

que son architecture, car tous les arts prennent en général leur

niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense

travail d'un peuple sur la matière, vous pouvez conclure avec

certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pensée a été égal

au travail de la main; là où vous contemplez un temple de Memphis,

vous pouvez être sûr qu'il y a eu une religion; là où vous contemplez

une pyramide, vous pouvez être sûr qu'il y a eu une administration

civile; là où vous contemplez le Parthénon, vous pouvez être sûr qu'il

y a eu un Homère.

Mais, je le répète, nous ne connaissons de l'Égypte que son cadavre,

couché tout habillé dans la vallée du Nil. L'Égypte est éclipsée;

l'Égypte ressemble à ces étoiles dont les astronomes du temps de

Ptolémée nous parlent, mais qui se sont ou éteintes ou enfoncées dans

les distances incommensurables de l'éther: leur lueur, incontestée

alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament.

L'Égypte avait été le pont d'une seule arche qui avait uni

intellectuellement la Chine et les Indes littéraires et religieuses à

la Grèce; mais ce pont s'est écroulé dans le Nil, et nous ne

connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait passé

en Grèce ou à Rome. Tout date pour nous de la Grèce dans les

chefs-d'oeuvre de la troisième époque de l'esprit humain.

Les littératures primitives de la Grèce sont elles-mêmes un mystère,

jusqu'à Orphée, Hésiode, Homère. Pour mieux dire, tout date pour nous

d'Homère. L'antiquité grecque sort des ténèbres un chef-d'oeuvre à la

main. Ce chef-d'oeuvre, c'est l'_Iliade_ et l'_Odyssée_.

Un mot sur leur auteur. Les savants disent:

Ces deux poëmes furent longtemps des poésies populaires conservées

seulement dans la mémoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la

Grèce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies:

«À une certaine époque, dit-il, les poëmes d'Homère furent entièrement

anéantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par

une inondation; et, tous ces livres ayant été perdus et dispersés de

toutes parts, on n'en conservait que des fragments décousus;

l'ensemble des poëmes allait tomber entièrement dans l'oubli. Alors

Pisistrate, général des Athéniens, désirant s'acquérir de la gloire

et faire revivre les poëmes d'Homère, prit la résolution suivante. Il

fit publier par toute la Grèce que ceux qui possédaient des vers

d'Homère recevraient une récompense déterminée par chaque vers qu'ils

apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se hâtèrent de les

apporter et reçurent sans contestation la récompense promise.

Pisistrate ne renvoyait même pas ceux qui lui remettaient des vers

qu'il avait déjà reçus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces

vers il en trouvait un, deux, ou même davantage, qui étaient de trop;

de là il arriva que quelques-uns en apportèrent de leur façon. Après

avoir rassemblé tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze

grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui

paraîtrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homère,

moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges

en fait de poésie. Il remit à chacun d'eux tous les vers qu'il avait

pu recueillir. Quand chacun les eut réunis selon son idée, Pisistrate

rassembla ces compilateurs. Chacun fut obligé d'exposer son travail

particulier en présence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces

divers poëmes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalité,

n'écoutant que l'intérêt de la vérité, et ne considérant que la

convenance de l'art, déclarèrent unanimement que la compilation

d'Aristarque et celle de Zénodote étaient les meilleures; enfin,

jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la préférence.

Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portèrent des vers à

Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande récompense, en

ajoutèrent de leur façon, que l'usage ne tarda pas à consacrer aux

yeux des lecteurs. Cette supercherie n'échappa point à la sagacité des

juges; mais, à cause de la coutume et de l'opinion reçue, ils

consentirent à les laisser subsister, marquant toutefois d'un _obel_

ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme étant étrangers au poëte et

indignes de lui; ils témoignèrent par ce signe que ces mêmes vers

n'étaient point dignes d'Homère.»

Cours familier de Littérature - Volume 05 · 第 18 / 177 题