mon ami Agamemnon, les trouvaient sublimes, admirables; les autres les
jugeaient monotones et parfois ennuyeuses: j'étais de ces derniers.
Après de nombreuses citations qu'il me fit du poëme de Fingal, citations
qui me fournirent l'occasion de donner encore plus de force et de
justesse à mes critiques, Agamemnon, peu sensible aux reproches que je
faisais à ses poésies de prédilection, et sans daigner répondre à mes
critiques, me dit, avec l'autorité et l'enthousiasme grave d'un
prophète:--«Homère est admirable; mais la Genèse, Joseph, Job,
l'Ecclésiaste et l'Évangile, sont bien supérieurs aux livres d'Homère,
voilà qui est certain. Mais, je te le dis (ajouta-t-il avec plus
d'emphase encore), Ossian surpasse tout cela en grandeur! et en voici la
raison: il est beaucoup plus vrai, écoute bien! il est plus _primitif_!»
Comme ces phrases avaient plutôt l'air de l'exposition d'un dogme que
d'une critique littéraire, je ne répondis rien, et je promenai mon
regard incertain et douteux, comme quelqu'un qui n'est disposé ni à
approuver une opinion qu'il condamne, ni à combattre une erreur qu'il
regarde comme une folie. Ma perplexité accrut encore l'assurance de mon
ami Agamemnon, qui, enveloppé dans son manteau à ce moment, caressant sa
longue barbe et ayant l'air de concentrer toutes ses réflexions sur un
point pour les réduire en une pensée, en une phrase ferme et
courte:--«Homère? Ossian? se demanda-t-il, le soleil? la lune? Voilà la
question. En vérité, je crois que je préfère la lune. C'est plus simple,
plus grand; c'est plus _primitif_!»
Tels étaient à peu près les opinions et les discours du grand maître des
hommes portant la barbe à Paris, dans la dernière année du XVIIIe
siècle; d'un homme qui, malgré les travers de son esprit, a captivé
l'estime, l'amitié et quelquefois l'admiration passagère de ceux qui
l'ont vu et entendu. Quant à la plupart de ses imitateurs, qui n'étaient
que des _Grecs_, des _primitifs_ honteux; qui n'émettaient leurs
opinions que devant ceux qui les partageaient; qui s'attachaient de
fausses barbes et des tuniques le soir en rentrant chez eux, pour se
regarder dans une glace; qui s'endormaient auprès des statues antiques,
en se donnant l'air de réfléchir sur l'art, et qui, enfin, parlaient à
tort et à travers de la lune et du soleil, nous n'en dirons rien.
C'était alors le troupeau des imitateurs niais et serviles; comme chaque
époque fournit le sien.
Chose bien commune! qu'il est triste mais utile de dire: de tant
d'efforts d'imagination, de ces conversations bizarres, originales même,
qu'en est-il resté? Rien; pas un ouvrage de peinture, pas même une
notice historique, une lettre du temps qui prouve que je ne conte pas
ici une histoire faite à plaisir!
Cette secte d'artistes _penseurs_, _primitifs_, a été la partie la plus
aiguë et la plus audacieusement élevée de cette espèce de cône où la
société d'alors était contenue. C'était sous le Directoire cependant le
Consulat. Depuis la fin de la terreur, le goût des arts antiques avait
remplacé momentanément les sentiments religieux et toutes les
distractions sociales et littéraires qui avaient occupé les facultés de
l'âme et de l'esprit avant la révolution. C'était comme une
représentation du paganisme que la France se donnait. Toutes les classes
se confondaient dans les spectacles et au milieu des plaisirs. Dans les
jardins publics, les femmes, vêtues à la grecque, allaient faire admirer
la grâce et la beauté de leurs formes. Tous les jeunes gens, depuis les
plus pauvres jusqu'aux plus riches, exposaient journellement leurs
membres nus sur les bords de la Seine, et rivalisaient de force et
d'adresse en nageant. Au bois de Boulogne il y avait, chaque soir d'été,
une partie de barres célèbre. Les jours de fêtes, on faisait au
Champ-de-Mars des courses à pied, à cheval et en chars, le tout à la
grecque. Dans les cérémonies publiques, on apercevait des grands prêtres
en façon de Calchas, des canéphores comme sur les frises du Parthénon,
et plus d'une fois j'ai vu brûler, dans les grands carrés des
Champs-Élysées, de la poix-résine au lieu d'encens, devant un temple de
carton copié d'après ceux de Pæstum. Alors toutes les classes de la
société, confondues, se promenaient, riaient, dansaient ensemble sous
les auspices de la seule aristocratie véritable que l'on reconnût pour
le moment en France, la beauté.
À vrai dire, l'histoire de _la barbe_ de mon ami Agamemnon est le résumé
de celle du temps où il a vécu, car il est mort jeune, et sa fin a
coïncidé avec celle des saturnales ouvertes par le Directoire.
Agamemnon mort, tous ses cosectaires se coupèrent la barbe, remirent des
bas et endossèrent de nouveau le vil frac. Bonaparte était déjà là avec
son chapeau à trois cornes et l'épée au côté.
Je ne parlerais pas d'une vingtaine de mauvais petits écervelés,
maladroits imitateurs de la secte d'Agamemnon, s'ils n'eussent pas porté
la barbe. Mais comme ils ne se rasaient point et qu'ils fagotaient leurs
vêtements à la grecque ou à la Scandinave, ils appartiennent de droit au
sujet que je traite. Ceux-là donc, bien que passant la plupart de leur
temps en extase devant les vases étrusques, car ils étaient peintres
aussi, s'embrouillaient particulièrement l'esprit avec les poëmes et la
mythologie ossianiques. Tout en habitant Paris, ils parlaient sans cesse
du bruit de la mer sur les récifs et des forêts de Morven. Un soir,
après avoir bu un peu trop de bière, qu'ils préféraient au vin parce que
c'était plus ossianique, ils résolurent, d'un commun accord, de quitter
la cité des vices, Paris, pour aller vivre dans les forêts. Ils partent,
ayant à leur tête le plus extravagant d'entre eux, chargé d'une guitare,
à défaut de la harpe des bardes. Voilà mes gens qui, à force de marcher,
arrivent au bois de Boulogne et se mettent à réciter et même à chanter
la prose de M. Le Tourneur. C'était en automne: nos inspirés n'avaient
pas réfléchi que la nuit vient vite, et que les soirées sont fraîches à
cette époque de l'année. Surpris par l'obscurité et le froid, ils
s'avisèrent, dans un accès d'enthousiasme, de se comporter tout à fait
comme les héros d'Ossian, et, après avoir battu le briquet, ils
voulurent mettre le feu à un arbre. Mais à peine la flamme
commençait-elle à briller que la gendarmerie, alarmée de ce commencement
d'incendie, vint, sur les lieux, vous _empoigna_ tous les bardes
parisiens et les conduisit à la préfecture de police, d'où on ne les
lâcha qu'après les avoir fait raser.
Depuis ce temps, 1802, jusqu'à 1825 et 26, excepté les sapeurs de nos
régiments, personne ne s'est promené dans Paris sans avoir fait sa
barbe. C'est à la dernière époque que je viens d'indiquer, lorsque la
mort de lord Byron en Grèce eut décidément mis à la mode chez nous la
délivrance de ce malheureux pays, que l'on vit les jeunes Parisiens qui
s'occupaient des lettres et des arts commencer à laisser croître leurs
moustaches, à se coiffer avec la petite toque orientale et à fumer avec
des pipes turques, en se tenant tout de travers sur leurs siéges et sur
les canapés.
La révolution que Heyne, Winkelmann et Hamilton avaient faite par leurs
travaux, en 1772, pour remettre en honneur l'antiquité, l'art antique,
et opposer une digue au goût dépravé qui régnait dans toute l'Europe,
lord Byron, par ses ouvrages, l'arrêta court, en refit une autre, et
imposa aux hommes de son temps un goût tout particulier, _excentrique_,
comme disent les Anglais, et qui n'est autre chose que les fantaisies
énergiques et fashionables tout à lu fois de l'auteur de _Lara_ et de
_don Juan_. Depuis 1824, tout ce qui a été fait en prose, en vers et en
peinture, sur le théâtre ou dans les romans, l'aspect donné aux
appartements, la forme des meubles, tout enfin s'est senti et se sent
encore de cette volonté fantasque, cruellement impartiale et moqueuse,
qui se plaît à garrotter le bien et le beau avec le mal et le laid; de
cette volonté qui, du même effort, apprécie et rabaisse le mérite de
chaque être, de chaque objet, de chaque chose; enfin de cette volonté
puissante, il est vrai, mais satanique, qui a imprimé aux ouvrages de
lord Byron leurs beautés sublimes et leurs tristes défauts. C'est encore
aujourd'hui le souffle capricieux de cet homme qui fait voguer depuis
les frêles barques jusqu'aux grands navires sur lesquels nos écrivains
et nos artistes se confient à l'océan poétique.
L'impulsion donnée aux lettres et aux arts par Byron, quoique
excessivement puissante, n'ayant cependant frappé que de biais, si je
puis m'exprimer ainsi, ne peut se faire sentir bien longtemps. En effet,
l'expérience a déjà prouvé la vérité de ce que j'avance; car, de
l'imitation des ouvrages de ce poète, où il s'est plu à dépeindre les
rêveries de personnages fantastiques dont on ne connaît ni le pays, ni
le nom, ni précisément les malheurs, on n'a pas tardé, en imitant Walter
Scott (car nous autres Français nous avons toujours besoin de quelqu'un
qui nous pousse pour faire du nouveau); on n'a pas tardé, dis-je donc, à
se jeter dans les pastiches des ouvrages du moyen âge. On a fait des
chroniques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles; on a contrefait le langage
de Rabelais, en regrettant beaucoup de ne pouvoir faire revivre celui de
Joinville et de Villehardouin; et, non content de remettre en lumière
ces curiosités du style ancien, on a compulsé les manuscrits, étudié les
miniatures qu'ils renferment, pour donner au surcot, à l'aumônière et
aux souliers à la poulaine, tout le degré de réalité possible dans les
représentations que l'on en devait faire.
Dans le moyen âge, on portait de la barbe. L'engouement que l'on avait
eu à Paris pour les Grecs modernes avait déjà introduit l'usage de la
moustache. On laissa pousser la _royale_, et au bout de quelque temps on
se décida à être complétement barbu.
Or, c'est en étudiant avec un amour désordonné les peintures des vases
étrusques et la statuaire antique, que mon ami Agamemnon et ses
imitateurs en sont arrivés à s'habiller à la grecque et à laisser
croître leur barbe; de même, dans les quatre ou cinq années qui viennent
de s'écouler, tous ceux qui ont recherché curieusement les points de
centre des ogives, qui se sont passionnés pour les costumes du temps de
Charles VI, qui ont étudié les diablotins symboliques et énigmatiques
sculptés sur les cathédrales, qui se nourrissent l'esprit de l'_Enfer_
du Dante et de l'espèce de mythologie infernale introduite en Europe par
le catholicisme et la chevalerie, tous ceux-là donc, apprenant par les
manuscrits et les peintures qui les ornent que les hommes qui vivaient
dans les temps où l'on a inventé, chanté, peint et aimé toutes ces
choses, portaient la barbe, ont laissé pousser la leur, et, autant que
la mode et les bienséances l'ont permis, ils ont même porté et portent
encore des habits taillés et ornés comme ceux que l'on portait au moyen
âge.
Cependant, il faut le dire, les _gothiques_ de 1832 ne sont pas aussi
sincèrement enthousiastes du moyen âge que les antiques de 1799
l'étaient de la Grèce du temps d'Homère. Ce n'est pas le costume de
l'époque d'Alexandre ou même de Périclès qu'avait été prendre mon
peintre _primitif_, mais celui d'Agamemnon, de Calchas.
Quelle honte pour les écrivains, les peintres, et même pour un certain
nombre de fashionables d'aujourd'hui, épris des charmes du moyen âge,
lorsque, au lieu de les trouver couverts des vêlements des XIIe et XIIIe
siècles, temps héroïques de la chevalerie, on les voit adopter l'habit
(imparfaitement copié encore) de Henri III, et se donner l'air et la
tournure de crispins sombres et préoccupés!
Mais cette différence peut s'expliquer par un mot: nos maniaques de
moyen âge ne sont pas si fous qu'ils voudraient l'être, et, par
nécessité comme par goût, ils portent des gants blancs, fréquentent le
monde et les salons. Mon pauvre ami Agamemnon avait la société en
horreur, parce qu'il y rencontrait des fracs et des bonnets à dentelles,
et il s'habillait à la grecque pour régénérer les habitudes, les goûts,
les moeurs mêmes de ses contemporains.
À part le degré de bonne foi ou de folie des uns et des autres, et en
considérant cette manie qui s'est manifestée en Europe depuis la
information de Luther, de _restaurer_ les moeurs, les croyances, les
gouvernements, les goûts, les arts, et jusqu'aux habillements d'après de
vieux types usés par le temps et les améliorations progressives, on
s'étonne que ces tentatives, qui en général ont eu un si mince succès et
si peu de bons résultats, séduisent encore périodiquement toutes les
jeunes têtes, à chaque génération. Le comique de la chose est de voir
les fous enthousiastes venus en dernier se moquer très-justement et
très-raisonnablement de ceux qui les ont précédés. Ainsi je me souviens
d'avoir vu mon ami Agamemnon rire à se tenir les côtés en entendant le
récit du repas où M. Dacier, le traducteur d'Homère sous Louis XIV,
faillit empoisonner ses amis avec un brouet noir préparé à la
lacédémonienne. Ceux de nos lecteurs qui portent la barbe pointue et des
gilets pincés, comme on en vit, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, ne
vont pas manquer de se récrier sur l'inconcevable folie de mon pauvre
Agamemnon et de ses cosectaires.--«Mais c'est un conte que nous brode là
l'auteur, diront-ils; comment est-il possible que des hommes qui
n'étaient pas fous à lier aient eu l'idée de faire revivre les idées,
les usages et le costume du paganisme grec, dans un pays chrétien? Ces
idées étaient toutes contraires à nos croyances religieuses; les
pratiques des statuaires grecs et tout le système _artistique_ de
l'antiquité, basé sur une mythologie et des idées morales pétrifiées
aujourd'hui comme les statues qui en consacrent le souvenir, ne sont
plus en harmonie avec nos habitudes religieuses et nationales!--Cela est
hors de doute, dira un autre qui à grand'peine s'est donné l'air pâle et
échevelé du chevalier Bertram dans _Robert le Diable_, ces gens-là
étaient fous avec leur Grèce antique et leur costume d'Opéra. Mais tout
ce qui se faisait alors dans les arts était théâtral. Rien n'était
naturel, parce qu'on allait chercher le principe de tout ce que l'on
avait à faire ou à dire, hors de notre religion, hors de notre pays,
hors de nos moeurs. Nous sommes chrétiens; disons mieux, nous sommes
catholiques. La véritable civilisation moderne date du moyen âge; elle
est née avec les monuments à ogives, avec les poëmes religieux et
chevaleresques de la Table ronde et du Dante. Notre imagination
sympathise avec les géants, les nains, les anges, les fées, les diables,
les goules et Satan. C'est là qu'il faut retourner pour reprendre la
véritable route que les écrivains et les artistes de la prétendue
renaissance sous François Ier, et du _classicisme_ sous Louis XIV, nous
ont fait abandonner. Alors nous serons véritablement originaux et
naturels dans nos productions, et, si nous nous y prenons avec tant soit
peu d'adresse, nous arriverons à être naïfs, soyez-en sûrs.»
Ce qu'il y a de curieux et de très-amusant, quand on compare les faits
et les discours des barbus de 1799 avec ceux des barbus de 1832, c'est
de reconnaître l'analogie qui se trouve dans les plus petits détails des
opinions de ces deux sectes. Ainsi à l'Homère des uns s'oppose le Dante
des autres; les premiers voulaient redevenir _primitifs_, les seconds
prétendent modestement à la naïveté; mon ami Agamemnon n'admettait en
architecture que les temples de Sicile et de Pæstum, que les vases grecs
comme modèles de peinture; les _naïfs_ de nos jours étudient
religieusement la cathédrale de Cologne, les peintures de la première
école allemande et les vignettes des plus anciens manuscrits. Enfin il
n'est pas jusqu'aux poésies septentrionales et vaporeuses de ce pauvre
Ossian, si complétement oublié de nos jours, dont les _naïfs_ de ce
temps n'aient retrouvé l'analogue dans les ballades anglaises et
écossaises du moyen âge, publiées par Percy et mises en oeuvre par Walter
Scott.
On voit que, sans compter celle de la barbe, toutes ces analogies sont
frappantes.
Mais revenons à la barbe et examinons scrupuleusement l'influence
qu'elle a pu avoir sur le mérite, les talents et les productions des
_primitifs_ qui l'ont portée en 1799, afin de préjuger des avantages
qu'en retireront les _naïfs_ barbus de 1832. À la première époque, nous
voyons que mon ami Agamemnon et ses cosectaires n'ont rien produit,
n'ont transmis aucun ouvrage qui témoigne de leur passage en ce monde,
tandis que les deux Chénier, les Ducis, les Delille, les Parny, les
David, les Girodet, M. de Chateaubriand, M. L. Lemercier, M. Gérard, M.
Gros, M. Ingres, M. Hersent, et quelques autres qui se sont toujours
rasés, ne laissent pas cependant d'avoir leur mérite et nous ont donné
des ouvrages qui, bien que pour ne pas être à la mode, ont fait et font
encore quelque bruit dans le monde.
La barbe, en 1799, a donc été un indice du mérite que l'on voulait
avoir, du génie dont on se croyait doué, mais point du tout d'un talent
acquis et réel que l'on possédât.
Or, j'observe que, de nos jours, outre les vivants déjà nommés
ci-dessus, MM. de La Mennais, de Lamartine, Casimir Delavigne, Victor
Hugo, P. Mérimée, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, Robert, Schnetz, P.
Delaroche, H. Vernet, Champmartin, E. Delacroix, les frères Johannot, et
quelques autres, se rasent.
Porter la barbe longue quand tout le monde se rase n'est donc pas, comme
quelques personnes le croient aujourd'hui, un moyen infaillible de
devenir naïf, original; d'avoir un talent vrai, fort ou poétique, et de
donner une direction nouvelle et heureuse aux lettres et aux arts: cela
indique tout simplement que l'on désire avoir ces qualités, ce mérite,
et assez souvent que l'on croit les posséder.
Dans tous les pays et chez tous les peuples, la barbe portée par des
hommes isolés au milieu d'une population imberbe a toujours été la
preuve non équivoque d'une prétention de leur part à restaurer, à
régénérer quelques vieux usages ou des goûts anciens que le temps avait
usés. Depuis qu'Octavien-Auguste avait pris pour lui et donné à la haute
société de Rome l'habitude de se raser chaque jour, tous les marchands
de philosophie, tous les gens qui colportaient de la rhétorique et des
vers dans cette ville, ainsi que ces petits républicains entêtés et
hargneux qui, sous les empereurs, parodièrent Caton l'ancien et Régulus,
se teignaient la ligure de cumin, afin d'être bien jaunes, et portaient
le bâton, la barbe et des poignards, pour avoir l'air d'être plus
vertueux et meilleurs citoyens que les autres.
Les folies des hommes changent de forme; au fond ce sont toujours les
mêmes.
E. J. DELÉCLUZE.
LES BARBUS,
par Ch. NODIER.
Je ne veux pas en vérité vous reparler aujourd'hui du _Livre des
Cent-un_, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font
sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux
pas même vous parler en particulier du chapitre de M. Delécluze, parce
que nous avons déjà dit qu'il était extrêmement joli. Je veux vous
parler des _Barbus d'autrefois_, dont il est question dans le chapitre
de M. Delécluze, et j'ai un certain intérêt à la chose, pour avoir été
de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de _doyenneté_ que
j'échangerais volontiers contre un brevet de _Bousingot_ à la moustache
vierge. Vous me direz peut-être là-dessus que _Bousingot_ et _Doyenneté_
ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, où se trouvent tant de
mots français et tant de mots qui ne demandent qu'à l'être; vous pouvez
vous tenir bien tranquille sur cette petite difficulté, je vous donne ma
parole d'honneur qu'ils y seront demain.
Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je pétillais d'écrire sur les
_Barbus d'autrefois_. C'était à la fois une pensée si délicieuse et si
imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pensée, un rêve,
un poëme, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en
effet, et si le souvenir qui m'en était resté n'appartenait pas tout
bonnement aux hallucinations du sommeil. Voilà M. Delécluze qui m'a
détrompé, grâce au _Livre des Cent-un_, car il ne l'aurait jamais écrit
ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il
reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il
s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se
ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les
mêmes motifs de réticence, moi qui me fie à mes écrits par une puissance
de crédibilité intime qui est le résultat très-naïf de ma sensation. Ce
n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle
des lunettes à travers lesquelles on voit la vie à vingt ans, avec ce
drôle de regard d'un enfant à tête folle qui prend toutes ses illusions
pour des réalités. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas
ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est
vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la
vérité! La preuve, c'est que M. Delécluze est venu et que me voilà
parti.
Il vous a très-élégamment raconté cette société barbue d'hommes de génie
qui ne savaient pas leur portée, ou qui se souciaient peu d'y atteindre;
de coeurs vite lassés, d'âmes soudaines et impatientes qui avaient
traversé brusquement l'art et la poésie pour se réfugier dans la
méditation; il vous a parlé de ces pythagoriciens à costumes de théâtre,
que David appelait ses _Grecs_, et qu'il repoussa sans façon, quand
Napoléon, effrayé de l'habit de Pélopidas et de Philopoemen, craignit
d'en retrouver l'inflexible caractère dans l'atelier d'un peintre ou la
mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi à souhait,
même quand elle l'a frappé dans la gloire de sa solitude, le débarrassa
en peu de temps de cette inquiétude frivole. L'âme de ces gens-ci
dévorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en
faisait raison avant l'âge de vingt-cinq ans. Ainsi s'évanouirent dans
leur fleur les individualités les plus fortes et les plus tendres qui
aient jamais honoré la race de l'homme; et ce que je dis là, je n'aurais
pas osé le dire avant M. Delécluze, quoiqu'il reste, grâce au ciel, cent
témoins dignes de foi à l'appui de son témoignage.
Les sages se désintéressèrent peu à peu d'un sentiment qui pouvait
n'être qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles
s'accoutumèrent à vivre autrement qu'ils n'avaient vécu. Certains
consentirent à rejeter tout ce passé d'amour et de poésie dans les
trésors stériles de la mémoire. Je suis des faibles et je me souviens.
M. Delécluze, qui se formait alors à de belles et savantes études, et
qui avait déjà pour nous ce relief social que donnent une instruction
acquise et une position préparée, ne nous connaissait que par des
superficies, et je lui sais gré de n'avoir pas jugé désavantageusement
une association d'hommes et de femmes dont la vie extérieure ne se
distinguait que par la bizarrerie des vêtements. Cependant il s'agissait
très-peu pour les _penseurs_ ou _primitifs_ de M. Delécluze de se
montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pâris,
sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prêtresse. D'autres
pensées dominaient cette pensée, et l'Agamemnon dont il est question
dans le _Livre des Cent-un_ l'exprimait avec une haute puissance quand
Napoléon, devenu à son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler
pour donner des leçons de dessin aux filles de son frère, le comte de
Survilliers, ou Napoléon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours
avec les noms!
«Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois
mois), pourquoi avez-vous adopté une forme d'habillement qui vous sépare
du monde?
--Pour me séparer du monde,» répondit le peintre.
Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une
épée. Il s'y connaissait.
Les _penseurs_ ou _primitifs_ ne s'étaient pas donné de nom. Ils
n'avaient pas, comme toutes les théories d'aujourd'hui, une raison de
commerce comptable et spéculative. Ils étaient pour cela trop au-dessus
des combinaisons de l'orgueil et de l'intérêt; mais ils reconnaissaient
des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer
le nom qu'ils acceptèrent quand ils devinrent quelque chose, une
agrégation, une secte, une espèce de parti; je ne répugne pas aux
qualifications. Une telle société ne s'élève que dans une vieille
société qui sent le besoin de se renouveler.
Leur théosophie se réduisait à peu de chose, à un sentiment immense,
mais vague, du génie de la création, à un désir ardent, mais douteux, de
l'immortalité. Leur morale était plus positive. Dans les caractères
médiocres, elle n'était qu'austère et judaïque; dans les caractères
puissants, elle était prosélytique et passionnée. C'est le propre des
belles âmes qui cherchent à se faire une foi de leurs affections. Il y
avait en eux du gymnosophiste, de l'essénien, du morave et du quaker;
mais ce n'était rien de tout cela; ce n'était peut-être pas mieux,
c'était plus. C'était ce qui n'a jamais été deux fois et qui ne sera
peut-être jamais.