presque exclusivement alors toutes les richesses d'art, E. Le Sueur,
guidé seulement par les copies gravées des ouvrages de Raphaël et de
quelques grands maîtres, pauvre et séquestré du monde, deux conditions,
il est vrai, qui favorisent souvent l'essor du génie, échappa aussi à la
triste influence des derniers peintres italiens transmise en France par
Simon Vouet; tandis que Charles Le Brun, son condisciple, entraîné sans
doute plutôt par la nécessité de faire face aux grands travaux qui lui
furent confiés que par son goût et ses instincts, qui étaient élevés,
fit prendre à l'école française la fausse route ouverte par Carle
Marotte et Pietre de Cortone, et la poussa dès son origine vers la
décadence où elle était tombée quand David parut.
D'après cet aperçu rapide de la marche de l'art en France de 1660 à
1775, on voit qu'à un peu plus d'un siècle de distance, David, se
trouvant dans des conditions analogues à celles où avaient été N.
Poussin et E. Le Sueur, fut aussi forcé de rompre en visière avec les
artistes de son temps, de remonter peu à peu de l'étude des grands
maîtres à celle de l'antiquité, et d'exercer son art d'après des
principes nouveaux; effort courageux et si rare, qu'il faut remonter
jusqu'à nos deux premiers grands peintres, Poussin et Le Sueur, pour en
retrouver l'exemple.
Mais il y a trop de différence, soit en Italie, soit en France, entre
les idées admises au commencement du XVIe siècle et celles du milieu du
XVIIe, pour qu'il soit possible de comparer les éléments poétiques des
compositions des anciens maîtres italiens et de nos deux grands peintres
français. À plus forte raison l'embarras s'accroit-il, si à ces
appréciations on cherche à ajouter celle de ce que les ouvrages de David
renferment de poétique.
Ces trois siècles ont eu une vie intellectuelle propre à chacun d'eux,
et à chaque époque les ouvrages d'art en ont fidèlement conservé et
transmis le reflet. Au temps de Michel-Ange et de Raphaël, les sujets
tirés de la Bible ou de la mythologie faisaient admettre le merveilleux.
Déjà vers la moitié de sa carrière, le Poussin, renonçant à l'emploi des
symboles et de l'allégorie, s'attachait à la réalité.
Quant à David, entraîné tout à la fois par les idées de son temps et par
une étude plus exacte et plus profonde de l'art des anciens, à l'instar
de l'école grecque, il mit toute son application à chercher et à rendre
la poésie de la forme, à travers laquelle s'échappent la vie et la
pensée, au lieu de suivre le système opposé, adopté par les artistes
modernes, et qui consiste à rendre l'idée sans trop se soucier de la
forme qui l'exprime.
Tels sont les efforts faits par David pendant toute sa vie, et dont le
résultat le plus brillant, et presque complet, est le tableau des
_Sabines_, ouvrage puissant, plus original qu'on ne le pense encore, et
qui, après avoir déjà triomphé de toute espèce de critique pendant plus
d'un demi-siècle, sera toujours compté, selon toute apparence, au nombre
des premiers chefs-d'oeuvre de l'école française.
LISTE.
DES ÉLÈVES DE LOUIS DAVID, DEPUIS 1780 JUSQU'EN 1816.
Abel de Pujol ¤, Institut.
Alberti.
Allais.
Allier, sculpteur.
Alvarez, sculpteur espagnol.
Aparicio.
Auger.
Augustin.
Bain, graveur.
Barbier-Valbonne ¤.
Bataglini.
Bailly.
Bayard.
Beaudoin.
Beauvoir.
Beaugard.
Bellefonds (les frères).
Bergeret ¤.
Bernier.
Berthon ¤.
Besselièvre, miniaturiste.
Bither.
Bodard, miniaturiste.
Bonvoisin.
Bourgeois, dit Perroquet.
Bourgeot.
Bourgeois, paysagiste.
Bourgeois.
Bosio, aîné, peintre.
Bouché.
Bouchet.
Bouchot ¤.
Broc ¤.
Bruslard (le marquis de).
Bruloy.
Buguet.
Bulgari, Grec.
Cagnot.
Cailier.
Camerenda.
Caminade ¤.
Camus (Ponce).
Chambray, ingénieur.
Chandepie.
Carbonnier.
Casanova.
Cathelineau.
Cayer.
Chaix (deux de ce nom).
Chéry.
Clesse.
Cochereau, peintre de genre.
Collet.
Collot.
Colombet.
Colson.
Constantin, de Smyrne.
Cotteau, dessinateur.
Couder ¤, Institut.
Crignier.
Craft, de Colmar.
Damame.
D'Aubusson (le marquis).
David (d'Angers) ¤, Institut.
Debourge, ingénieur.
Debret (J. B.).
Degeorge.
D'Hardivilliers.
D'Hautpoult (marquis général d') C. ¤.
Delaille, Corse.
Delafontaine, ciseleur.
Delanoue.
Delaperche.
Delaroche (Jules).
Delaville.
Delavoipierre, de Rouen.
Delécluze (E. J.) ¤.
Delorme, miniaturiste.
Demontabert (Paillot) ¤.
Drolling ¤, Institut.
Drouais (J. G.).
Desaint ¤.
Desaubiers.
Destoucbes.
Desormerie, musicien.
Despois.
Devèze.
Desvosge (Anatole).
Devienne.
Devillers (Georges).
Devouge.
Dubois.
Dubois, antiquaire.
Dubufe, père ¤.
Ducis ¤.
Duffau.
Dumont ¤, Institut.
Dumont.
Dupavillon.
Dupont.
Dupré (Louis) ¤.
Durand, amateur de tableaux.
Duval Le Camus ¤.
Épinat.
Éthis.
Espercieux, statuaire.
Fabre (de Montpellier) ¤.
Franque (Joseph).
Fontenay.
Fouques.
Franque (Pierre) ¤.
Fragonard (Alexandre).
Gachot.
Gaillot ¤.
Gaétan.
Galimard.
Garnerey (F. J.).
Garreau.
Gassies.
Gaston.
Gauffier, pensionnaire.
Gautherot.
Genty.
Gérard (François), baron, O. ¤, Institut.
Girodet de Trioson (A. L.), C. ¤, Institut.
Giroust, statuaire.
Godefroy.
Gondret.
Gossard, graveur.
Gossuin.
Goupilleau de Fontenay, fils.
Granet, O. ¤, Institut.
Grandin, de Louviers.
Granger ¤.
Grégorius, de Bruxelles.
Grenier.
Gros, baron, O. ¤, Institut.
Gudin.
Gué (J. M.).
Guillemot ¤.
Harriet (F. J.).
Hennequin.
Hervier, miniaturiste.
Hesse, père.
Hollier, miniaturiste.
Houdetot (le comte d') ¤.
Hubert.
Hue, fils.
Huin (les deux frères).
Huyot, arch. ¤, Institut.
Ingres, C. ¤, Institut.
Isabey, père, miniaturiste, O. ¤.
Jacques, miniaturiste.
Jeuffrain, de Tours.
Laby.
Lacroix (Pierre).
Lafaye, de Grenoble.
Laguiche.
Langlois, de Rouen, antiquaire.
Langlois ¤, Institut.
Lamadelaine (de).
Laneuville, portraitiste.
Larivière, père.
Lavalette.
Laville Le Roux (Mme Benoit).
Laville Le Roux (Mlle).
Lavit, professeur de perspective.
Lebel (C. J.).
Lebrun, peintre.
Le Brun (Topino).
Lebrun, architecte.
Le Cerf.
Lemaire.
Légé, ami de Gros.
Legendre.
Lemasle.
Leroy.
Leroux, graveur.
Letronne, antiquaire, C. ¤, Institut.
Letronne, frère du précédent.
Lisignol, de Genève.
Loche.
Lubin, décapité, 10 thermidor.
Lullin (A.), de Genève.
Macipe.
Madrazo (D. José de).
Madou, Belge.
Massard, aîné.
Massard (Félix).
Massard (V.). graveur.
Mélion.
Mendouze.
Mercier (Napomucène), Institut.
Mergerie.
Meslin.
Milon.
Mongetz (Mme).
Moll, Belge.
Monrose, frère de l'acteur.
Moreau, peintre.
Moreau (C), archit. et peintre.
Moriez.
Mourette, fameux joueur d'échecs.
Mouron.
Mulard.
Mullard, deuxième du nom.
Muller, graveur.
Musson.
Mutin.
Naigeon, père.
Naigeon, fils.
Navet.
Navetz, de Bruxelles.
Odevaere, Belge.
Paradis.
Parseval de Grandmaison ¤, Institut.
Parizeau.
Pâté-Desormes.
Patry ¤.
Pelletier.
Pernaux, professeur à Versailles.
Perrié, de Nîmes.
Peron (Alexandre).
Peyranne.
Pimentel.
Peytavin.
Pichaux, dessinateur, architecte.
Paelinck, Belge.
Poisson.
Poussin (A), à Bourbon.
Prial.
Prot.
Quay (Maurice).
Queylar (Paulin du).
Raffeneau de Lisle.
Rathier.
Remy.
Rétig.
Revené.
Revoil, de Lyon ¤.
Reverdin (G.) de Genève.
Richard-Fleury, de Lyon.
Richard, professeur.
Ribera.
Riesner, portraitiste.
Rioult.
Ris.
Robert (Léopold) ¤.
Robert.
Robin.
Rogues (G.), de Toulouse.
Roland, de la Jamaïque.
Roquefort, antiquaire.
Rouen-Delignière.
Rouget ¤.
Rouillard, portraitiste ¤.
Rude, statuaire.
Rumeau.
Rutxhiel, statuaire.
Saint-Aignan (le Cte de), O. ¤.
Saint-Omer.
Saint-Romain (de).
Saurin.
Sauvé, graveur.
Schnetz (V.), O. ¤.
Schnetz, deuxième du nom.
Schwekle, Allemand, statuaire.
Sedaine, fils, architecte.
Senave.
Simon.
Smitz, dit l'Espagnol.
Souchon.
Souflot fils.
Stapleaux, Belge.
Svoboda.
Suau.
Taban.
Tarin.
Ternie.
Tieck, de Berlin, statuaire.
Taunay, sculpteur.
Vinaché, aîné, ingénieur.
Vinache, jeune.
Vincent (F. P.)
Valois, statuaire ¤.
Vallin (Mme Nanine).
Vanderval.
Vanestadt.
Vangael.
Vanheglen.
Varlencourt.
Vaudran.
Vermay.
Veron-Bellecourt, p. de fleurs.
Wicar.
Wolf.
APPENDICE.
Pour compléter autant qu'il est possible ce qui se rattache à l'histoire
de l'école de David, et en particulier à celle de la secte des
_Penseurs_, née dans son sein, nous ajoutons à ce volume deux pièces
publiées à ce sujet en 1832. L'une, _les Barbus d'à présent et les
Barbus de 1800_, est comprise dans le VIIe volume des _Cent-un_;
l'autre, qui parut quelque temps après, est un article que feu Charles
Nodier publia dans le journal _le Temps_, à la date du 5 octobre 1832.
Le jour quelque peu différent sous lequel les auteurs de ces deux pièces
ont envisagé le caractère de Maurice Quay, et la secte dont il fut le
chef, présentera peut-être quelque intérêt. Sans prétendre donner à ce
mouvement intellectuel, qui n'a fait que paraître et s'arrêter, une
importance qu'il n'a point eue et qu'il ne pouvait avoir, le souvenir
mérite d'en être conservé par cela seul que la secte fondée par Maurice
Quay, et dont Charles Nodier a fait partie pendant les dernières années
du XVIIIe siècle et les quatre premières du XIXe peut donner une idée de
l'esprit qui animait une partie de la jeunesse vers 1800, alors que,
revenue des exagérations révolutionnaires et irréligieuses de 1793, et
après avoir passé par les moineries des théophilanthropes, la France
était ramenée par une pente invincible vers les autels chrétiens que le
premier consul venait de relever.
LES BARBUS D'À PRÉSENT ET LES BARBUS DE 1800.
Je me suis toujours rasé, cependant j'ai eu autrefois et j'ai encore
aujourd'hui des amis qui ont eu et ont la manie de porter leur barbe, de
s'habiller d'une manière étrange et bizarre; de se donner beaucoup de
peine, en un mot, pour ne pas avoir l'air d'être de leur pays, de leur
siècle, de leur temps. Au nombre de ces amis, de ces connaissances, il
s'est trouvé et il se trouve encore des hommes qui n'ont manqué ni
d'esprit, ni de mérite, ni même de talent. Or, il n'y a que les
bizarreries des sots qui ne m'occupent pas. Quant à celles des gens
d'une certaine étoffe, je les observe, je les étudie même volontiers et
avec soin, comme on écoute avec d'autant plus d'attention la touche
fausse d'un instrument qu'on désire le mettre d'accord.
J'ai donc eu deux générations d'amis barbus. Les uns, de 1799 à 1803;
les autres, depuis 1827, à ce que je crois, jusqu'à l'année présente
1832. Remontons d'abord à l'histoire des premiers.
On sait que la révolution qui s'est opérée dans les beaux-arts et dans
la science de l'antiquité en Europe a précédé la grande révolution
politique de la France de quelques années. Les études sérieuses que
Heyne et Winkelmann tirent sur les écrits et les monuments de
l'antiquité ayant remis le Grecs et les Romains en faveur, il est assez
naturel de croire que cette prédisposition des esprits put contribuer à
donner aux révolutionnaires politiques de 1789 cette tendance qu'ils ont
eue à nous gouverner, à nous habiller même à la Spartiate et à la
romaine. Quoi qu'il en soit, le fait est que cette manie d'imiter les
anciens s'est emparée alors, sinon des meilleurs esprits, au moins des
plus énergiques et des plus entreprenants. Les arts d'imitation, les
théâtres, la littérature en général et jusqu'aux ameublements, tout se
ressentit de cette fureur d'imiter les Romains d'abord, puis, plus tard,
les Grecs. Ce fut quelque temps après la terreur que la connaissance des
vases grecs, dits étrusques, devint plus familière aux artistes; et
c'est de cette époque que date précisément le goût pour les formes et
les ornements grecs, dont on lit l'application aux modes de femmes, à la
décoration des appartements et aux ustensiles les plus communs.
Mes premiers amis barbus étaient de ce temps. Jusque-là ils s'étaient
rasés et vêtus comme tout le monde. Mais il arriva que David, dont ils
étaient élèves ainsi que moi, venait d'exposer son tableau des
_Sabines_. Cet ouvrage, qui excita l'admiration du public, n'eut pas
l'approbation entière de quelques disciples du maître. Ces jeunes gens
osèrent hasarder d'abord des critiques légères, puis plus graves, tant
qu'enfin le jugement porté sur ce tableau fut qu'il y avait bien quelque
bonne intention de marcher dans la voie des Grecs, mais qu'on n'y
trouvait rien de simple, de grandiose, de _primitif_ enfin, car c'était
là le grand mot, comme dans les _peintures des vases grecs_, et séance
tenante, David fut déclaré, par ses élèves hérétiques, _Vanloo_,
_Pompadour_ et _Rococo_; car il est bon que l'on sache que ces
sobriquets, nés dans les ateliers de peinture, ont plus de vingt-cinq
uns de date.
Cependant David ne put souffrir que l'on exerçât de pareilles critiques
contre lui, dans son école même. Sans faire d'éclat, il trouva moyen de
donner à entendre à ceux de ses disciples à qui ses leçons ne
convenaient pas, de ne plus troubler les études de leurs anciens
camarades.
C'est alors que se forma la secte des _penseurs_ ou des _primitifs_, car
on leur donnait indifféremment ces deux noms. Sans parler encore des
principes singuliers d'après lesquels ils entendaient exercer l'art de
la peinture, il fut convenu entre eux que, pour se garantir plus
sûrement de toutes les habitudes maniérées et grimacières de la société
des temps modernes, ils prendraient des costumes grecs, et parmi ces
habillements, ceux encore qui étaient en usage dans l'ancienne Grèce;
car pour eux, Périclès était un autre Louis XIV et son siècle sentait
déjà la décadence. Bref, ils firent tailler leurs habits sur le patron
de ceux qui couvrent les figures représentées sur les vases siciliens,
réputés les plus antiques de tous, et ils laissèrent croître leurs
cheveux et leur barbe.
Le nombre de ceux qui eurent la volonté ferme et les moyens de se passer
cette fantaisie ne fut pas grand; il se monte à cinq ou six; mais ils
ont excité la curiosité; et il y a sans doute encore à Paris des
personnes qui doivent se souvenir d'avoir vu, vers 1799, se promener
dans les rues deux jeunes gens portant leur barbe, dont l'un était vêtu
en Agamemnon, et l'autre en Pâris, avec l'habit phrygien. J'étais lié
d'amitié avec tous deux, mais plus particulièrement avec Agamemnon, qui
venait assez souvent chez moi, au grand étonnement du portier de la
maison et de mes voisins.
Agamemnon[76] avait alors vingt ans environ. Grand, maigre, les cheveux
et la barbe noirs et touffus, son regard ardent, et son expression tout
à la fois passionnée et bienveillante, avaient quelque chose qui
imposait et attirait en même temps. On retrouvait dans cet homme du
Mahomet et du Jésus-Christ, deux personnages pour lesquels il avait du
reste une profonde vénération. Agamemnon, jeune homme fort spirituel,
avait l'élocution facile, nombreuse, élégante; et, soit que cela lui fut
naturel, ou que ce fût une qualité acquise, il trahissait toujours par
le choix de ses expressions, par l'arrangement de ses phrases et par le
fréquent emploi qu'il faisait des comparaisons et des images les plus
brillantes, cette abondance un peu emphatique que l'on remarque dans les
discours et les écrits des Orientaux. Cependant sa conversation était
pleine, substantielle et variée. Quant à son costume, qui consistait en
une grande tunique descendant jusqu'à la cheville du pied, et en un
vaste manteau dont il couvrait sa tête en cas de pluie ou de soleil, il
était fort simple, et j'ai vu peu d'hommes de théâtre, je n'en excepte
pas même Talma, qui portassent cette espèce de vêtement avec plus de
grâce et d'aisance que mon ami Agamemnon.
Il faut croire que le fond de mon caractère plaisait à Agamemnon, car
j'étais loin de partager ses doctrines exorbitantes sur la pratique des
arts d'imitation. Je ne prenais même aucune précaution pour combattre
ses opinions, bien qu'il fût habitué à les voir reconnues comme des lois
par ses adeptes et ses imitateurs. Je ne le vis qu'une ou deux fois dans
son atelier. C'était une immense pièce dans laquelle une toile de trente
pieds de long était placée diagonalement. Dans le triangle noir derrière
la toile étaient de la paille pour dormir et quelques ustensiles de
ménage. L'autre triangle formait l'atelier proprement dit, et c'est là
où j'ai vu mon ami Agamemnon chargeant sa palette, qui avait quatre
pieds de diamètre, devant sa toile, où était dessiné seulement le sujet
de Patrocle renvoyant Briséis à Agamemnon, le roi des rois.
Cet ouvrage n'a jamais été même ébauché. Toutefois Agamemnon le peintre
était fort laborieux, contre l'usage de tous les _penseurs_ et
_primitifs_, ses imitateurs. À l'école de David, il a fait une assez
grande quantité d'études, auxquelles il a imprimé un cachet de vérité,
de grandeur et de beauté qui frappait tout le monde. Depuis ce temps, où
mon jugement s'est formé par la comparaison d'un grand nombre de
peintures, j'ai eu l'occasion de revoir les productions de ce jeune
homme, et il est certain qu'elles promettaient un peintre.
Ce fut lorsqu'il se déclara chef de secte et qu'il abandonna l'atelier
de David, que ses idées, fort exagérées déjà, s'embrouillèrent et le
conduisirent peu à peu à un état d'extase et d'enthousiasme permanent,
qui tenait, je crois, de la folie. Mais c'est avant cette catastrophe
qu'il est venu assez souvent chez moi, où nous nous réunissions avec
quelques-uns de ses amis et des miens.
On sait déjà le petit nombre de monuments antiques qu'il admettait parmi
ceux qui pouvaient servir de modèles pour appuyer les études et former
le goût. Selon lui, afin de couper court aux pernicieuses doctrines et
d'empêcher le faux goût de se propager, il aurait fallu ne conserver que
trois ou quatre statues du musée des antiques d'alors et mettre le feu à
la galerie des tableaux, après en avoir ôté une douzaine de productions,
tout au plus. Le fond de son système était d'observer l'antique et de ne
travailler que d'après nature; mais il ne regardait l'imitation que
comme un moyen très-accessoire, et la plus sublime beauté comme le seul
but véritable de l'art.
Parmi les raisons qui ont pu lui rendre ma société agréable, malgré
notre dissentiment d'opinion sur la nature et le but réel des arts dans
nos sociétés modernes, j'ai pensé que l'étude assez suivie que je
faisais alors de la langue grecque en était une assez forte. Ses goûts
littéraires étaient tout aussi exclusifs que ses doctrines d'artiste. De
même que dans l'art antique grec, il n'estimait que les peintures de
vases, les statues et les bas-reliefs du plus ancien style; en fait
d'écrits, il ne trouvait de mérite vrai, solide, inattaquable, qu'à la
Bible, aux poëmes d'Homère et d'Ossian. Il ramenait tout à ces trois
chefs, et n'accordait d'attention à d'autres écrits qu'autant qu'ils
participaient plus ou moins de ces trois monuments littéraires.
Agamemnon avait réparé les inconvénients d'une éducation négligée par
des lectures en général bien choisies et faites avec une rare
pénétration d'esprit. Il était très-versé dans la connaissance de
l'Ancien et du Nouveau Testament; il avait lu, outre la traduction des
poëmes d'Homère, celles de tous les écrivains grecs du meilleur temps,
et enfin il savait la traduction française d'Ossian presque par coeur.
J'eus alors l'occasion d'observer combien un petit nombre de livres, lus
avec amour et intelligence, fécondent heureusement l'esprit. Agamemnon
m'en donna une preuve frappante par un jugement, fort exagéré sans doute
dans sa forme, mais vrai pour le fond. Après avoir parlé d'Homère, l'un
de nos sujets de conversation favoris, le nom de Sophocle fut prononcé
et ses tragédies passées en revue avec le respect dû à un disciple
d'Homère, à un poëte qui avait eu la force de conserver intactes les
hautes traditions de l'antiquité grecque. Mais lorsque le malheur voulut
que le nom d'Euripide échappât de ma bouche, à ce mot, mon peintre
Agamemnon se leva et, furieux, il s'écria avec l'accent du mépris:
_Euripide! Vanloo! Pompadour! Rococo! C'est comme M. de Voltaire!_
Originairement, ses camarades d'atelier, chez David, l'avaient surnommé
don Quichotte. Ce sobriquet, comme l'on voit, lui convenait assez bien.
Mais ce qui mérite attention, c'est la satisfaction qu'éprouvait
Agamemnon d'être comparé à ce personnage, pour lequel il avait une
admiration respectueuse et qu'il mettait, quoique à une immense
distance, sur la ligne de ceux qui, comme Jésus-Christ, sont nés pour
faire de grandes choses et pour être raillés par les hommes. Aussi
l'ironie, qu'il supportait d'ailleurs d'assez bonne grâce, était-elle le
défaut qui lui donnait la plus défavorable idée du caractère de ceux qui
s'y laissaient aller.
L'éloignement que j'ai toujours eu pour la moquerie m'avait donc mis
tout à fait dans les bonnes grâces d'Agamemnon. Je me souviens d'un soir
d'été où nous étions tous deux ensemble chez moi; il avait apporté une
traduction séparée de l'Ecclésiaste, livre de la Bible que je n'avais
pas encore eu l'occasion de connaître. Il me le lut presque en entier
avec une simplicité à la fois tendre et majestueuse, dont le souvenir
s'est vivement empreint dans ma mémoire. En le remerciant, et de m'avoir
fait connaître ce bel ouvrage, et de me l'avoir lu d'une manière si
touchante, je lui demandai si, parmi les livres qu'il voyait près de
nous, il y en avait dont il voulût connaître quelques beaux
passages.--«Oui, me dit-il aussitôt, lis-moi un morceau d'Homère, mais
en grec!--En grec!» Je ne sais si sa barbe et l'étrange habit qu'il
portait me firent illusion, ou si ce fut la rapidité et la franchise
avec lesquelles il manifesta son désir, qui m'interdirent toute
réflexion en ce moment, mais je pris aussitôt un volume d'Homère, et je
lui lus en grec l'admirable description de la tempête, dans le cinquième
chant de l'_Odyssée_, que j'étudiais alors. Je le lui lus comme si
j'eusse été certain qu'il dût comprendre; et, de son côté, il écouta
avec toute l'attention et la satisfaction apparente de quelqu'un qui
aurait possédé à fond l'intelligence de la langue grecque. Lorsque j'eus
fini, il paraissait ému. Il se leva; et, m'imposant gravement la main
sur la tête, il me dit d'un ton qui exprimait à la fois un remerciement
et le regret de ne pas me voir plus enthousiaste:--«Pauvre enfant!
merci; mais tu ne connais pas ton bonheur!» Je ne savais pas trop où
j'en étais, et je me demandais intérieurement s'il n'était pas
préférable d'être ému par le son des syllabes grecques, plutôt que de
comprendre raisonnablement le sens des mots et des phrases de cette
langue. Toutefois, ni lui ni moi ne jugeâmes à propos de faire de trop
longs commentaires sur cette bizarre lecture, et la conversation tomba
bientôt sur les poésies d'Ossian.