Non-seulement M. Ingres se montra peintre supérieur en cette occasion,

mais, eu égard à la disposition fausse et exaltée où se trouvaient les

esprits par suite de mille idées contraires, il se fit connaître homme

d'esprit et de bon goût. Profitant de toute la latitude que lui offrait

son sujet, après avoir représenté Homère, les muses de la poésie et de

l'histoire, Sophocle, Hérodote et Phidias, comme aurait pu le faire un

peintre de l'antiquité, il peignit avec toute l'exactitude d'un

_portraitiste_ moderne Dante et Shakspeare, idoles de la nouvelle

génération, près de Racine et de Boileau, qu'elle avait pris en horreur.

Il n'était pas possible de faire plus spirituellement, dans un ouvrage

d'ailleurs si élevé et si grave, la critique des esprits brouillons et

exclusifs de ce temps.

L'apparition de _l'Apothéose d'Homère_ marque la limite où s'arrête pour

nous l'histoire de l'école de David. Par ce grand et bel ouvrage, M.

Ingres ayant fait justice de ce que plusieurs des derniers élèves formés

par cet artiste avaient introduit de faible et de conventionnel dans

leurs productions, a rendu la vigueur, a donné une nouvelle vie aux

principes fondamentaux du grand maître dont il a reçu lui-même les

leçons. Voilà soixante-quatorze ans que l'influence de cette école règne

(1780-1854) en France, et c'est M. Ingres qui est chargé maintenant de

conserver et de transmettre ce précieux héritage.

XIII.

CONCLUSION.

David n'était pas un savant, encore moins un homme systématique; ses

instincts étaient impérieux, il leur obéissait. C'est en vertu de cette

disposition, qu'après avoir suivi assez longtemps les principes de

l'école académique, au sein de laquelle il avait été élevé, conduit à

Rome par son maître Vien, et lancé tout à coup dans cette ville où il

n'était bruit que des merveilles de l'art antique, ses yeux se

dessillèrent, son goût s'épura, et, pour la première fois, il apprécia à

leur juste valeur les oeuvres des peintres de son temps.

L'esprit se débarrasse plus facilement des habitudes prises que la main;

aussi David vit-il tout ce qu'il avait à faire longtemps avant de

pouvoir réaliser ses projets de réforme; et cette époque de sa vie est

sans doute celle où il a déployé le plus de courage et de constance,

pour se corriger des défauts qui lui avaient été inculqués et prendre

entière possession de lui-même.

On peut résumer les efforts et les progrès que David a faits pendant sa

longue carrière en citant les tableaux les plus parfaits traités dans

chacune des manières qu'il a adoptées, depuis le _Saint Roch_, peint en

1779, jusqu'au _Couronnement de Napoléon_, terminé en 1810.

Dans le premier de ces ouvrages, on aperçoit encore l'empreinte du vieux

style académique; mais dans _les Horaces_ (1784), David apparaît comme

un homme nouveau, maître de diriger son talent selon sa volonté et son

goût. Quelques parties de cet ouvrage peuvent soulever des critiques;

mais aucun tableau, soit des maitres anciens, soit des contemporains de

David, n'a le moindre rapport avec _les Horaces_. Ce fait incontestable

explique et justifie l'enthousiasme avec lequel il fut reçu au Salon de

1785, et comment, à partir de ce moment, David fit école.

Deux ans après (1787) paraissait _la Mort de Socrate_, composition

supérieure à celle des _Horaces_, la plus parfaite peut-être que David

ait conçue. Dans cet ouvrage, l'artiste se montre plus original par

l'étude heureusement combinée de la nature et de l'antiquité. L'appareil

un peu théâtral des deux groupes des _Horaces_ ne se retrouve point dans

le _Socrate_, où d'ailleurs l'élévation du style ne nuit en rien au

naturel de la scène et des personnages.

_Les Horaces_ et le _Socrate_, telles sont les deux productions

capitales de la première manière de David. On n'y trouve plus trace de

la vieille école académique; mais l'oeil exercé du connaisseur peut

encore y reprendre quelque chose de tendu dans l'exécution et de

recherché dans le coloris.

La seconde transformation de son talent coïncide avec la grande

révolution de 1789, et il ne reste comme témoignage de ce changement que

deux tableaux: l'un dont on n'a qu'une esquisse dessinée et le trait sur

la toile, _le Serment du Jeu de Paume_ (1790), l'autre, _Marat_, l'une

des productions les plus simples et les plus originales qu'ait laissées

David (1793). En comparant _les Horaces_ et le _Socrate_ au _Marat_, il

serait impossible, si l'on n'était pas prévenu, de croire que le même

peintre a exécuté ces tableaux à six ou huit ans de distance, tant sa

manière s'est simplifiée et agrandie. C'est au milieu de l'emportement

des passions politiques les plus violentes que David produisit ce

dernier ouvrage, dont lui-même, il l'a dit bien des fois, ne reconnut

tout le mérite que lorsque, plus calme, il oublia sa triste idole et put

en considérer l'image terrible comme une oeuvre d'art.

En se renouvelant, le talent du grand artiste avait mûri; il semble même

que le malheur ait modifié les idées gigantesques qu'il s'était faites

de l'art à la tribune de la Convention. En prairial an III (1794),

pendant sa détention au Luxembourg, il conçut la première idée du

tableau des _Sabines_, terminé en 1800. Une disposition saillante de

l'esprit de David fut qu'au lieu de se croire arrivé à la perfection,

comme la plupart des hommes qui ont obtenu de grands succès, il

obéissait à une voix intérieure, qui lui criait sans cesse de faire

encore mieux; que l'homme n'arrive jamais à la perfection et qu'il doit

toujours s'efforcer de parvenir à un degré supérieur à celui qu'il a

atteint.

Quant à son dernier grand ouvrage, _le Couronnement de Napoléon_ (1810),

si la nature du sujet n'a pas permis à David de déployer les qualités

essentiellement artistiques qui brillent avec tant d'éclat dans _les

Sabines_, le style en est si majestueux et si simple tout à la fois;

l'effet général en est si beau, le coloris si vrai, et toute la partie

principale de la composition, depuis l'Empereur et l'impératrice

jusqu'au pape et au clergé qui l'entoure, est traitée avec une telle

supériorité, que l'on peut affirmer que David a abondamment fait preuve

dans cet ouvrage de toutes les belles qualités dont il avait montré

séparément les germes dans ses productions précédentes.

_Les Horaces_, le _Socrate_, le _Marat_, _les Sabines_ et _le

Couronnement_ sont donc les grands jalons qui indiquent la marche

ascendante de David dans son art.

Mais là ne se bornent pas son mérite et sa gloire, car il a droit à une

place très-élevée comme chef d'école. A cet égard on ne peut mieux

résumer ses titres qu'en rappelant les noms de ses plus célèbres élèves:

Drouais, Wicar, Fabre, Girodet, Gérard, Gros, Granet, Revoil,

Richard-Fleury, Daguerre, Bouton, et Léopold Robert, parmi ceux qui ne

sont plus; puis, MM. Isabey père, Ingres et Schnetz. L'influence exercée

par David s'est même étendue jusque sur la statuaire; car,

indépendamment de Chaudet et Dejoux, qui le consultaient souvent, c'est

de son école que sont sortis plusieurs sculpteurs habiles, entre autres

Bartolini de Florence, l'Espagnol Alvarez, Tieck, le frère du fameux

poëte allemand, et MM. Valois et Rude.

Depuis 1788, époque de la mort de Drouais, le premier élève célèbre de

David, jusqu'au jour où ce livre est publié (1854), M. Schnetz étant

directeur de l'école de France à Rome, et M. Ingres exerçant son art à

Paris, ainsi que son habile élève, M. Flandrin, il s'est écoulé

soixante-cinq années, pendant lesquelles les grands principes de l'école

de David ont été observés sans interruption, malgré les nombreuses

attaques dont ils ont été l'objet et à travers les variations presque

annuelles du goût dans notre pays.

Quant à une théorie proprement dite, David n'en eut pas, car on ne peut

donner ce nom aux systèmes purement imaginaires sur l'art qui lui furent

soufflés et qu'il débita emphatiquement à la tribune de la Convention.

On ne saurait trop le redire: David était un homme d'instinct, toujours

entraîné par les idées qui le dominaient successivement; et dans le cas

où l'on voudrait faire de lui un homme à systèmes, il faudrait dire

qu'il a adopté et suivi quatre théories, ou plutôt quatre manières,

principalement caractérisées par _les Horaces_, le _Marat_, _les

Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.

Après avoir considéré les ouvrages et le talent de David sous leurs

différents aspects, il reste à indiquer la place que ce peintre mérite

d'occuper parmi les artistes ses contemporains, puis à déterminer la

valeur de ses oeuvres relativement à celles des grands maîtres du XVIe

siècle. Quant au premier point, il n'est pas vraisemblable qu'on lui

dispute aujourd'hui la supériorité qui lui fut généralement accordée

pendant sa vie; mais il est moins facile de faire une appréciation

comparative de ce maître moderne avec ceux qui vivaient il y a trois

siècles. À cette dernière époque, les idées et les habitudes religieuses

étant familières à toutes les classes de la société, les sujets qui en

dérivent étaient compris et accueillis de tout le monde. Les artistes,

trouvant une théorie et une poétique consacrées par un long usage, s'y

conformaient sans réflexion, comme on obéit à une loi établie depuis

longtemps. Or, rien n'est plus favorable au développement du talent des

artistes que la permanence du goût fondé sur des croyances sérieuses, et

l'on ne fait pas assez d'attention à l'immense avantage qu'ont eu les

peintres de la Renaissance en n'éprouvant pas, ainsi que ceux de nos

jours, l'embarras que causent incessamment la recherche et le choix des

sujets de peinture. En lisant dans Vasari que l'intelligence de Pérugin

était si épaisse que l'on ne put jamais y faire pénétrer l'idée de

l'immortalité de l'âme, et que, d'autre part, on voit les peintures

religieuses et vraiment angéliques du maître de Raphaël, on est bien

forcé de conclure que ce bon Pérugin, imbibé, saturé de l'atmosphère

religieuse et monacale au milieu de laquelle il vivait, a obéi aux

exigences de son siècle et a fait des chefs-d'oeuvre en quelque sorte à

son insu.

Depuis longtemps on n'en est plus là; la poétique religieuse, celle que

fournit la mythologie, car toutes deux marchèrent de front pendant trois

siècles, ont cessé presque tout à coup d'échauffer le génie des artistes

et de satisfaire aux goûts des amateurs. Entre la fin du XVIIe siècle et

le commencement du XVIIIe se développa une idée nouvelle: on prétendit

qu'à la faveur de la liberté du choix des sujets, le génie des artistes,

dégagé de toute entrave, prendrait un essor plus hardi, plus vigoureux,

et s'élancerait dans des sphères immenses et inconnues jusque-là. De

cette époque date l'introduction de ce que l'on appelle encore

aujourd'hui _tableau d'histoire_, oeuvre conçue et exécutée sans

destination précise, sans que le sujet ait ordinairement aucun rapport

avec l'édifice et la place que sa dimension et le hasard permettent de

lui assigner, et qui, faute de cette dernière faveur, est enfin relégué

dans un de ces hôpitaux de la peinture auxquels on donne le nom fastueux

de _musées_.

Telle était la direction donnée à l'art de la peinture, lorsque David

exposa ses tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_ (1785 et 1789),

commandés par un des ministres de Louis XVI. Or, voici quelle a été la

destinée réelle de ces deux tableaux. Ils portent seize pieds de long

sur douze de haut environ, et conséquemment ne peuvent trouver de place

que dans l'une des grandes salles d'un édifice public; première

difficulté. Ensuite, du nombre des monuments auxquels de pareils sujets

pourraient convenir, il faut retrancher d'abord les églises, puis

Versailles, les Tuileries, et toutes les résidences alors royales.

L'hôtel de ville, le palais de justice et les Invalides ne pouvaient

admettre aussi de pareils tableaux dans leur enceinte. Qu'arriva-t-il

donc? que les deux ouvrages de David, malgré leur mérite et leur grande

célébrité, restèrent à l'auteur, qui les plaça dans un de ses ateliers

au Louvre, l'atelier des Horaces, où ils ont demeuré jusqu'en 1802,

époque à laquelle ils furent achetés par le gouvernement pour être

placés au Louvre, où ils sont encore. Ce défaut de destination précise

pour les ouvrages d'art, cette espèce de loterie à laquelle les peintres

sont forcés de jouer continuellement pour éveiller la curiosité du

public par la variété des sujets, tels sont les grands obstacles que

David a si souvent rencontrés dans sa carrière, et qu'il n'a surmontés

en partie que par la franchise et la vigueur de son talent.

Il a donc manqué à David, ainsi qu'à tous ceux de son temps dont le

génie était porté vers les beaux-arts, ce qui a si puissamment aidé les

artistes des XIVe, XVe et XVIe siècles en Italie: un public qui eût une

croyance vraie ou factice, mais fortement empreinte dans son

imagination. Sans cet élément, sans ce lien, sans ce langage commun

entre les artistes et les populations, il est impossible, quelle que

soit la force, l'élévation du talent, de produire des choses réellement

grandes, parce que les grands ouvrages ne sont que la haute expression

des idées et des opinions généralement adoptées par un peuple.

Lorsque, vers 1784, David, si heureusement doué par la nature, se sentit

en état de produire, jamais peut-être le conflit des opinions contraires

n'avait encore excité une telle tempête dans les idées. Aussi le voit-on

jusqu'en 1792, avant que les passions politiques eussent poussé les

hommes vers une certaine unité accidentelle, traiter les sujets les plus

disparates et la plupart sans véritable destination; aussi est-ce comme

à l'aventure qu'il a peint successivement _la Peste de saint Roch_, _la

danseuse Mlle Guymard_, _les Horaces_, _Pâris et Hélène_, _Andromaque_,

_Brutus_ et _Socrate_, jusqu'en 1790.

Déjà le talent pratique de David était fort développé; cependant la

diversité des sujets, tout en faisant briller la flexibilité de son

pinceau, avait suspendu jusque-là l'exercice d'une des facultés les plus

importantes d'un artiste, celle d'imprimer dans l'imagination des hommes

la trace profonde et ineffaçable de ce qu'il a senti le plus vivement,

de ce à quoi il a cru. Par une fatalité déplorable, David n'a cru qu'à

la république de 1793 et n'a eu qu'une idole, Marat. C'est à regret que

nous revenons sur cette triste circonstance, mais cela est indispensable

pour expliquer l'un des principaux mystères de l'art. _Pleurez_, dit

Horace, _si vous voulez que je pleure_; et, en effet, peintres ou

écrivains, nul ne fera naître une émotion forte dans l'âme des autres

s'il ne l'a pas éprouvée lui-même, au moins momentanément. Jusqu'à la

composition du _Jeu de Paume_ et du tableau de _Marat_, les ouvrages de

David peuvent être considérés comme de nobles jeux de son esprit et de

son imagination; mais dès que, poussé par l'ouragan révolutionnaire, il

mit sur la toile Bailly, Mirabeau, Barnave, Robespierre et enfin Marat,

au lieu de consulter les échos vagues et lointains de l'histoire

d'Athènes et de Rome, il se sentit tout à coup aux prises avec la

réalité, avec la vie qu'il voulait exprimer. Aussi le _Marat_, s'il

n'est pas précisément le chef-d'oeuvre du maître, doit-il être regardé

comme le premier ouvrage de sa main où percent toute la puissance et

l'originalité de son talent. Il avait vu, il avait senti ce qu'il a

peint, et ce fut un trait de lumière qui lui fit envisager son art sous

un point de vue tout nouveau. De cet essai, fruit d'un enthousiasme

réel, sont résultés d'abord _les Sabines_, puis _le Couronnement_, les

deux chefs-d'oeuvre de David; car, malgré la diversité de ces sujets et

le peu de rapport qu'ils ont heureusement avec celui de _Marat_, la

composition et l'exécution de ces trois tableaux dérivent du même

principe: le renoncement à toute pratique, à toute manière usitée

jusque-là par les grands maîtres et par David lui-même, pour obtenir une

imitation vraie, simple et noble de la nature.

Ce n'est point dans la composition que brille particulièrement

l'originalité de David; il fut trop préoccupé pendant toute sa carrière

du soin de combattre et de réformer le système vicieux d'imitation suivi

en Europe depuis la décadence de l'école des Carraches jusqu'aux faibles

successeurs de C. Le Brun, pour avoir pu porter toute son attention sur

l'art de développer et de faire valoir une idée. Son grand mérite

consiste à avoir refait la grammaire et la syntaxe de l'art de peindre,

que ses prédécesseurs avaient si étrangement corrompues. Il apprit

d'abord pour son compte, puis enseigna à d'autres à dessiner, à peindre

et à colorier avec vérité et distinction, ce que personne ne faisait

plus avant lui, il y a soixante ans. Comme chef d'école, il doit donc

être placé au rang des grands maîtres, avec cette distinction

particulière qu'il est celui de tous qui a formé le plus grand nombre

d'élèves habiles, sans qu'aucun d'eux soit devenu son imitateur, éloge

que l'on pourrait peut-être donner à Raphaël, mais qui ne peut être

accordé à Léonard de Vinci et encore moins au grand Michel-Ange.

Mais parmi ces hommes fameux, quel rang faut-il assigner à David comme

dessinateur, comme interprète de la forme? Né et élevé au milieu du

XVIIIe siècle, David, dont le naturel n'était rien moins que porté aux

sentiments tendres et aux rêveries gracieuses de l'imagination, avait

déjà produit _les Horaces_, sans que son instinct lui eût fait

pressentir le mode qui convenait le mieux à son talent. Selon toute

apparence, il fut arraché à cette incertitude par le hasard qui le fit

tomber à Rome précisément lorsque la passion des ouvrages de

l'antiquité, surexcitée par la découverte récente des villes

d'Herculanum et de Pompéi, détermina le renouvellement complet de l'art.

Jusque-là, flottant sans être guidé par une théorie, et n'ayant pas le

génie de s'en créer une, David accepta avec empressement le système

d'_archaïsme_ préparé par Winkelmann et quelques savants, et dès ce

moment il marcha d'un pas toujours plus ferme dans la carrière.

Entre le retour vers les idées de l'antiquité à la fin du XVe siècle et

l'archaïsme adopté au milieu du XVIIIe, il y a une différence dont il

faut tenir compte. Au temps de la Renaissance, les savants et les

artistes, loin de faire entre les ouvrages de l'antiquité des

distinctions de temps, de goût et de style, les confondaient à peu près

tous dans la chaleur de leur admiration; de telle sorte que les

compositions, celles même des premiers artistes, furent des espèces de

macédoines, plus souvent produites par le hasard de la découverte de

certaines antiquités que par la réflexion. L'archaïsme moderne, au

contraire, fruit de la science et du raisonnement, a été provoqué par

des antiquaires, par des savants, et il se sentira toujours de cette

origine. Un enthousiasme souvent désordonné entraînait les artistes de

la Renaissance; le calcul domine toujours dans les productions modernes.

Cette distinction n'est pas frivole: elle peut aider à faire

l'appréciation comparative de l'art d'exprimer les formes, c'est-à-dire

de l'art du dessin et du modelé, comme l'ont traité de leur temps

Léonard de Vinci, Raphaël et Michel-Ange, et tel que nous le retrouvons

dans les ouvrages de David.

Dans le petit nombre de tableaux authentiques qui restent de Léonard de

Vinci, il y a peu de figures nues. La composition du _Cénacle à Milan_

et celle de la _Vierge_ assise sur les genoux de _sainte Anne_ sont

celles où les personnages de grandeur naturelle offrent le développement

le plus complet. Dans ce dernier groupe, outre l'art du dessin qui y est

si savamment traité, le peintre a répandu sur tout cet ouvrage un

charme, une _vénusté_, pour rappeler un mot latin qui nous manque, dont

aucune production moderne n'est aussi profondément empreinte; et si

jamais l'expression _peint avec amour_ a dû être appliquée à un tableau,

c'est certainement à celui de la _Sainte Anne_. Eh bien! c'est cet amour

profond et respectueux de la forme qui caractérise particulièrement le

talent de Léonard de Vinci et des grands peintres de la Renaissance.

Cet amour, cette interprétation intelligente de la nature, mais plus

passionnée, plus pittoresque encore, est aussi ce qui donne tant de

puissance et d'attrait aux ouvrages de Raphaël. Moins exact, moins

correct que Léonard de Vinci, Raphaël a parfois laissé échapper des

incorrections matérielles; mais ces peccadilles, qu'il faut chercher

avec soin pour les découvrir, sont comme les fautes de grammaire que

quelques pédants ont trouvées dans les vers de Racine ou dans la prose

de Bossuet; elles disparaissent au milieu des radieuses beautés qui les

entourent.

À cet amour du beau, du délicat dans la forme, qui conduisit Léonard de

Vinci et Raphaël à continuer instinctivement l'art dans la voie ouverte

par les anciens, succède une espèce d'amour passionné pour la forme, que

l'imagination gigantesque de Michel-Ange Bonarotti exagéra outre mesure.

De son temps même, et malgré les applaudissements prodigués à son

_Jugement dernier_, s'éleva contre lui le reproche de multiplier à

plaisir le nombre des muscles du corps humain, de donner à quelques-uns

de ses personnages des attitudes et des mouvements impossibles.

L'exactitude et la correction matérielles préoccupaient si peu ce génie

fougueux, que plus d'une fois le marbre lui a manqué pour achever ses

statues, faute d'avoir pris les précautions que le plus humble des

praticiens de nos jours se garderait de négliger. Mais le métier de

praticien s'apprend, tandis qu'il faut être doué, comme un Michel-Ange,

d'une intuition extraordinaire de la forme pour l'exagérer sans sortir

du vrai, au point d'avoir la faculté de représenter des êtres humains

dont la puissance vitale et intellectuelle semble être décuple de la

nôtre.

David n'a eu à un degré supérieur ni cette disposition amoureuse de la

forme qui distingue Léonard de Vinci et Raphaël, ni cette audace

poétique qui fit créer à Michel-Ange un monde de géants. La qualité

éminente de David est d'être un peintre vrai. Il ne composait ni ne

peignait à la manière de Virgile ou d'Eschyle; son véritable modèle est

Tite Live, dont les tableaux nobles, élevés, énergiques, ont toujours

pour fond la réalité. Au surplus, ce jugement est celui que David

portait de lui-même.

Depuis les trois grands maîtres italiens, David est certainement celui

qui a exprimé la forme, qui a _dessiné_ et _modelé_, pour parler la

langue technique, avec le plus de pureté et d'élévation. Après tout, si

puissant que soient le génie et la volonté de certains artistes, comme

les autres hommes, ils sont toujours tellement modifiés par les opinions

et les préjugés de leur temps, qu'il serait bien difficile d'imaginer ce

que Raphaël et Michel-Ange auraient produit s'ils eussent été les

contemporains de Louis XV, de Voltaire, de Mirabeau et de Robespierre,

et d'imaginer la direction qu'aurait prise le génie de David, si cet

artiste, accoutumé dès l'enfance à respecter les institutions et les

hommes qui gouvernaient la société, eût été protégé, caressé et comblé

de biens par Léon X, comme Raphaël, ou employé à d'immenses travaux par

Jules II, Paul III et les Médicis, ainsi que cela est arrivé à l'auteur

de la chapelle Sixtine et de la coupole de Saint-Pierre de Rome.

Laissons donc les anciens maîtres italiens, et terminons en considérant

L. David comme peintre français, afin de lui assigner la place qui lui

est due parmi ceux de ses prédécesseurs qui se sont le plus distingués

dans notre pays, à partir de N. Poussin et d'E. Le Sueur.

Ces deux grands hommes ont eu ce mérite suprême, qu'étant nés à une

époque où la peinture italienne, en pleine décadence, servait cependant

de modèle à presque tous ceux qui maniaient le pinceau en Europe, seuls

ils ont eu la volonté et la force de résister à cette déplorable

influence. L'un solitaire et studieux, au sein de cette Rome si

turbulente et si corrompue alors, se corrigea patiemment des défauts que

sa première éducation de peintre lui avait fait contracter. Poussin

s'abstint de regarder les ouvrages des artistes modernes, ne fixa son

attention que sur ceux des grands maîtres, et se trouva graduellement

porté à n'admirer et à n'étudier, comme modèles entièrement purs, que ce

qui a été produit par l'antiquité.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 28 / 32 段