On reprochait au peintre des _Sabines_ le choix des sujets pris dans les

temps du paganisme, la recherche exagérée du beau visible, l'étude

pédantesque du dessin, et surtout l'emploi du nu pris abstraitement,

poétiquement, et sans qu'il fût raisonnablement motivé. Jusqu'à

l'apparition du tableau de _la Méduse_, ces reproches ne furent guère

que le sujet de conversations satiriques plus ou moins mordantes, plus

ou moins spirituelles. Géricault, en homme de talent et d'exécution, car

il n'y a jamais que ceux-là qui avancent les affaires, mit la main à

l'oeuvre et réalisa, dans un tableau fort grand, toutes les idées, toutes

les espérances de réforme artistique rêvées jusque-là par ses jeunes

confrères. Dans _le Radeau de la Méduse_, il développa un sujet

non-seulement moderne, mais du moment; l'état où se trouvaient les

naufragés n'admettait pas la recherche du beau; le beau n'y étant pas

nécessaire, le choix des formes, et le plus ou moins de pureté avec

laquelle elles étaient rendues, devenait chose indifférente; enfin le nu

qui y était prodigué se trouvait être une circonstance inévitable,

puisqu'il était inhérent au sujet. L'ouvrage présentant des qualités

incontestables, et faisant par cela même la satire la plus juste de

l'abus que quelques élèves de David avaient fait des principes de leur

maître, il arriva que _la Méduse_ de Géricault, mise en avant par la

jeune école comme l'expression la plus nette et la plus énergique de son

système, occasionna une levée de boucliers contre le peintre exilé. De

ce moment, les jeunes artistes se ruèrent dans la carrière avec

l'impétuosité de jeunes soldats montant à la brèche. Au fond, Géricault

n'avait eu l'idée que d'imiter la nature, sans choix il est vrai, mais

sans s'appuyer systématiquement sur le _laid_; il avait peint du _nu_

parce que son sujet l'y obligeait, et il n'avait point affecté, comme

cela arriva bientôt après, de subordonner l'imitation des formes

humaines à celle des vêtements et des accessoires.

Cet artiste si regretté, et si regrettable en effet, fit une chute de

cheval qui le mit hors d'état d'entreprendre de grands travaux. Après

avoir langui plusieurs années, il mourut en 1824, à l'âge de

trente-quatre ans. Il avait donné des preuves éclatantes de la franchise

et de l'énergie avec lesquelles il pouvait rendre les sujets compris

dans le cercle de la réalité et dans les compositions; dans plusieurs

croquis des dernières années de sa vie, on remarque une élégance et une

élévation de pensée et de style qui donnent lieu de croire qu'il était

appelé à devenir un peintre très-distingué.

Les ouvrages laissés par Géricault, si on les considère relativement à

son âge et aux circonstances au milieu desquels ils les a produits, lui

font donc beaucoup d'honneur; mais, forcé d'envisager ici son _Radeau de

la Méduse_ comme représentant une doctrine mise en opposition à celle de

David, on ne peut plus y voir qu'une rénovation de l'école et de la

manière de Jouvenet, en sorte que l'on est amené à conclure que l'effort

de ce jeune peintre fut dirigé dans un sens rétrograde, et qu'il est

loin d'avoir fait avancer l'art, comme on l'a cru pendant quelque temps.

Mais enfin, le grand coup était porté contre les éléments matériels qui

servait de premiers remparts à la doctrine de David. Le _nu_ était

proscrit, le _beau_ rejeté, et le choix des sujets antiques absolument

condamné.

Si les Français sont avides d'innovations en matière d'art, il faut

remarquer aussi qu'ils s'y montrent peu inventifs. Les Italiens appelés

en France par Charles VIII et François Ier y introduisirent la peinture;

ce fut en Italie et d'après les maîtres de ce pays que se formèrent plus

tard Poussin, Lesueur et Claude le Lorrain; vers 1772, ainsi qu'on l'a

déjà dit, deux Allemands, Winckelmann et Heyne, ouvrirent la route de

l'archaïsme que David a parcourue, et enfin à l'époque où nous sommes

arrivés, vers 1819, la révolte contre l'école de David fut encore

excitée par une influence étrangère. Mais cette fois l'impulsion a été

double, car elle vint simultanément de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Pendant les préparatifs de guerre que les nations du Nord firent de 1812

à 1814 pour se soustraire au joug de Napoléon, l'amour de la patrie se

combina si fortement avec l'esprit religieux, qu'une espèce de poésie

nouvelle où les souvenirs de la vieille Allemagne se liaient aux

anciennes croyances chrétiennes servit à exalter l'enthousiasme

militaire des populations germaniques, déjà sous les armes. Tous les

souvenirs mythologiques et historiques des temps païens furent rejetés,

et des armées entières se mirent en marche contre la France, en

invoquant ceux de la terre natale et en relevant le signe de la croix.

Ce grand mouvement patriotique et religieux, qui produisit d'abord la

double invasion de 1814 et de 1815, après avoir donné une forme nouvelle

à la poésie en Allemagne, ne tarda pas, en s'insinuant dans les autres

arts, à renouveler les formes de la peinture. C'est de cette époque à

peu près que date la nouvelle école allemande dont Cornelius et Overbeck

peuvent passer pour les fondateurs et ont été les plus solides appuis.

L'humeur tant soit peu indévote des Français, jointe à la répugnance

fort naturelle qu'ils éprouvèrent à étudier l'origine et les résultats

d'un enthousiasme qui leur avait été si fatal, fut cause que le système

religieux des nouveaux peintres allemands ne fut reçu avec quelque calme

en France que vers 1822 et 23. Mais on l'accepta alors d'autant plus

facilement, que depuis 1816 les idées audacieuses d'un poète anglais,

lord Byron, et l'originalité d'un prosateur de la même nation, sir

Walter Scott, avaient préparé les voies en effaçant de la mémoire des

jeunes générations toutes les idées qui y avaient été le plus

profondément enracinées jusque-là. Ainsi, en moins de deux ans, le

résultat de la lecture des poésies de Byron fut de substituer une ironie

amère et sérieuse aux formes moqueuses, mais gaies, du scepticisme de

Voltaire, et de remettre en question l'importance des principes de

toutes les grandes époques et le mérite de tous les grands hommes.

L'antiquité, dont on avait fait depuis Winkelmann l'objet d'une étude

presque exclusive, fut tournée en ridicule, bafouée et entièrement

abandonnée. La mode fut de prendre la vie en dédain, la société en

haine; et conformément aux exemples donnés par les héros des poëmes de

Byron et par le poëte lui-même, on se fit moqueur, insolent par vanité,

on affecta de n'établir aucune différence entre un divertissement et la

débauche, pourvu que l'on trouvât un moyen de s'étourdir sur l'inanité

reconnue des choses de ce monde. Les lecteurs enthousiastes de Byron

affectèrent cet impertinent dédain, ce dégoût de la vie, cette

insouciance pour le bien et le mal, cette indifférence pour le vice et

la vertu, que l'on n'avait trouvés jusque-là que chez quelques individus

rares, malheureusement organisés ou pervertis par l'orgueil de la

naissance, par l'abus des richesses et des jouissances. Bref, les écrits

de Byron produisirent en moins de deux ans tout un peuple de marquis

plébéiens, cent fois plus insolents et plus désabusés que Byron

lui-même, et se croyant le talent et le droit de tout penser et de tout

dire. Cette déplorable influence des écrits et des manières du poëte

anglais se manifesta en France dès les premières années de la

Restauration, dans les oeuvres littéraires ainsi que dans les arts.

Mais cette impulsion fut double, avons-nous dit, et, en effet, dans le

même moment où la bise poétique de Byron soufflait sur la France. Walter

Scott, dont les romans charmaient les lecteurs de toutes les classes,

préparait, grâce au point de vue dont il a envisagé l'histoire, une

révolution importante dans les esprits, même les plus sérieux. Par

l'attrait qu'offrent ses productions, par l'érudition piquante et solide

qu'il mit si heureusement en oeuvre, il sortit des vieilles habitudes des

savants, et trouva le moyen de donner à l'histoire moderne un charme

qu'elle n'avait point eu jusque-là. Déplaçant l'intérêt, concentré

jusqu'à lui sur les événements, sur leur importance et leur

enchainement, il le porta plus particulièrement sur les personnages,

peignant les moeurs de préférence aux faits, faisant connaître les

allures des hommes plutôt que leurs desseins secrets, en un mot,

ramenant l'histoire à la chronique et au mémoire. Ce mode littéraire,

qui, ainsi que celui de Géricault en peinture, était au fond une marche

rétrograde, fit cependant illusion aux meilleurs esprits; aussi les

écrits, les romans de Walter Scott, après avoir évidemment dégoûté la

génération présente de l'étude de l'antiquité, et lui avoir donné cet

engouement exclusif pour celle du moyen âge, ont-ils conduit beaucoup de

gens à traiter l'histoire en minutieux archéologues.

Enhardie par la tentative de Géricault, la nouvelle école de peinture,

travaillée bientôt par la triple influence du mysticisme allemand, des

poésies sataniques de Byron et de l'érudition pittoresque de Walter

Scott, trois systèmes opposés, mais d'accord au moins pour mettre

l'antiquité hors de cause, la jeune école se sentit assez forte pour

jeter définitivement l'anathème sur le système de David, pour le

stigmatiser en lui donnant le nom _classique_, mot qui alors, et dans

l'opinion des romantiques, ne voulait dire autre chose que faux, usé et

hors de la sphère des idées reçues.

Peu après l'exposition du _Radeau de la Méduse_, de Géricault, on avait

vu surgir du sein de la tourbe romantique trois hommes de talent pleins

d'idées et d'imagination: MM. Scheffer, E. Delacroix et P. Delaroche. Le

premier, que l'origine de sa famille, la tournure de son esprit et de

son talent rattachent aux idées et aux goûts des nations

septentrionales, devint l'artiste de prédilection de la jeune école

française, qui, à l'instar des jeunes peintres allemands, traita des

sujets modernes et nationaux en mêlant des sentiments de patriotisme à

des scènes passionnées ou tendres, _sentimentales_ et quelque peu

religieuses. Jamais M. Scheffer ne fit du _laid_ de propos délibéré;

mais, beaucoup plus préoccupé de l'action dramatique ou du sentiment

intérieur de ses personnages que de leur extérieur, il s'appliqua

surtout à l'expression du sens intime, négligeant d'abord l'imitation

rigoureuse de la forme. Les sujets où son talent se développa le plus

complétement sont ceux qui se prêtaient le mieux à cette forme de l'art;

aussi réussit-il particulièrement à peindre _Faust_, _Marguerite_, _le

Vieux chevalier_ pleurant sur le corps de son jeune fils. Enfin la

tendance mystique de son esprit, que l'on avait pu reconnaître déjà dans

plusieurs de ses productions, s'est tout à fait développée dans les deux

tableaux qu'il a exposés depuis: l'un représentant _Françoise de

Rimini_, l'autre le _Christ consolateur_... Évidemment M. Scheffer, l'un

de ceux qui ont introduit la manière _romantique_ en France, a reçu et

transmis l'influence de la nouvelle école de Cornélius et d'Overbeck.

D'un esprit plus téméraire et d'un goût moins sûr, M. Delacroix fut

séduit par la poésie tour à tour sauvage, tendre et ironique de Byron,

et crut se sentir appelé par la nature à peindre avec le laisser aller

grandiose qui frappe dans les écrits du poëte anglais. Comme son modèle,

mais plus souvent que lui, le jeune artiste français se permit des

productions bizarres. On crut même voir, dans son _Massacre de Chio_, en

1826, la théorie du _laid_ opposée systématiquement à celle du _beau_,

et depuis, ce peintre n'a cru devoir modifier ni ses idées ni sa

manière. Son _Sardanapale_, les scènes de _Lara_ et du _Corsaire_, son

_Samaritain_ et sa _Médée_, ouvrages empreints de talent, offrent

cependant des scènes sans clarté, où l'imitation du naturel exclut sans

cesse les convenances du goût. C'est Byron, avec ses grands défauts

excessivement exagérés.

Comme Walter Scott, M. Delaroche ne sort pas de la vie réelle, ne

dépasse jamais le degré d'élévation que comporte la chronique plutôt que

l'histoire; enfin il a charmé, attaché et subjugué le public par la

vérité des expressions et le fini des détails de plusieurs de ses

ouvrages, sa _Jeanne Gray_, entre autres.

Tel est le caractère du talent des trois hommes qui ont mis à flot la

barque _romantique_, qui ont contredit le système _classique_ de David,

puisque tous trois ont traité exclusivement, et de parti pris, des

sujets modernes, puisqu'ils ont rejeté l'étude de l'idéal de la forme et

l'emploi du nu, puisqu'enfin leur intention a été de substituer

absolument, dans l'art de la peinture, le beau moral au beau visible.

S'il ne se fût présenté dans l'arène romantique que des athlètes de la

force et du mérite de ces trois jeunes peintres, le danger n'eût été ni

de longue durée ni redoutable; mais, comme il arrive ordinairement dans

les révolutions, les hommes qui les font sont bientôt dépassés dans

leurs projets par ceux qui les ont aidés et qui les suivent. Aussi

n'entreprendra-t-on pas d'énumérer les inconcevables extravagances

barbouillées sur la toile par les mille et un imitateurs des trois

peintres à qui l'école allemande, Byron ou Walter Scott avaient servi

d'étoiles lumineuses; ce fut à qui d'entre eux reproduirait les scènes

et les formes les plus laides, les plus ignobles, les plus révoltantes.

Sous prétexte de faire naturel, il n'y eut pas de formes gauches et

désagréables, d'infirmités même que ces peintres ne recherchassent avec

soin pour les représenter dans leurs tableaux; et si l'on joint à ces

inconcevables fantaisies celle de traiter le dessin et le modelé avec

une incorrection préméditée, on pourra se former une idée juste de la

cacophonie de tous ces ouvrages discordants et du désordre profond qui

régnait dans l'esprit de la plupart de ces jeunes artistes.

Mais le public, malgré son amour des nouveautés, est juste au fond, et

lorsqu'il s'aperçut, vers 1824 et 1825, qu'en dernière analyse cette

nouvelle école, qui promettait tant de variété dans ses productions,

était tout aussi esclave que l'ancienne des systèmes qu'elle avait

adoptés; que, par exemple, aux Grecs d'Homère on substituait constamment

les Grecs modernes; qu'à la nudité des héros païens on faisait succéder

les éternelles armures chevaleresques; qu'à la recherche, peut-être trop

constante, du _beau_, on opposait le parti pris de représenter

l'horrible et le _laid_; on rabattit un peu des espérances qu'avait

données l'école romantique, et deux de ses chefs, MM. Delaroche et

Scheffer, sentirent bientôt qu'en ne se mettant pas en garde contre ces

extravagances, ils risquaient de compromettre l'avenir de leur talent.

C'est ainsi que la partie était engagée parmi les jeunes peintres de la

nouvelle école, lorsque les ouvrages d'un élève de David, qui, sans

avoir obtenu le prix, était allé étudier à Rome et y avait perfectionné

son talent dans la solitude, fixèrent l'attention de tous les

spectateurs quels que fussent leur goût et leur école. Les sujets

n'étaient que des scènes familières entre des paysans d'Italie, mais il

y régnait une grâce, une élévation unie au naturel, qui charmaient sans

que l'on sût pourquoi. Ces compositions, beaucoup mieux coloriées que

celles qui sortaient ordinairement de l'atelier des élèves de David, se

recommandaient particulièrement par le choix heureux des attitudes et

des formes, et par une certaine pureté de dessin qui trahissait l'école

où le peintre avait été enseigné. M. V. Schnetz, car c'est lui dont il

est question, fut, depuis l'exil de son maître et l'invasion des

peintres _romantiques_, le premier qui eut le privilége de ramener

l'attention du public sur des tableaux dont la composition était

attrayante sans être bizarre, et dont le coloris n'était pas entaché

d'exagération. Traitant des sujets modernes, et les ajustant avec une

originalité et un naturel qui leur donnaient le charme de la nouveauté,

M. Schnetz, quoique élève de David, prit une place à part au milieu des

nouveaux peintres, et se forma un groupe d'admirateurs que ses autres

ouvrages rendirent chaque jour plus nombreux.

L'ami de M. Schnetz, son condisciple chez David, l'infortuné Léopold

Robert parut bientôt après. On sait la glorieuse carrière qu'a fournie

ce peintre, et certes ses beaux et nombreux ouvrages n'ont pas peu

contribué, pendant le temps de l'anarchie romantique, à ramener les

esprits vers les lois immuables de la raison et du bon goût[75]. À la

vue de ses tableaux, chacun, par instinct ou par raisonnement, fut

obligé de reconnaître que quelque nouveau, quelque bizarre même que soit

en lui-même un sujet, le spectateur l'accepte avec plaisir lorsque le

peintre a mis en oeuvre toutes les ressources réelles de son art pour lui

donner de la vraisemblance et du charme; quand, au lieu d'exagérer ce

qu'il peut avoir d'étrange, on donne à cette singularité tout l'attrait

d'une chose simple, tout le mérite d'une scène humble, mais qui a été

ennoblie et élevée par le talent de l'artiste. Aucun des disciples de

David n'a mieux mis en pratique ce que le maître avait l'intention de

faire, lorsqu'il disait «qu'il prenait ses sujets dans les historiens et

les prosateurs, pour être maître de les poétiser à sa manière.» De

quelques tribus de paysans, Léopold Robert a fait un peuple, un monde

avec lequel chacun de nous vit, pense ou au moins désire de vivre et de

penser.

La gravité et la vigueur du talent de Léopold Robert imposèrent le

respect aux peintres romantiques dès 1824, lorsqu'il exposa son

_Improvisateur napolitain_ et ses _Pélerines_ dans la campagne de Rome.

Mais les plus abandonnés de cette secte, ceux qui se riaient de la forme

et du dessin, qui ne parlaient de la _beauté_ des anciens et des sujets

mythologiques qu'en assaisonnant leurs discours de sarcasmes contre les

artistes qui s'occupaient encore de ces rêveries surannées, ces

imprudents causeurs reçurent un rude échec lorsque M. Ingres, après

avoir exposé _le Voeu de Louis XIII_, en 1824, traita bientôt après le

sujet de l'_Apothéose d'Homère_.

M. Ingres, destiné par le sort à rester le dernier rejeton brillant de

l'école de David, y était entré fort jeune, en 1796, et s'y était fait

remarquer, dès ses premiers essais, comme l'un des élèves les plus

distingués. Pendant le cours de ses études, il ne cessa d'attirer

l'attention sur lui; et après avoir remporté le grand prix, en 1800, il

employa les cinq années de son pensionnat à perfectionner son talent et

revint en France pour le faire connaître. Le mérite particulier de cet

artiste consiste dans l'énergie et la finesse avec lesquelles il sent,

voit et sait rendre les modifications de la forme. Cette rare et

précieuse qualité, cet instinct presque créateur au moyen duquel le

peintre poursuit l'âme jusque dans les plus légères ondulations de

l'épiderme, M. Ingres l'a toujours possédée à un degré éminent, et

toujours il a vu se presser autour de lui un petit nombre d'hommes qui

n'ont cessé de reconnaître et d'apprécier le caractère particulier de

son talent. Cependant, lorsque vers 1805 il envoya de Rome le tableau de

_Thêtis implorant Jupiter_; quand, plus tard, il peignit Napoléon sous

le costume impérial et assis sur son trône, non-seulement ces

productions ne furent pas goûtées du public, mais ceux même qui

exerçaient alors la critique dans les journaux ne s'aperçurent pas des

qualités réelles de l'auteur. Sensible aux critiques amères auxquelles

il avait été en butte, mais décidé à suivre avec persévérance la voie

dans laquelle il se sentait entraîné par la nature, M. Ingres, renonçant

à tous les secours qu'il espérait trouver à Paris pour développer son

talent, prit la résolution de retourner en Italie et d'y exercer son art

selon son goût, sans s'inquiéter des avantages qu'il pourrait en retirer

pour son bien-être. Pendant plus de quinze ans il vécut obscur et dans

une honorable pauvreté, n'accordant rien aux exigences du goût et des

modes qui se succédaient, mais perfectionnant toujours son talent au

contraire dans la direction que son instinct lui avait fait choisir dès

sa jeunesse. Cette constance dans les résolutions d'un artiste et le

noble courage avec lequel il en a supporté si longtemps les tristes

conséquences seront toujours un fait honorable pour M. Ingres, et qui

devra éternellement servir d'exemple à ceux qui s'engageront dans la

même carrière que lui.

En 1823, il était encore à Florence, pauvre et assez découragé, bien que

le gouvernement français l'eût chargé de l'exécution d'un tableau

représentant _le Voeu de Louis XIII_. Étienne, passant alors par cette

ville, alla voir son ancien camarade, et le trouva en effet ayant à peu

près terminé la figure de la Vierge, mais éprouvant des incertitudes et

du découragement à l'idée de compléter son ouvrage. Frappé de la beauté

de la Vierge, Étienne pressa vivement l'artiste de mettre la dernière

main à un tableau qui devait incontestablement être goûté à Paris par

tout ce qu'il y avait de connaisseurs éclairés et impartiaux. M. Ingres

acheva en effet _le Voeu de Louis XIII_, l'exposa au Salon du Louvre en

1824, et, pour la première fois, reçut les justes éloges que méritait

son talent.

Dans tout autre moment, cette justice n'eût été que naturelle; mais si

l'on réfléchit que cette composition, dont la donnée est si simple, si

sévère, brille par la pureté et la correction du dessin; les figures, et

particulièrement celles de la Vierge et des anges, rappellent la majesté

et le grandiose des personnages sacrés ou héroïques introduits dans les

ouvrages de la renaissance ou de l'antiquité, on a peine à concevoir

comment elle put trouver grâce auprès de cet essaim de jeunes artistes

livrés alors à tout le dévergondage de leur imagination, et qui

n'estimaient une oeuvre qu'en raison de l'excès de sa bizarrerie et de

son étrangeté.

Mais, dans les idées les plus extravagantes que puissent admettre les

hommes, on trouve toujours, quand on observe de bonne foi, un élément de

raison qui leur sert parfois d'excuse. Depuis le tableau des _Aigles_ de

David, où l'affaiblissement de sa verve s'était fait sentir, et après

_l'Entrée de Henri IV_, le dernier bon ouvrage de Gérard, maître et

disciples, tous avaient décliné. La _Galatée_ de Girodet, _le

Couronnement de Charles X_, par Gérard, et _la Fuite de Louis XVIII_, de

Gros, en fournissaient des preuves irrécusables. Quant aux peintres plus

jeunes que ceux-ci, formés par David, la plupart, on l'a déjà dit,

avaient si faiblement compris ses principes et tellement exagéré ce

qu'il pouvait y avoir de défectueux dans ses doctrines et sa manière,

que cette espèce d'épuisement de l'école dite _classique_, combiné avec

le renouvellement complet des idées pendant les premières années de la

Restauration, justifiait, jusqu'à un certain point, le besoin impérieux

que ressentaient les jeunes peintres de produire des choses absolument

différentes et entièrement nouvelles.

Cependant, lorsque cette jeunesse eut senti sa première ivresse calmée

par la vue des ouvrages de M. Schnetz et de Léopold Robert, et qu'enfin,

arrivée devant le tableau du _Voeu de Louis XIII_, de M. Ingres, elle se

vit forcée de convenir que l'effet d'une composition, si belle qu'elle

soit, gagne encore en charme et en puissance lorsqu'elle est soutenue

par l'énergie, la pureté et le bon goût de l'exécution, toute la

nouvelle école applaudit au talent de M. Ingres, et ce que Girodet,

Gérard ni Gros n'avaient osé tenter, lui l'entreprit. Dès ce moment, la

réaction contre la direction romantique en peinture était commencée.

La simplicité dans les lignes et dans la disposition de la lumière d'une

composition; l'exactitude, la pureté et l'élégance portée dans le dessin

et le modelé des formes humaines, qualités techniques, objet constant

des études de David, avaient été remises en honneur par M. Ingres dans

_le Voeu de Louis XIII_. Mais il restait une difficulté plus grave à

surmonter: c'était la répugnance, poussée jusqu'au fanatisme, que

l'école romantique exprimait sans cesse pour l'antiquité et les sujets

tirés de la mythologie et du paganisme. M. Ingres, chargé de décorer le

plafond d'un des salons de la galerie de Charles X, osa braver les

préjugés qui régnaient alors. Élevé dans l'admiration de l'antiquité, il

choisit pour sujet _l'Apothéose d'Homère_. Partant de l'idée d'un

bas-relief antique représentant le vieux poëte, qui, placé au sommet

d'un mont et épanchant une urne, laisse couler le fleuve de sa poésie,

où tous les hommes qui l'ont suivi courent se désaltérer, M. Ingres

plaça Homère sur un trône, la tête ceinte du diadème, tenant le sceptre

et assis devant le temple de Mémoire dont il semble garder l'entrée. À

sa droite et à sa gauche sont rangés les orateurs, historiens,

statuaires, peintres et savants les plus fameux de la Grèce; et

continuant cette série chronologique d'hommes célèbres, sans oublier

ceux de l'ancienne Rome, de la nouvelle Italie, de l'Angleterre et de la

France, il fit, vers la partie inférieure de sa toile, une suite de

portraits de grands hommes modernes dont la réalité et la ressemblance

forment un contraste piquant avec ce qu'il a mis d'idéal et de poétique

dans les autres personnages que leur nation et leur temps rapprochent

d'Homère.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 27 / 32 段