Sans aborder encore cette querelle, il faut ajouter cependant que, dans

ce tableau de _l'Amour et Psyché_, si David a sacrifié certaines

convenances que semble exiger le sujet, il a imprimé à ses figures un

accent de vérité dans les formes, au coloris même et à l'expression, qui

classe ce tableau dans une catégorie toute différente de celle où se

rangent ses autres productions. Évidemment il a cherché cette fois à

rendre la nature avec cet instinct fort qui a dirigé plusieurs peintres

hollandais et flamands. Cet effort tenté à l'âge de soixante-huit ans,

et par un artiste qui avait affermi sa réputation en Europe en

travaillant jusque-là dans une direction toute contraire, un tel effort

mérite d'être consigné dans l'histoire de ce peintre.

Toutes les autres productions, même les plus faibles, achevées en exil,

ont au moins ce grand mérite, qu'elles témoignent que le peintre s'est

aventuré chaque fois dans une voie nouvelle, ce qui fut la disposition

d'esprit naturelle et constante de l'auteur du _Saint Roch_, des

_Horaces_, du _Socrate_, du _Marat_, des _Sabines_ et du _Couronnement_.

La composition du _Mars désarmé par Vénus_ peut être considérée comme le

retour et le dernier hommage du peintre à ses idées, à ses rêves de

prédilection pendant sa longue carrière. Contre les principes qu'il

s'était prescrits et qu'il a toujours observés en France, de poétiser,

comme il disait, les sujets tirés des historiens; pendant ses années

d'exil, il puisa plus d'une fois ses sujets dans des livres de poésie,

comme le prouve le choix des scènes de _l'Amour et Psyché_, de

_Télémaque et Eucharis_, de _la Colère d'Achille_, et enfin de _Mars et

Vénus_. Pour juger ce dernier tableau avec équité, il ne faut pas

oublier que David l'a achevé à l'âge de soixante-seize ans; et alors on

reste confondu de la délicatesse et de l'énergie d'exécution qui

brillent en plusieurs parties de cet ouvrage de sa vieillesse. Lorsqu'il

parut à Bruxelles, il produisit le plus grand effet, et la rétribution

que l'on exigeait de ceux qui venaient le voir fut consacrée au

soulagement des vieillards des hospices de Sainte-Gertrude et des

Ursulines.

La curiosité des Parisiens ne fut pas moins vivement excitée par ce

dernier ouvrage du peintre de l'empereur Napoléon, et si l'exposition

que l'on en fit, en 1825, à Paris, avec beaucoup d'autres tableaux du

maître, fut pour la nouvelle école, qui allait renverser momentanément

celle de David, une occasion de triomphe, elle eut l'avantage de rendre

publiques plusieurs productions, le _Marat_ entre autres, qui n'étaient

point connues des dernières générations.

Nul doute que le conseil donné à David par Sieyès ne fût le bon; et,

quelque distingué qu'eût pu être l'accueil que le roi de Prusse aurait

fait au premier peintre de Napoléon, David n'eût pas vécu au milieu de

plus d'hommages qu'à Bruxelles, et eût été beaucoup moins indépendant à

la cour de ce prince que dans la position qu'il s'était choisie. Cette

position était vraiment honorable, et, en s'y tenant, l'artiste usa du

seul moyen qu'il eût de rester Français malgré l'exil dont on l'avait

frappé.

Contre l'ordinaire, la vie de David a mieux fini qu'elle n'avait

commencé, et l'on serait tenté de croire que la peine de l'exil, si

terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un

calme d'esprit, une justesse de jugement et une fermeté de résolution

qu'il n'avait jamais montrées auparavant. Relativement à sa satisfaction

intérieure d'artiste, peut-être n'a-t-il jamais exercé la peinture avec

plus d'indépendance et d'agrément qu'à Bruxelles. Sa fortune s'y est

accrue, car, outre les sommes que lui valut l'exhibition de plusieurs de

ses ouvrages (celle de _Mars et Vénus_, notamment, rapporta 45 000

francs), on lui commanda une copie du _Couronnement de Napoléon_ qui lui

fut payée 75 000 francs. Quant aux égards et aux honneurs, il en était

continuellement comblé, et il ne passait pas un étranger marquant à

Bruxelles qui ne s'empressât d'aller rendre hommage au talent du peintre

de Napoléon. Le roi des Pays-Bas lui-même, Guillaume, se sentait fier de

posséder David dans ses États, et souvent, à la promenade, il prévenait

la politesse du peintre en lui faisant un salut affectueux. Ses élèves

belges, on l'a déjà dit, ne perdaient aucune occasion de lui être utiles

ou agréables, et il avait auprès de lui sa femme et fort souvent le

reste de sa famille.

David avait repris à Bruxelles ses habitudes de Paris; sa journée était

remplie par les travaux de son atelier, la conversation avec ses amis ou

avec ses élèves, et le spectacle. Chaque soir il se rendait au théâtre,

où il avait adopté une place à l'orchestre, et lorsque par hasard il ne

l'occupait pas, elle était respectée. Si quelque étranger la prenait par

méprise, tous les voisins l'avertissaient, en disant: «C'est la place de

David.» Plus d'une fois même, lorsque dans les pièces que l'on

représentait quelque passage faisait allusion ou au talent ou aux

infortunes d'un artiste, il arriva qu'on lui en fît l'application en lui

adressant d'une manière directe des applaudissements. C'était même au

théâtre que se rendaient les étrangers curieux de voir l'artiste

célèbre, mais qui n'avaient pu avoir accès chez lui.

À l'occasion de ces visites faites ainsi par des curieux, on a rapporté,

dans quelques journaux de ce temps, une anecdote qui pourrait bien avoir

été forgée malignement par ceux qui voyaient avec regret l'exil de David

changé en une espèce de triomphe. On prétend que, l'artiste exilé étant

à l'orchestre du théâtre de Bruxelles, un Anglais, qui depuis longtemps

témoignait le plus vif désir de le voir et de lui parler, parvint à

s'approcher de lui pendant un entr'acte, et qu'après quelques civilités

réciproques, l'étranger témoigna au peintre le plaisir, le bonheur même

qu'il ressentait de se trouver près d'un si grand homme et d'avoir pu

lui toucher la main. Quoique assez accoutumé à ces témoignages

d'admiration, David, flatté cependant de la démarche d'un homme qui

semblait avoir choisi un lieu public pour mieux faire éclater son

enthousiasme, dit à l'Anglais: «Vous êtes donc un amateur bien passionné

des arts, monsieur, que vous veuillez les honorer ainsi en témoignant

une admiration si grande pour ceux qui les cultivent?--Moi, monsieur,

point du tout, dit l'étranger, je voulais voir les traits et toucher la

main de l'homme qui a été l'ami de Robespierre.»

Cette anecdote, il faut le redire, a probablement été faite à plaisir;

cependant l'incroyable admiration des radicaux de tous les pays pour

Robespierre, pour Marat et d'autres hommes de la révolution, ne rend pas

improbable qu'il se soit trouvé un Anglais assez fou pour féliciter

sincèrement David de ses anciennes amitiés de 1793.

Outre les témoignages de considération qu'il reçut des princes étrangers

et des hommes marquants dont il fut entouré pendant son exil, il lui en

vint de France qui n'étaient pas moins éclatants et qui durent le

toucher bien davantage. Plusieurs dames élevèrent la voix en sa faveur;

et soit par leurs écrits, soit par leurs démarches, elles firent de

nobles efforts auprès du gouvernement des Bourbons, pendant les

dernières années de l'exil du peintre, pour le faire rentrer en France.

Mme de Genlis, dans ses Mémoires, écrivit ces généreuses paroles: «J'ai

blâmé David, j'ose le dire, avec énergie, dans le temps de ses erreurs;

mais il est malheureux, il est exilé, il gémit sous le poids de la

vieillesse et des infirmités; je ne vois plus en lui que son infortune

et son talent sublime. Enfin, tout le rappelle à ma pensée quand

j'admire le talent supérieur de ses élèves: oui, les nombreux

chefs-d'oeuvre de Gérard, de Girodet, de Gros, semblent implorer son

rappel; et la gloire, la conduite, les sentiments de ces illustres

artistes, leur donnent à cet égard les droits les plus touchants.»

Mme Récamier, qui avait des sympathies pour toutes les infortunes nées

de nos révolutions, fit les démarches les plus actives, et usa du crédit

de ses amis les plus puissants pour obtenir le rappel de David en

France.

Enfin, Gros, son élève, qui eut pour lui la tendresse d'un fils, employa

tout ce que son talent et son âme généreuse pouvaient lui donner

d'énergie, de patience et de crédit pour obtenir la grâce de son maître;

mais inutilement. On ignore les conditions précises imposées à David par

le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l'exil, mais tout

indique qu'elles furent telles, que l'artiste eut raison de ne pas les

accepter.

Le témoignage de respect et d'admiration qui dut le plus toucher David,

après les vains efforts que l'on avait tentés pour le faire rentrer dans

sa patrie, fut sans doute la médaille que ses anciens élèves firent

frapper en son honneur en 1823. L'exécution en avait été confiée à

Galle, et lorsqu'il fut question de choisir celui qui serait chargé

d'aller l'offrir au maître, tous ses élèves désignèrent Gros, qui, en

effet, la porta à Bruxelles[73].

Les derniers mois de la vie de David prouvent combien sa vocation pour

la peinture était irrésistible. Quand il s'aperçut que sa santé

déclinait, que sa main devenait lourde, il résolut de ne plus peindre.

Pour se distraire il faisait alors des promenades plus fréquentes, mais

une passion invincible le poussait toujours à prendre de préférence les

rues qui le ramenaient vers son atelier, situé à l'ancien archevêché de

Bruxelles. Là il faisait l'inspection de tous ses meubles d'artiste,

prenait un crayon et traçait quelques croquis sur les murs. Parfois,

lorsqu'il croyait se sentir animé d'une force inaccoutumée, il allait

jusqu'à reprendre ses pinceaux; mais, accablé par le poids de la

palette, devenue un fardeau pour son bras affaibli, il la jetait loin de

lui en s'écriant avec chagrin: «Ma main s'y refuse!»

Pendant l'été de 1825, il tomba malade au point que l'on craignit pour

ses jours; sa femme devint paralytique, et leurs enfants, qui habitaient

Paris, vinrent tour à tour à Bruxelles pour rendre les derniers soins à

leurs parents. Pendant l'automne de la même année, David se rétablit, il

se sentit même plus de forces qu'il n'en avait eu depuis longtemps: «Je

rajeunis, je vais me remettre à peindre,» disait il à ceux qui

l'entouraient; et, en effet, il entreprit un tableau de demi-figures de

grandeur naturelle, représentant _la Colère d'Achille_. L'ardeur avec

laquelle il commença cet ouvrage et en acheva une partie tient du

prodige, ou plutôt prouve combien l'organisation de cet homme était

vivace et énergique. Il ne pouvait quitter son chevalet; et, bien qu'il

s'aperçût que cet excès de travail lui était contraire, il disait en

souriant à ceux qui le regardaient s'acharnant à cet ouvrage: «Voilà mon

ennemi; c'est lui qui me tuera.» Enfin, dans les premiers jours de

décembre, une rechute qui lui ravit tout espoir de guérison l'empêcha de

continuer; mais, ayant désigné M. Stapleaux pour finir l'ouvrage, il l'y

fit travailler sous ses yeux, dictant en quelque sorte ses pensées à son

élève. Enfin, au milieu de douleurs cruelles et lorsque sa vie allait

s'éteindre, il eut assez de courage et put encore rassembler assez de

force d'attention pour voir et corriger une épreuve du _Léonidas aux

Thermopyles_, qui venait de lui être envoyée par Laugier, chargé d'en

faire la gravure à Paris. David alité fit placer la gravure devant lui,

demanda sa canne, avec laquelle il indiqua à M. Stapleaux les diverses

corrections qu'il désirait que l'on fît: «Trop noir... Trop clair... La

dégradation de la lumière n'est pas assez bien exprimée... Cet endroit

_papillote_... Cependant... c'est bien là une tête de Léonidas...»

dit-il, ne pouvant presque plus se faire entendre. Bientôt sa voix

s'éteignit entièrement, la canne tomba de sa main et il rendit le

dernier soupir. C'était le 29 décembre 1825, à dix heures du matin.

Les honneurs funèbres qui lui furent rendus à Bruxelles sont encore des

preuves de l'immense célébrité que cet artiste avait acquise même depuis

son exil. Après l'autopsie, on embauma le corps, qui fut exposé le 5

janvier 1826. Le 7, on le transporta de sa demeure à l'église de

Sainte-Gudule. Le cortége du deuil qui l'accompagnait était composé:

1° Des élèves de l'académie royale de peinture et de sculpture, portant

des couronnes de laurier et des palmes;

2° Des élèves de M. Stapleaux et de M. Rude, statuaire, portant des

bannières surmontées de couronnes d'immortelle et de laurier. Sur

chacune des bannières étaient inscrits les titres des principaux

ouvrages de David, tels que _Léonidas_, _les Sabines_, _Brutus_, _les

Horaces_, _Mars et Vénus_, etc., etc.;

3° De la musique de la garnison, exécutant des marches lugubres;

4° D'un char funèbre portant le cercueil, traîné par six chevaux noirs

qu'autant de laquais vêtus de deuil conduisaient par la bride;

5° De M. Eugène David, fils du défunt, ex-officier supérieur en France,

accompagné de MM. Merlin de Douai, Ramel, Hennery, le directeur de

l'académie royale de peinture, et Michel, ecclésiastique attaché à

l'église de Sainte-Gudule;

6° Le poêle était porté par six personnes: trois élèves de David, MM.

Navez, Paelinck et Stapleaux, et MM. Rude, Vangel et Bodumont;

7° Du valet de chambre de David, en grand deuil, tenant l'habit de son

maître, habit uniforme de l'Institut, décoré des insignes de commandeur

de l'ordre de la Légion d'honneur.

Ce cortége s'était encore grossi des amis du défunt, des artistes de

Bruxelles portant des flambeaux ou des couronnes, et d'une foule

d'autres personnes, les uns suivant à pied et les autres en voiture.

Tels furent les derniers témoignages d'admiration que l'on donna au

peintre David sur la terre d'exil.

En France, ses élèves et les personnes qui continuaient d'apprécier ses

ouvrages et ses principes avaient conservé pour lui et pour ses

productions une respectueuse admiration. Cependant, dès le lendemain de

l'exil de David on avait vu apparaître une secte nouvelle, d'artistes

qui, par leurs discours d'abord, puis bientôt par leurs productions,

avaient attaqué et étaient même parvenus à ternir momentanément la

réputation et les ouvrages de David.

Mais cet événement tient une place trop importante dans l'histoire de

l'art à cette époque, et fait ressortir trop vivement l'une des

infirmités du coeur humain pour que nous ne nous y arrêtions pas. Sans

parler des quatorze gouvernements sous lesquels Étienne a vécu, il a vu

se succéder deux générations d'artistes, et de tous les spectacles

pénibles dont il a été témoin dans sa vie, celui du mépris, de

l'ingratitude cruelle des générations nouvelles à l'égard de celles qui

les ont précédées, est l'un des plus tristes et des plus humiliants pour

l'humanité. Quoique moins âgé de dix ou douze ans que Girodet, Gérard et

leurs contemporains, Étienne a connu la plupart de ces artistes lorsque,

jeunes encore, ils étaient dans l'ivresse de leurs premiers succès et de

leurs triomphes sur les vieux académiciens; cela est triste à dire, mais

ils furent sans pitié, et je ne doute pas que quelques-uns, vieux vers

1830, et se sentant pressés, menacés même par l'assurance orgueilleuse

d'une école nouvelle, ne se soient reproché intérieurement d'avoir donné

quarante ans avant l'exemple des duretés qu'on leur a fait subir.

Dans les années qui précédèrent 1816, les indices de déclin qu'on

remarqua dans le tableau des _Thermopyles_, et surtout les

malencontreuses productions de quelques-uns des derniers élèves formés

par David, qui affectaient de n'admettre que le mode rigoureusement

classique, lassèrent, non sans quelque raison, la patience de la jeune

génération d'artistes à qui la présence du maître imposait encore, mais

qui s'affranchirent de toute contrainte quand il fut sur la route de

Bruxelles. Cette révolution dans les arts fut aussi subite et aussi

complète que l'est dans un État le passage de la monarchie à un

gouvernement populaire. L'importance des quarante ans de gloire et

d'influence acquise par David et son école fut contestée, puis niée, et

devint enfin un sujet de sarcasmes. Les jeunes peintres se révoltèrent

contre la longue tyrannie de David, qui pendant quarante ans,

disaient-ils, avait imposé son goût au public et aux artistes; à les

entendre, ses ouvrages n'étaient que la copie de statues antiques

coloriées en camaïeux; ses compositions n'avaient ni sens ni poésie, et

ses personnages, placés un à un et sans intelligence, semblaient coulés

en plâtre. Quant au respect que David professait et recommandait aux

autres pour l'antiquité, ce n'était qu'un fanatisme au moyen duquel le

maître et son école dissimulaient l'aridité de leur imagination et

l'incertitude de leur but; enfin l'exactitude du dessin et de

l'imitation des formes, ainsi que la recherche de la beauté visible,

tant recommandée par ce maître, tout cela n'était dans l'idée des jeunes

restaurateurs de l'art qu'un matérialisme païen introduit dans la

peinture, ou une imitation machinale des objets dont les peintres

d'alors ne pénétraient pas le sens. De la critique du maître et de son

école, ils remontaient à celle de leur doctrine et des principes même

qui avaient servi à la fonder. L'idée de la recherche du beau visible

comme l'avaient faite les anciens fut réputée fausse et ridicule dans

son application chez les modernes, et il fut reconnu que les ouvrages de

la statuaire antique, uniquement faits pour plaire aux yeux, laissent

l'âme froide et inactive. Mais, sans même chercher à déterminer le

principe qu'il serait à propos de substituer à celui que l'on rejetait,

ces jeunes artistes, fiers de leur indépendance et impatients de

l'augmenter encore, avancèrent que l'unité d'école, quel que fût son

principe, était une donnée fâcheuse; que la durée de celle de David en

était la preuve, et qu'il était bien temps que chacun, n'obéissant qu'à

son inspiration propre, à son originalité native, fixât lui-même les

principes qui lui conviennent, étudiât la nature selon son goût et

produisit des compositions à sa fantaisie. De là est résultée cette

diffusion ou plutôt cette confusion de systèmes, dont le plus

remarquable et le plus important est l'admission, la recherche même du

_laid_, ce qui a fait admettre dans l'art l'imitation du naturel, quel

qu'il soit et sous quelque forme qu'il se présente.

Quoi qu'on en ait dit, il est fort douteux que si David fût resté en

France il eût eu assez d'influence sur la jeunesse qui menaçait depuis

longtemps son école pour arrêter ou même pour tempérer la violence de la

révolution dont on vient d'indiquer l'origine et la marche. Avec le

déclin de son talent et son affaiblissement causé par l'âge et les

maladies, il n'aurait pu résister à cette attaque. Plus jeunes et

soutenus encore par l'opinion publique, Girodet, Gérard et Gros lui-même

ne se sentirent pas assez forts pour résister avec leurs idées vieillies

à des idées nouvelles. Tout concourt donc à faire penser que pendant

l'exil, où David a été constamment environné d'hommages flatteurs et

entouré si soigneusement d'une atmosphère de louanges, cet artiste a dû

penser que sa gloire et celle de son école étaient demeurées intactes à

Paris comme à Bruxelles; tout porte à croire qu'il a fini ses jours plus

doucement sur la terre étrangère que s'il était mort à Paris, avec la

conviction d'avoir survécu à sa gloire.

De tous les griefs imputés à David par l'école romantique, car tel fut

le nom qu'elle se donna, le plus étrange et le moins fondé est sans

doute l'influence tyrannique reprochée à ce chef d'école. Si l'autorité

qu'a pu prendre un artiste sur l'esprit de ses contemporains par des

études et des travaux où il a montré la puissance d'un talent qui s'est

transformé complétement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire

à des doctrines consacrées dans l'antiquité, renouvelées en 1772 et

mises en pratique jusqu'en 1825 peuvent être considérées, l'une comme

une tyrannie de la part du maître, et l'autre comme une lâche

complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont

fait un honneur de les suivre, certes David a gouverné l'art

tyranniquement pendant l'espace de près de quarante ans, comme cela

était arrivé près de trois siècles avant à Michel-Ange.

Ce n'est donc pas chose commune qu'une idée, un système, une doctrine

dont les résultats ont été: un maître d'une grande habileté; sept ou

huit élèves qui se sont distingués par une manière qui leur était propre

et dans des genres souvent opposés, et enfin une école qui pendant

quarante ans a donné une forte impulsion à tous les arts et même à

l'industrie.

En somme, quarante années d'existence glorieuse suffiraient pour

constater l'importance qu'ont eue David et son école, si, comme on le

verra, le mérite de trois de ses élèves n'avait pas prouvé, après la

mort du maître et au fort de l'anarchie qui régnait dans les arts en

1825, l'excellence des principes qu'ils avaient reçus et qui les mit en

état de produire des ouvrages qui calmèrent l'effervescence de quelques

novateurs imprudents et firent rentrer l'art dans ses véritables

limites.

Revenons d'abord sur quelques faits antérieurs. En 1819, lorsque David,

honoré à Bruxelles, était presque tourné en ridicule à Paris, parurent à

l'exposition du Louvre deux ouvrages qui attirèrent particulièrement

l'attention: le _Gustave Wasa_ de M. Hersent, dont le mérite remarquable

augmenta l'importance qu'avaient déjà les sujets anecdotiques, et _le

Radeau de la Méduse_ du jeune Géricault[74].

On ne parle pas ici de la vogue extraordinaire qu'eurent, à compter de

1815, les sujets militaires, les détails stratégiques auxquels le talent

si ferme et si brillant de M. Hocace Vernet donna tant de popularité,

parce que ce mode de peinture, considéré comme il doit l'être ici, ne

fut réellement alors que la continuation de celui que Gros avait remis

en honneur, par ses compositions de _la Peste de Jaffa_, et des

_Batailles du mont Thabor_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_. Mais dans le

tableau du _Radeau de la Méduse_, il se trouvait des innovations

importantes, si toutefois le mot innovation, qui n'est ici que relatif,

convient à des moyens que Géricault avait empruntés aux peintres de

l'école des Carraches et à quelques artistes français, à Jouvenet entre

autres. Sans entrer dans les détails de la composition de _la Méduse_,

une fois que l'on connaît et que l'on a adopté le point de départ de

l'artiste, ainsi que le but qu'il se proposait, on ne peut disconvenir

que son ouvrage ne soit remarquable et ne mérite de grands éloges. Mais,

pour s'expliquer aujourd'hui le succès extraordinaire qu'il eut au Salon

de 1819, il faut remarquer qu'il servit à peu près également le parti

d'opposition politique qui rejetait la faute du malheur des naufragés

sur la complaisance coupable avec laquelle le gouvernement des Bourbons

distribuait ses faveurs, et la réaction violente des jeunes artistes qui

voulaient détrôner David et renverser son école.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 26 / 32 段