lorsque Napoléon rentra à Paris, au 20 mars, il n'est pas certain que ce
retour, qui excita si vivement l'enthousiasme chez tous les Français qui
portaient les armes, ait produit un effet analogue dans l'esprit des
bonapartistes dont l'existence et l'avenir étaient mis en loterie sur la
chance, jugée déjà fort douteuse, d'une victoire. Ce grand événement
politique du gouvernement de Napoléon pendant les cent-jours compromit
le repos d'une foule de gens restés obscurs depuis le 18 brumaire, et
qui tout à coup, au 21 mars 1815, se trouvèrent obligés de prendre parti
de nouveau dans la lutte qui s'engageait. David était plus qu'un autre
dans ce cas. Il avait atteint sa soixante-septième année; non-seulement
il était las et dégoûté à tout jamais des affaires publiques, auxquelles
il avait renoncé et dont on l'avait éloigné, mais, environné d'une
considération qu'il ne devait qu'à son talent, il ne voyait pas sans
inquiétude des événements qui menaçaient de le priver de cet avantage
sans espoir d'en retrouver aucun qui le compensât.
Néanmoins, lié par la reconnaissance, par des serments et par
l'imminence même du danger auquel Napoléon se trouvait exposé ainsi que
ses partisans, David alla faire visite à l'Empereur, et l'Empereur,
malgré la complication de ses travaux et de ses inquiétudes, témoigna
l'intention de voir le _Léonidas aux Thermopyles_, tableau dont il avait
condamné le sujet, mais qu'il voulut connaître d'après ce qu'il en avait
entendu dire. Cette fois la visite de Napoléon à l'atelier de David ne
fut pas si pompeuse que quand, dans toute sa puissance, il était allé
voir le _Couronnement_; et quoique ce fût bien plus un acte de souverain
qu'il prétendait faire qu'une fantaisie d'amateur qu'il voulût
contenter, en cette occasion, Napoléon mit à cette visite la réserve et
la brièveté que la gravité des circonstances commandait. Bien qu'en
entrant chez le peintre, il lui eût dit qu'il connaissait le tableau
avant de l'avoir vu, et qu'il en avait entendu faire un grand éloge,
cependant, après avoir considéré l'ouvrage, lui qui s'était toujours
attendu à la représentation de l'attaque des Perses et de la défense
vigoureuse des Spartiates, il témoigna son étonnement sur la disposition
de la scène telle que David l'avait composée. L'artiste toujours plein
de sa première pensée, expliqua alors son intention, fit connaître en
détail son sujet tel qu'il l'avait conçu, mais Napoléon ne put jamais se
faire à l'idée de David, qui, au lieu de peindre le combat même, avait
choisi le moment qui le précède.
Quoi qu'il en soit, l'Empereur témoigna sa satisfaction à son premier
peintre, et lui dit au moment de le quitter: «Continuez, David, à
illustrer la France par vos travaux. _J'espère_ que des copies de ce
tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles militaires;
elles rappelleront aux jeunes élèves les vertus de leur état.»
Cette visite de Napoléon dans le malheur faite au peintre rappelait
celle dont il avait honoré l'artiste dans tout l'éclat de sa puissance;
cela seul eût engagé David. Bientôt le fils aîné de l'artiste fut nommé
préfet, et le plus jeune obtint le grade de chef d'escadron dans les
cuirassiers de la garde. Quant à ses deux gendres, généraux de
Bonaparte, ils étaient rentrés sous les drapeaux de Napoléon.
C'est dans de telles circonstances que se trouva David, lorsque, à la
suite de la constitution de l'empire, furent présentés _les actes
additionnels_, par lesquels, en jurant de la maintenir, on excluait les
Bourbons du trône. L'acceptation de ces actes additionnels fut sans
doute, pour une grande partie de ceux qui se rallièrent à Napoléon
pendant les cent-jours, une résolution des plus hasardeuses, mais pour
les hommes qui, ainsi que David, ayant voté la mort de Louis XVI,
n'avaient eu à se plaindre cependant d'aucune vengeance particulière ou
juridique du gouvernement de Louis XVIII, il est clair qu'à la veille de
la bataille de Waterloo, c'était pour eux une question de vie ou de
mort.
Sans parler des intérêts de l'avenir de sa famille, liés au sort de
Napoléon, David avait à peser, pour ce qui le touchait personnellement
en cette affaire, si l'indulgence du gouvernement de Louis XVIII à son
égard pouvait entrer en comparaison avec la protection de Bonaparte, qui
lui avait offert un asile dans son armée, à la suite de la terreur; qui,
premier consul, l'avait rétabli honorablement dans le monde et l'avait
enfin comblé de faveurs et d'honneurs pendant son règne. La comparaison
était évidemment tout en faveur du dernier souverain, pour lequel
d'ailleurs il est inutile de dire que David avait une prédilection aussi
marquée qu'il avait d'aversion pour l'autre.
Ce qui fit honneur à David en signant les _actes additionnels_, en
s'exposant à la vengeance des Bourbons et en restant fidèle à Napoléon,
c'est que dans les premiers jours de juin (1815), lorsque tout le parti
militaire s'enivrait d'avance de la victoire sur laquelle il comptait,
l'artiste faisait partie du grand nombre de ceux qui regardaient la
destinée de Napoléon comme accomplie, et d'autre part, qu'en outre il
était certain que s'abstenir de signer les _actes additionnels_, c'était
assurer la tranquillité du reste de ses jours. Mais vaincu à Waterloo,
Napoléon abdiqua l'empire, et David n'eut plus d'autre protection que
celle de son talent. Ainsi que les régicides signataires des _actes
additionnels_, il fut donc condamné à l'exil cinq mois après, en vertu
d'une loi rendue par les deux chambres le 12 janvier 1816.
Pendant l'espace de temps qui s'écoula depuis la journée de Waterloo
jusqu'à sa condamnation, David vécut plus retiré que jamais, s'occupant
à faire des études, des portraits et des compositions. Son art
paraissait avoir un charme nouveau pour lui depuis que, déjà chargé
d'années, forcé de se faire une existence nouvelle, il prévoyait qu'il
ne finirait pas ses jours dans son pays. Les derniers temps que cet
artiste passa en France furent pour lui pleins de tristesse, et quoique
l'austérité de ses manières ne lui permit jamais de se laisser aller à
la plainte, même au sein de l'amitié, cependant, pour ceux qui le
connaissaient, il était facile de juger par certains souvenirs qu'il
invoquait, par les attentions délicates qu'il montrait plus souvent que
de coutume à ceux qui l'entouraient, que son âme était habituellement et
profondément émue.
Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès
de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit
le mieux en cette occasion à la générosité de son coeur. Sans faire la
moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir
pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à
participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des
Bourbons, Gros tout occupé de l'abandon de son maître, inquiet sur son
avenir, ne cessait d'aller le soutenir de sa courageuse amitié et de
l'entretenir de ses généreuses espérances.
Protégé par son obscurité, Étienne n'avait point le même mérite en
assistant son maître, mais il se rendait souvent près de lui, parce
qu'il savait que sa société lui était douce et que sa conversation
interrompait le cours habituel de ses tristes pensées. Ils
s'entretenaient sur les arts, sur les ouvrages de l'antiquité, vers
lesquels David se sentait alors vivement ramené. Versé dans la théorie
et la pratique de la perspective, Étienne offrait le secours de son
talent à son maître, qui plus d'une fois ne dédaigna pas d'en faire
usage, lorsqu'il voulait coordonner les personnages d'une esquisse avec
les accessoires qui devaient les entourer. D'autres fois ils
parcouraient des cartons remplis de gravures, de grands livres où David
avait fait rassembler les études qu'il fit à Rome quand il étudiait
l'antiquité pour échapper à la manière académique; en revoyant ces
tentatives laborieuses, ces études faites dans sa jeunesse, et
auxquelles s'étaient attachées tant d'espérances, plus d'une fois il
laissait échapper un soupir qui semblait résumer tous les événements qui
avaient agité les trente dernières années de sa vie. Un jour, en
feuilletant ainsi ces cartons, David retrouva deux esquisses de la main
d'Étienne. L'une représente Cimon faisant embarquer les femmes et les
enfants au Pirée, pour défendre Athènes; et l'autre, Léonidas se
préparant avec ses Spartiates au combat. Ces deux compositions, que
David avait distinguées dans les concours institués dans l'atelier de
ses élèves, avaient été honorablement placées par lui dans ses cartons.
Le maître, mû par une bienveillance que la disposition de son âme
rendait sans doute plus vive encore, renouvela les éloges qu'il avait
donnés autrefois à ces essais; puis, tirant tout à coup l'esquisse de
Léonidas du carton: «Tenez, mon cher Étienne, dit-il, je vous rends ce
dessin que vous m'avez prêté et qui m'a fourni l'idée de deux groupes
que j'ai placés dans mon tableau des _Thermopyles_. Gardez-le, ce sera
tout à la fois un souvenir de vos études et de la manière dont
travaillait votre maître. Quant à celui de Cimon, cette esquisse me
plaît, vous me l'avez donnée, je la garde[71].»
Étienne ne put pas voir alors David aussi souvent qu'il l'eût désiré; la
présence des troupes étrangères à Paris multipliait tellement les
devoirs que les citoyens avaient à remplir pour assurer le repos de la
ville, que l'on était rarement maître de son temps et de ses actions.
Plusieurs jours s'étaient passés sans qu'Étienne eût pu remplir ce
devoir, lorsqu'il reçut de son maître l'invitation de dîner chez lui, la
veille de son départ pour l'exil.
L'élève s'y rendit. La famille de David était absente à l'exception de
sa femme. Si quelque chose peut faire connaître le caractère d'un homme,
c'est à coup sûr la contenance que David conserva en faisant les
honneurs d'un pareil repas. Il était placé au milieu de la table, ayant
sa femme à sa droite, son élève à sa gauche. Pendant tout le dîner, il
servit lui-même, en parlant de choses indifférentes, comme de coutume,
et sans laisser échapper un seul mot qui fît allusion à son éloignement
de la France, à l'avenir qui l'attendait ou aux hommes qui le frappaient
d'exil. Attentif à prévenir les désirs d'Étienne à table, il ne lui
donna aucune marque extraordinaire de tendresse, mais sut lui faire
sentir, par l'exactitude et la fréquence de ses soins, qu'il avait
besoin de le sentir près de lui en ce moment suprême. Plusieurs fois la
femme de David, qui, dans ce jour, paraissait être soutenue, animée même
par des espérances qu'elle exprima plutôt par des mouvements de joie que
par des paroles bien claires, devint l'objet de l'attention de son mari,
qui l'engagea à conserver plus de calme. En somme, quoiqu'il s'en faille
bien qu'Étienne soit resté froid en cette occasion, cependant ni son
maître ni lui par conséquent ne se laissèrent aller à ces élans de
tendresse que l'on se prodigue ordinairement en semblable circonstance.
Étienne en se retirant dit adieu à son maître, qui l'embrassa, ce qui
n'était jamais arrivé; il embrassa ensuite Mme David, qui lui dit en lui
donnant la main: «Soyez tranquille, j'aurai bien soin de votre maître.»
Le lendemain, David était en route pour Bruxelles.
Jamais peut-être l'influence d'un homme de talent n'a été plus forte que
celle qu'exerçait David à Paris et dans toute la France; mais, dès le
lendemain de son départ pour l'exil, les artistes, à peu d'exceptions
près, se sentant affranchis de sa longue autorité, affectèrent tout à
coup mille prétentions qu'ils avaient tenues soigneusement cachées
jusqu'alors. Ce fut, dans des proportions plus grandes et dans des
intentions beaucoup plus graves, un hourra tumultueux qui rappelait les
bruyantes espiègleries des élèves de ce maître lorsque, après les avoir
corrigés, il s'éloignait de l'atelier. L'école et les principes de David
étaient presque universellement rejetés.
XII.
TEMPS D'EXIL.--MORT DE DAVID.--ÉCOLE NOUVELLE.--1816-1825.
Rien n'est plus dangereux pour la gloire d'un artiste que les louanges
qui lui sont indiscrètement prodiguées. Les regrets qu'excita l'exil de
David chez ses admirateurs sincères, et surtout les déclamations des
partisans de Napoléon, qui exploitèrent l'expulsion de David au profit
de la haine qu'ils portaient aux Bourbons, furent les premières causes
du refroidissement du public à l'égard de David et de ses doctrines. À
en croire les écrivains et les critiques qui exaltèrent le mérite de
l'artiste, David était dans toute la force de son talent; le tableau des
_Thermopyles_ devait passer pour le meilleur ouvrage qu'il eût encore
fait, et on pouvait attendre de sa main un nouveau chef-d'oeuvre qui
surpasserait tout ce que l'on connaissait déjà de lui. Bien plus, ces
paroles inconsidérément avancées furent répétées, soutenues avec
passion; et pendant tout le temps de l'exil de l'artiste, à chaque
production nouvelle qu'il acheva sur la terre étrangère, on ne manqua
pas d'assigner à la dernière une supériorité marquée sur la précédente.
Deux motifs que la faiblesse humaine doit faire juger avec indulgence
ont entretenu cette illusion pendant les années que David a passées à
Bruxelles: l'esprit de parti dans la capitale de la France, et à
Bruxelles, le désir qu'avaient tous les amis de David de l'entourer en
pays étranger d'une atmosphère de gloire qui ne lui permît pas de
s'apercevoir des rigueurs de l'exil. En effet, la plupart de ses élèves
belges, MM. Odewaere, Navetz, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres,
n'ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou
réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces,
aussi belles qu'il était possible qu'elles le fussent. Si, dans l'estime
qu'ils ont témoignée pour les derniers ouvrages de leur maître, ils ont
été, ainsi que beaucoup de critiques de Paris, au delà de ce que la
stricte vérité exigeait de dire, loin de les en blâmer, il n'est
personne au contraire qui ne respecte cette illusion filiale. Mais si
les malheurs et l'âge de David rendaient excusable et même juste cette
prolongation de sa gloire jusqu'au moment de sa mort, à partir de son
dernier jour il a fallu dire la vérité.
Cette tâche a été remplie par celui qui retrace cette histoire, et la
postérité, qui a déjà commencé son action sur les oeuvres de David,
signale _les Sabines_ et _le Couronnement_ comme les deux plus grands
efforts de son talent dans des sujets de genres différents.
Quant aux ouvrages qu'il acheva en exil, quoique dans tous on retrouve
des détails et parfois des parties importantes, où tantôt l'accent de la
nature et tantôt, l'élévation du style ne le cèdent pas aux qualités
analogues qui brillent dans des productions beaucoup plus complètes de
lui, il faut avouer cependant que pris dans leur ensemble, ce que David
a peint à Bruxelles est inférieur aux grands ouvrages qu'il acheva
plusieurs années avant son exil. Quoi qu'il en soit, la célébrité de
David était non-seulement intacte lorsqu'il quitta la France, mais son
malheur le rendit plus grande en pays étranger qu'elle n'avait jamais
été. Dès qu'il fut arrivé à Bruxelles, le roi de Prusse, par
l'intermédiaire du comte de Gortz, son ambassadeur près de la cour de
France, lui fit offrir la direction des arts dans son royaume.
«Monsieur, lui écrivait de Paris (12 mars 1816) le comte de Gortz, le
roi, mon maître, me charge de vous faire savoir que Sa Majesté, charmée
de fixer un artiste aussi distingué que vous, aimerait que vous vinssiez
vous établir dans sa capitale, où Sa Majesté est disposée à vous
procurer une existence agréable et tous les secours dont vous pourriez
avoir besoin.
«Votre départ pour Bruxelles ne m'ayant pas permis de m'entretenir avec
vous des intentions de Sa Majesté, je vous engage à écrire de suite et
directement à Son Altesse Monseigneur le prince d'Hardenberg, à qui vous
ferez connaître vos voeux. Je prends toutefois le parti de vous adresser
un passe-port avec lequel vous vous rendrez, si vous voulez, à Berlin,
où vous trouverez un accueil digne de vos talents...»
M. Alexandre de Humboldt, Prussien de nation et collègue de David à
l'Institut de France, unit ses instances à celles du comte de Gortz pour
engager l'artiste proscrit à se rendre aux offres du roi de Prusse.
Mais, malgré ce qu'elles avaient d'honorable et de flatteur, David,
naturellement peu disposé à mettre son talent et sa personne au service
d'un autre pays que le sien, voulut prendre le temps de se consulter.
Une indisposition grave de sa femme lui en fournit l'occasion;
s'adressant donc au prince d'Hardenberg, comme le comte de Gortz le lui
avait conseillé, il témoigna sa reconnaissance de ce que l'on voulait
faire pour lui, tout en priant le prince d'attendre sa réponse
définitive jusqu'au moment où sa femme serait rétablie. Le prince de
Hardenberg répondit à David qu'il trouvait la cause du retard de son
voyage à Berlin trop légitime pour que le roi ne l'approuvât pas; qu'on
l'y attendait toujours avec impatience; et il finissait sa lettre par
ces mots: «Sa Majesté vous accordera toutes les facilités que vous
pourrez désirer pour votre établissement, et je serai charmé de pouvoir
m'entendre avec vous à ce sujet immédiatement après votre arrivée à
Berlin, dont je vous prie de vouloir bien me prévenir.»
Cependant la maladie de Mme David se prolongeait et la réponse si
vivement attendue à Berlin n'arrivait pas. Le prince d'Hatzfeld, alors
ambassadeur de Prusse auprès du roi des Pays-Bas, fut chargé de joindre
ses instructions verbales aux offres qui avaient déjà été faites par son
souverain, et il se rendit chez l'artiste, qui était absent de chez lui.
Le lendemain David se présenta chez l'ambassadeur, qui, après lui avoir
rappelé l'objet des lettres qu'il avait déjà reçues, ajouta: «Mais
pourquoi ne pas vous rendre aux invitations de mon roi? Il met le plus
grand prix à vous voir habiter sa capitale... Quel était votre
traitement comme premier peintre de Napoléon?--Douze mille francs.--Oh!
le roi ferait mieux que cela; l'intention de Sa Majesté est de vous
posséder comme ministre des arts. Vous jouirez de tous les avantages et
des honneurs dus à ce titre; allez à Berlin créer une école de peinture,
soyez-en le directeur; la reconnaissance du roi sera sans bornes si vous
acceptez.--Mon grand âge, la faiblesse de la santé de ma femme, répondit
David, mon amour de l'indépendance, les bontés dont le gouvernement des
Pays-Bas m'honore, et le désir de répondre à des instances aussi
flatteuses que celles que vous me faites, toutes ces causes, prince,
sont de nature à me jeter dans une grande perplexité; permettez-moi donc
de prendre quelques jours pour répondre.»
David jugea à propos de ne pas se décider sans prendre conseil. Il
s'adressa à deux de ses compagnons d'exil, Cambacérès et Sieyès,
auxquels, après avoir exposé l'offre qui lui était faite, il fit part
encore de toutes les lettres qu'il avait reçues à ce sujet, et de son
dernier entretien avec le prince d'Hatzfeld. L'ex-archi-chancelier de
Napoléon l'engagea d'accepter; Sieyès, au contraire, lui conseilla de
n'en rien faire. «Libre, indépendant, honoré et dans l'aisance,
pourquoi, dit-il à l'artiste, renonceriez-vous à ces avantages?»
Cet avis prévalut, et dès le jour suivant, David alla chez
l'ambassadeur, à qui il porta son refus en s'excusant ainsi: «Les bontés
de votre roi m'honorent, et j'en sens tout le prix. Elles signaleront
une époque remarquable de ma vie, et présenteront le roi de Prusse à la
postérité comme l'ami des arts et le protecteur de David dans son exil.
Veuillez être auprès de Sa Majesté l'interprète de ma profonde
gratitude. Je suis vieux, j'ai soixante-sept ans; qu'elle me permette de
conserver la tranquillité dont je jouis sous un gouvernement conforme à
mes opinions.» Malgré ce refus positif, la cour de Prusse ne perdit pas
encore tout espoir. La princesse d'Hatzfeld, accompagnée de ses trois
filles, voulant faire une nouvelle tentative, alla chez David au moment
même où la comtesse L..., amie particulière du roi de Prusse, s'y
rendait avec les mêmes intentions. «Je regarde comme un heureux présage,
dit la princesse à cette dame, que vous réunissiez vos efforts aux
nôtres. M. David est inébranlable; veuillez bien peindre sa résistance à
Sa Majesté, de manière à la convaincre que nous avons employé tous les
moyens pour le persuader.» Malgré ces instances nouvelles, David tint
bon et refusa. Enfin, le frère du roi de Prusse vint chez l'artiste sous
le nom du prince de Mansfeld, et lui dit qu'il avait ordre de son
souverain de l'emmener à Berlin dans sa voiture, «Eh bien! monsieur
David, lui dit-il, vous rendez-vous enfin à nos voeux? Allons,
décidez-vous à partir avec moi; nous voyagerons ensemble.» Puis, se
tournant vers le portrait du général Gérard, qui était commencé et sur
le chevalet: «J'espère, ajouta-t-il, que vous débuterez par me peindre
comme le général. Votre présence nous comblera de joie.» Mais David
resta inébranlable dans sa résolution, s'établit à Bruxelles et reprit
le cours de ses travaux de peinture.
L'ardeur nouvelle que mit David à produire pendant son exil, et les
nobles efforts qu'il fit pour développer son talent sous des formes et
dans des modes qu'il n'avait pas encore employés, indiquent peut-être
mieux que tous les travaux précédents de sa vie à quel point son âme
était vivace, énergique et susceptible de grandes résolutions quand il
s'agissait de son art. Les paroles qu'il dit quelque temps avant sa
mort, et lorsque sa main lui était devenue tout à fait inutile,
serviront encore à faire éclater cette vérité, et à prouver ce que
l'expérience a démontré si fréquemment, que chez les hommes d'un mérite
extraordinaire, l'âme ne s'affaiblit pas, mais qu'elle est seulement
trahie par les organes de la vie matérielle.
«Je me sens l'imagination aussi vive et aussi fraîche que dans les
premières années de ma jeunesse, disait-il à ses amis qui l'entouraient,
je compose avec la même facilité tous les sujets qui me viennent à la
pensée; mais quand je prends mes crayons pour les tracer sur la toile,
ma main s'y refuse.»
Cet affaiblissement de la main, dont l'artiste ne dut naturellement
s'apercevoir que quand il fut complet, on en saisit les symptômes dans
les dernières figures qu'il a peintes dans le tableau des _Thermopyles_
et surtout dans les personnages qui occupent le fond de cette
composition. Il est juste, cependant, de faire observer que dans le
premier et le dernier des grands ouvrages qu'il a achevés en exil, on
remarque plusieurs parties que le peintre a traitées avec une audace et
une verve qui n'appartiennent ordinairement qu'à la jeunesse. C'est
_l'Amour quittant Psyché_ et _Mars désarmé par Vénus_[72]. Sensible au
reproche qu'on lui avant souvent adressé de n'être qu'un imitateur,
qu'un copiste même de l'antique, David, rassemblant tout ce que son
instinct et son talent avaient encore de force pour imiter la nature
sans chercher à la modifier et à l'embellir, acheva le tableau de
_l'Amour et Psyché_, et prouva qu'il pouvait représenter le naturel,
même sans choix, copié immédiatement sur le modèle. Cet ouvrage,
lorsqu'il fut exposé à Paris, vers 1823, valut les louanges et attira
les critiques les plus excessives à l'auteur, et on peut le regarder
comme le dernier de ceux de David qui ont eu de l'influence sur l'esprit
des jeunes artistes qui en ce moment s'apprêtaient à faire une
révolution dans l'art de la peinture. Les admirateurs exclusifs des
anciens ouvrages du peintre des _Sabines_ et des _Horaces_ ne purent lui
pardonner d'avoir ainsi représenté la nature telle quelle, dans un sujet
appartenant à la plus haute poésie; tandis qu'au contraire ceux qui
repoussaient les doctrines antiques et demandaient du naturel à tout
prix surent gré au vieil artiste exilé de se rajeunir en quelque sorte à
la fin de sa carrière, en admettant des principes contraires à ceux
qu'il avait professés jusque-là.