politiques commençaient à faire naître de vives inquiétudes dans tous
les esprits. Quoique habituellement très-réservé sur ces matières, il en
parlait franchement lorsque l'occasion s'en présentait et qu'il pouvait
s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa
reconnaissance pour Napoléon fussent le moins du monde altérés, il
trouvait cependant que son héros avait l'humeur un peu trop guerrière,
et que le chef de la nouvelle dynastie était au moins aussi absolu dans
ses volontés que ceux de l'ancienne. Parfois même, lorsqu'il reportait
ses souvenirs aux années d'espérances de 1789, il lui arrivait de dire
en soupirant: «Ah! ah! ce n'est pas là ce que l'on désirait
précisément!» Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il
prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait
constamment la conversation sur son art, il était facile de voir qu'il
redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les
entreprises périlleuses où le chef de l'État s'était engagé. Tout
changement de gouvernement était naturellement un sujet d'inquiétude
profonde pour l'homme que la puissance de Napoléon avait replacé dans le
monde; pour le chef d'école dont l'influence sur les artistes était une
sorte de magistrature; pour celui dont les fils étaient employés dans
l'administration et dans l'armée, et dont les filles avaient épousé des
généraux. David n'était pas doué de ce besoin de s'épancher qui force
certains hommes à exprimer ce qu'ils éprouvent. L'affection qu'il
portait à sa famille, à ses amis ou à ceux qu'il distinguait, ne se
manifestait guère que par la bienveillance égale, mais calme, peu
expansive, qu'il leur montrait toujours de la même manière et en toute
circonstance. Il faisait peu de caresses à ses enfants, mais il
s'occupait de leur sort et ne négligeait aucune des occasions qui
pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'époque où sa femme était
venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection
pour elle ne s'était jamais démentie; quant à ses élèves, ceux au moins
qui, comme Gros, se trouvaient honorés de son amitié et fiers de sa
confiance, c'était pour eux qu'il se laissait presque aller à la
tendresse d'un père.
Ses habitudes journalières étaient très-exactement réglées. Toujours
simplement mais très-proprement vêtu dès le matin, c'était vers neuf ou
dix heures, à l'instant de son déjeuner, que ses élèves et les artistes
des autres écoles étaient reçus par lui. Ordinairement on venait pour
lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner
ses avis sur un ouvrage commencé ou auquel il fallait mettre la dernière
main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son séjour en
France, non-seulement ses élèves, mais la plupart des artistes
réclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les
expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il
fût, s'il renfermait toutefois quelque qualité enfouie, qu'il ne
découvrît et dont il ne trouvât moyen de faire complimenter l'auteur.
Ses idées étaient toujours tournées vers son art chéri, et ordinairement
pendant les visites du matin que lui faisaient ses élèves, il leur
montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand maître, dont il
faisait ressortir les beautés avec un tact particulier; ou bien,
présentant une composition sur laquelle il travaillait lui-même, il
recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon
conseil donné par ses jeunes hôtes, et cela avec une simplicité qui
n'appartient qu'aux hommes réellement passionnés pour leur art.
Ses récréations se bornaient à fréquenter le Théâtre-Français, mais plus
particulièrement l'Opéra-Italien, dont la musique avait conservé pour
lui un attrait particulier depuis son séjour à Rome. Quant au monde, il
n'y allait pas et en recevait peu; à l'exception de quelques fêtes de
famille qu'il donna vers le temps où il maria ses filles, les habitudes
de sa maison étaient habituellement graves, et même austères.
Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la
promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se
plaisait assez dans la compagnie d'Étienne. Pendant ces courses,
l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant
sur la politique; alors Étienne écoutait avec avidité et sans se
permettre la moindre interruption, les réflexions de cet homme, toujours
aveuglément conduit par son instinct, et aux idées duquel l'expérience
la plus dure et les événements les plus extraordinaires n'avaient
apporté presque aucune modification. David croyait encore de la
meilleure foi du monde que Robespierre et Marat étaient des hommes
vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un
scélérat; il méprisait Fabre d'Églantine en disant que c'était un
insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manières
rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napoléon et
Pie VII comme il avait admiré Robespierre et Marat, et, en somme,
parlant des grands événements dont il avait été témoin et des hommes
qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du
philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde.
Ce sang-froid, cette impassibilité prirent quelquefois chez lui le
caractère du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait
avec Étienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes,
de suivre les boulevards du Temple, où ils s'arrêtaient en observant
nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs
et des marchands d'oiseaux qui y étaient établis. Arrivés au cabinet des
figures de cire de Curtius, et après avoir considéré pendant quelques
instants le Turc et le grenadier de la Garde impériale placés aux deux
côtés de la porte d'entrée, David, souriant aux invitations bruyantes du
crieur chargé de faire entrer les curieux, se tourna vers Étienne en lui
disant: «Eh bien! entrons-nous?... Allons, Étienne, je vous régale!» et
ils entrèrent en effet.
Pendant que l'homme armé de sa baguette expliquait l'histoire tragique
d'Holopherne et le couronnement de Napoléon, David faisait observer à
son élève quelques manques en cire qui évidemment avaient été moulés sur
la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de
ces empreintes avec d'autres masques qui avaient été faits par la main
des sculpteurs, l'artiste ne put s'empêcher de faire plusieurs
réflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations.
Pendant l'entretien que ce sujet fit naître, le démonstrateur, après
avoir cessé d'expliquer, parce qu'il s'était aperçu qu'on ne l'écoutait
pas, s'appuya sur la balustrade en prêtant l'oreille à la conversation
des deux curieux, qui bientôt se mirent en marche pour se retirer.
Mais à la conversation qu'il venait d'entendre, le garçon de Curtius
s'était aperçu qu'il avait affaire à des amateurs dont il pourrait tirer
quelque profit supplémentaire. S'approchant donc de David avec un air
avisé et respectueux tout à la fois: «Je vois, Messieurs, dit-il, que
vous êtes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pièces curieuses,
mais que nous ne montrons pas à tout le monde; et ces messieurs,
ajouta-t-il en saluant profondément, seront sans doute satisfaits des
pièces en réserve que je puis leur montrer.» La première idée qui vint à
l'esprit de David et d'Étienne, en entendant cette proposition, fut de
penser qu'il s'agissait de quelque représentation licencieuse, et ils
remercièrent le garçon. Mais celui-ci, à la manière dont le refus lui
fut indiqué, s'étant aperçu de la supposition que l'on avait faite,
affirma que l'_établissement_ ne renfermait rien de semblable et que
_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et
Étienne près d'un renfoncement, dans lequel était établi une espèce de
coffre dont il leva le couvercle.
Dans la longueur de ce coffre étaient suspendues, à une tringle de fer,
les têtes moulées en cire d'Hébert, de Robespierre et de quelques hommes
suppliciés à la même époque. «Vous voyez, messieurs, dit le garçon en
récitant son explication banale, ceci est la tête d'Hébert, dit le père
Duchesne, que ses crimes ont conduit à l'échafaud; cette autre, c'est la
tête de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entourée
du bandeau qui retenait la mâchoire fracassée par un coup de pistolet,
qui lui fut tiré lorsque...» David, conservant le plus grand calme, fit
un petit signe de la main au garçon, pour lui faire entendre que son
explication était superflue, regarda assez longtemps et avec la plus
grande attention ces deux têtes sur lesquelles on avait exprimé, avec un
soin minutieux, tous les accidents qui résultent du supplice, et dit
enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement à Étienne
ou au démonstrateur, auquel il mit une pièce de monnaie dans la main:
«C'est bien imité, c'est très-bien fait.»
David et Étienne quittèrent ce lieu et parcoururent presque tout un
boulevard sans échanger une parole. La conversation reprit cependant son
cours sur les objets indifférents qui s'offrirent à leurs yeux, mais
jamais ni l'un ni l'autre ne reparlèrent de la visite au salon de
Curtius.
Cette singulière aventure est restée ignorée tant que David a vécu.
Étienne pensa que du vivant du maître il devait respecter son secret.
L'anecdote une fois connue aurait pu être infidèlement racontée en
passant de bouche en bouche, et être transformée en sarcasme. Mais
Étienne a conservé de cette scène inattendue et terrible un souvenir
entièrement favorable pour son malheureux maître, qui, dans cette
occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance
du peu de paroles qu'il prononça, une dignité sans ombre d'affectation
qui prouve que son âme n'était pas sans grandeur.
Les derniers ouvrages de David où il ait imprimé nettement le sceau de
son talent sont l'étude peinte qui fut faite d'après le pape Pie VII,
représenté avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife
seul, vu de face, dont l'original est au musée du Louvre. Ces
productions du genre tempéré, mais où la naïveté de l'imitation est si
heureusement jointe à la dignité qu'il convenait de donner à ces deux
personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur à
David.
Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les
années qui précédèrent les événements de 1814. Celui où Napoléon est
représenté dans le costume impérial, et qui était destiné à Jérôme
Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte où le
peintre s'est trouvé, obligé qu'il était de donner à son personnage et à
ses vêtements un aspect théâtral.
Quelque temps après, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un
portrait en pied de Napoléon, mais représenté dans son cabinet, et vêtu
comme ce souverain avait coutume de l'être. David qui, pendant
l'exécution du tableau précédent, n'avait que trop de fois reconnu
l'inconvénient du costume impérial, saisit avec empressement l'occasion
de faire un portrait simple et naturel de Napoléon. Sur ce tableau, haut
de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vêtu
d'un frac vert uniforme, avec les épaulettes de général. Il est près de
son bureau chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une
partie de la nuit. Le jour paraît, et pour exprimer cette circonstance,
le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de
s'éteindre dans un flambeau à branches.
Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de
manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui
était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de
franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le
défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet
homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût
été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les
travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa
physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de
poésie qui devait résulter d'un pareil sujet.
Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans
doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par
un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut
très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son
premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je
m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur
gloire.»
On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques
avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon.
Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler
ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion
d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a
existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces
dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à
faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait
attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme
une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre,
l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses
tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens,
ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire,
répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible
aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop
dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer
qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le
propriétaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande
importance à conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui
dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut
jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M.
Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix
mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue
de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs
reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par
David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put
l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois
insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à
soixante mille francs.--Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie
de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre.
Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On
ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il
avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit
avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis
forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!»
Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient
s'évanouir. Les désastres de l'armée de Napoléon à Moscou, l'approche
menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les
bruits précurseurs de la restauration des princes de la maison de
Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de
ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle
dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon. Ceux qui,
ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de
rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les
hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la
mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence.
Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut
donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux
ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit
transporter loin de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont
il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le
lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David,
si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne
laissaient point d'autre voie de salut[70].
On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et
du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin
qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu
le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour
l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on
éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et
l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil national quelques jours
après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une
générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de
la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait
d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps
vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation
de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même,
qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs
relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de
son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg.
Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui,
il se représentait la douloureuse impression qu'avaient dû faire sur cet
homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères
dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des
logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez
vaste, dans une partie moins peuplée de la ville, avait sans doute été
compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux
vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce
voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre
vainqueur ne se fît un malin plaisir de reprocher brutalement à
l'artiste son dévouement à Napoléon, ou même ses idées républicaines.
L'esprit rempli de ces inquiétudes, Étienne entra, non sans que le coeur
lui battît, dans la maison de son maître. La vue de soldats russes
bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter
cette disposition, et Étienne était réellement mal à son aise quand il
ouvrit la porte de la pièce où David se tenait ordinairement.
Près de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers
russes, qui se levèrent très-civilement de leurs siéges lorsque Étienne
entra et que David le leur eut présenté comme un de ses élèves. Trompés
par cette qualification, à laquelle ils attachaient plus d'importance
que n'en avait réellement celui à qui le maître l'avait donnée, les
jeunes Russes regardèrent Étienne avec la même curiosité respectueuse
qu'ils auraient éprouvée s'ils eussent vu Gérard, Girodet ou Gros, tant
le seul titre d'_élève de David_ avait alors de retentissement en
Europe. Cependant la conversation ne tarda pas à reprendre son cours, et
Étienne n'éprouva pas un médiocre étonnement en voyant les deux jeunes
officiers s'exprimer en français de la manière la plus pure, et prier
David d'avoir la complaisance de continuer les récits qu'il leur
faisait, soit des habitudes journalières de l'empereur Napoléon, soit
des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de
Rome. En un mot, les vainqueurs étaient les vaincus, ils étaient
enthousiastes de la France, se trouvaient particulièrement heureux que
le sort les eût conduits chez un de ses plus grands artistes, pour
lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalière
les égards les plus délicats et les plus flatteurs.
Les tableaux de David ne tardèrent pas à être rapportés à Paris; tous
les étrangers s'empressèrent d'aller les voir, et il n'y eut que le
portrait équestre de Napoléon, placé à Saint-Cloud, qui fut violemment
enlevé par les Prussiens.
La mansuétude des princes alliés en s'emparant de Paris en 1814 est une
des choses qui ont le plus contribué alors à adoucir les rapports de
nation à nation et de proche en proche, à détruire ces haines si
invétérées et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de
l'Europe. Cet exemple de modération donné par les ennemis de la France
fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trône aux Bourbons,
qui, sans ce précédent, se seraient peut-être cru le droit d'user de
plus de rigueur. Pendant la première restauration, les hommes qui
concevaient le patriotisme de la manière la plus rude et la plus sauvage
furent souvent obligés de supporter avec le plus de sang-froid certaines
mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois
auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes à qui cet
artiste témoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui
souhaiter sa fête le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui étaient
les plus attentives à lui donner cette marque d'intérêt se faisait
remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort âgée en 1814, et à
laquelle David, à ce qu'il paraît, avait eu l'occasion de rendre un
service très-important, lorsqu'il était membre du comité de sûreté
générale. Cette dame, toute dévouée à l'ancienne monarchie, n'en avait
pas moins conservé pour David une reconnaissance que le temps semblait
rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines époques de
l'année où elle rendait visite à David et à sa famille, ne manquait-elle
pas de se présenter régulièrement le jour de la Saint-Louis avec un fort
beau bouquet. À la suite de la première restauration, pendant tout le
cours de l'année 1814, les lis qui distinguent l'écu de France avaient
mis cette fleur à la mode, et on la cultivait à profusion. Si le lis,
symbole de la puissance de la maison de Bourbon, était chéri de ceux qui
se rattachaient à l'ancienne monarchie, les partisans de Napoléon et
surtout les anciens républicains l'avaient en exécration. Sans faire
attention à ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame,
tout occupée de payer le tribut annuel de sa reconnaissance à David, et
voulant lui offrir ce qu'elle avait trouvé de plus beau parmi les
fleurs, lui présenta, le 24 août 1814, une tige de lis si grande et si
fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la
pareille dans Paris. Étienne se trouvait là lorsque Mme de *** entra
avec son bouquet, et sa première idée fut d'observer la physionomie de
son maître, pour découvrir si la distraction de la vieille dame ne
donnerait pas lieu à quelque scène embarrassante. Mais David se levant
tout à coup en la voyant entrer, sourit spirituellement à la vue de
cette fleur intempestive, et fit à celle qui la lui offrait des
remercîments où il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme
s'il eût voulu lui tenir compte de son innocente méprise. Lorsque la
bonne dame se fut retirée, David pria sa femme de donner ordre d'enlever
le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se
tournant vers Étienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur:
«Cette excellente personne, dit-il, m'a donné ce lis avec la même
candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brûler Jean de
Hus. Il faut que je m'écrie aussi: _O sancta simplicitas!_»
Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait comme
tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le
gouvernement de Napoléon, n'eut cependant pas à se plaindre des princes
de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui,
évitant de se présenter dans les lieux publics et s'occupant à faire
plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa
femme qui avait redoublé de soins et de tendresse pour lui, depuis que
la rentrée des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En
se livrant à ces travaux, dont il se faisait plutôt une distraction
qu'une occupation réelle, il acheva plusieurs compositions parmi
lesquelles il soigna particulièrement celle d'_Apelles et Campaspe_
qu'il exécuta bientôt après en exil. Cependant cette année de la vie de
David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait
éprouvée alors lui vint des visites de la foule d'étrangers de marque
venus à Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef
d'une école célèbre.