Pendant que David achevait cet ouvrage (1812-13), les événements

politiques commençaient à faire naître de vives inquiétudes dans tous

les esprits. Quoique habituellement très-réservé sur ces matières, il en

parlait franchement lorsque l'occasion s'en présentait et qu'il pouvait

s'exprimer en toute confiance. Sans que son attachement et sa

reconnaissance pour Napoléon fussent le moins du monde altérés, il

trouvait cependant que son héros avait l'humeur un peu trop guerrière,

et que le chef de la nouvelle dynastie était au moins aussi absolu dans

ses volontés que ceux de l'ancienne. Parfois même, lorsqu'il reportait

ses souvenirs aux années d'espérances de 1789, il lui arrivait de dire

en soupirant: «Ah! ah! ce n'est pas là ce que l'on désirait

précisément!» Souvent il paraissait soucieux, et au plaisir qu'il

prenait au travail de son atelier, au soin avec lequel il amenait

constamment la conversation sur son art, il était facile de voir qu'il

redoutait les entretiens que provoquaient partout ailleurs les

entreprises périlleuses où le chef de l'État s'était engagé. Tout

changement de gouvernement était naturellement un sujet d'inquiétude

profonde pour l'homme que la puissance de Napoléon avait replacé dans le

monde; pour le chef d'école dont l'influence sur les artistes était une

sorte de magistrature; pour celui dont les fils étaient employés dans

l'administration et dans l'armée, et dont les filles avaient épousé des

généraux. David n'était pas doué de ce besoin de s'épancher qui force

certains hommes à exprimer ce qu'ils éprouvent. L'affection qu'il

portait à sa famille, à ses amis ou à ceux qu'il distinguait, ne se

manifestait guère que par la bienveillance égale, mais calme, peu

expansive, qu'il leur montrait toujours de la même manière et en toute

circonstance. Il faisait peu de caresses à ses enfants, mais il

s'occupait de leur sort et ne négligeait aucune des occasions qui

pouvaient leur devenir favorables. Depuis l'époque où sa femme était

venue le rejoindre, le secourir, le soigner en prison, son affection

pour elle ne s'était jamais démentie; quant à ses élèves, ceux au moins

qui, comme Gros, se trouvaient honorés de son amitié et fiers de sa

confiance, c'était pour eux qu'il se laissait presque aller à la

tendresse d'un père.

Ses habitudes journalières étaient très-exactement réglées. Toujours

simplement mais très-proprement vêtu dès le matin, c'était vers neuf ou

dix heures, à l'instant de son déjeuner, que ses élèves et les artistes

des autres écoles étaient reçus par lui. Ordinairement on venait pour

lui soumettre le projet d'un tableau, ou pour le prier de venir donner

ses avis sur un ouvrage commencé ou auquel il fallait mettre la dernière

main avant l'ouverture du Salon. Sur les derniers temps de son séjour en

France, non-seulement ses élèves, mais la plupart des artistes

réclamaient et obtenaient de lui cette faveur, et pendant les

expositions au Louvre, il n'y avait pas d'ouvrage, quelque faible qu'il

fût, s'il renfermait toutefois quelque qualité enfouie, qu'il ne

découvrît et dont il ne trouvât moyen de faire complimenter l'auteur.

Ses idées étaient toujours tournées vers son art chéri, et ordinairement

pendant les visites du matin que lui faisaient ses élèves, il leur

montrait la gravure de l'ouvrage de quelque grand maître, dont il

faisait ressortir les beautés avec un tact particulier; ou bien,

présentant une composition sur laquelle il travaillait lui-même, il

recueillait les avis, recevait les observations, profitait d'un bon

conseil donné par ses jeunes hôtes, et cela avec une simplicité qui

n'appartient qu'aux hommes réellement passionnés pour leur art.

Ses récréations se bornaient à fréquenter le Théâtre-Français, mais plus

particulièrement l'Opéra-Italien, dont la musique avait conservé pour

lui un attrait particulier depuis son séjour à Rome. Quant au monde, il

n'y allait pas et en recevait peu; à l'exception de quelques fêtes de

famille qu'il donna vers le temps où il maria ses filles, les habitudes

de sa maison étaient habituellement graves, et même austères.

Pendant la belle saison, David prenait souvent le plaisir de la

promenade et, comme on a eu l'occasion de le dire plus d'une fois, il se

plaisait assez dans la compagnie d'Étienne. Pendant ces courses,

l'entretien roulait habituellement sur les arts, quelquefois cependant

sur la politique; alors Étienne écoutait avec avidité et sans se

permettre la moindre interruption, les réflexions de cet homme, toujours

aveuglément conduit par son instinct, et aux idées duquel l'expérience

la plus dure et les événements les plus extraordinaires n'avaient

apporté presque aucune modification. David croyait encore de la

meilleure foi du monde que Robespierre et Marat étaient des hommes

vertueux; il signalait Fouquier-Tinville comme un monstre et un

scélérat; il méprisait Fabre d'Églantine en disant que c'était un

insigne fripon; aimant, d'ailleurs, tous les hommes dont les manières

rappelaient la politesse de l'ancienne cour; admirant alors Napoléon et

Pie VII comme il avait admiré Robespierre et Marat, et, en somme,

parlant des grands événements dont il avait été témoin et des hommes

qu'il avait connus, avec un sang-froid apparent qui lui donnait l'air du

philosophe le plus impartial jugeant les affaires de ce monde.

Ce sang-froid, cette impassibilité prirent quelquefois chez lui le

caractère du courage. Dans une de ces longues promenades qu'il faisait

avec Étienne, il leur arriva un jour, en revenant du Jardin des Plantes,

de suivre les boulevards du Temple, où ils s'arrêtaient en observant

nonchalamment les baraques des baladins, les boutiques des restaurateurs

et des marchands d'oiseaux qui y étaient établis. Arrivés au cabinet des

figures de cire de Curtius, et après avoir considéré pendant quelques

instants le Turc et le grenadier de la Garde impériale placés aux deux

côtés de la porte d'entrée, David, souriant aux invitations bruyantes du

crieur chargé de faire entrer les curieux, se tourna vers Étienne en lui

disant: «Eh bien! entrons-nous?... Allons, Étienne, je vous régale!» et

ils entrèrent en effet.

Pendant que l'homme armé de sa baguette expliquait l'histoire tragique

d'Holopherne et le couronnement de Napoléon, David faisait observer à

son élève quelques manques en cire qui évidemment avaient été moulés sur

la nature; et, profitant de l'occasion que lui offrait la comparaison de

ces empreintes avec d'autres masques qui avaient été faits par la main

des sculpteurs, l'artiste ne put s'empêcher de faire plusieurs

réflexions pleines de sens sur l'imperfection de toutes les imitations.

Pendant l'entretien que ce sujet fit naître, le démonstrateur, après

avoir cessé d'expliquer, parce qu'il s'était aperçu qu'on ne l'écoutait

pas, s'appuya sur la balustrade en prêtant l'oreille à la conversation

des deux curieux, qui bientôt se mirent en marche pour se retirer.

Mais à la conversation qu'il venait d'entendre, le garçon de Curtius

s'était aperçu qu'il avait affaire à des amateurs dont il pourrait tirer

quelque profit supplémentaire. S'approchant donc de David avec un air

avisé et respectueux tout à la fois: «Je vois, Messieurs, dit-il, que

vous êtes des connaisseurs. Nous avons ici quelques pièces curieuses,

mais que nous ne montrons pas à tout le monde; et ces messieurs,

ajouta-t-il en saluant profondément, seront sans doute satisfaits des

pièces en réserve que je puis leur montrer.» La première idée qui vint à

l'esprit de David et d'Étienne, en entendant cette proposition, fut de

penser qu'il s'agissait de quelque représentation licencieuse, et ils

remercièrent le garçon. Mais celui-ci, à la manière dont le refus lui

fut indiqué, s'étant aperçu de la supposition que l'on avait faite,

affirma que l'_établissement_ ne renfermait rien de semblable et que

_l'on serait content_. En achevant ces mots, il conduisit David et

Étienne près d'un renfoncement, dans lequel était établi une espèce de

coffre dont il leva le couvercle.

Dans la longueur de ce coffre étaient suspendues, à une tringle de fer,

les têtes moulées en cire d'Hébert, de Robespierre et de quelques hommes

suppliciés à la même époque. «Vous voyez, messieurs, dit le garçon en

récitant son explication banale, ceci est la tête d'Hébert, dit le père

Duchesne, que ses crimes ont conduit à l'échafaud; cette autre, c'est la

tête de Robespierre; remarquez, messieurs, qu'elle est encore entourée

du bandeau qui retenait la mâchoire fracassée par un coup de pistolet,

qui lui fut tiré lorsque...» David, conservant le plus grand calme, fit

un petit signe de la main au garçon, pour lui faire entendre que son

explication était superflue, regarda assez longtemps et avec la plus

grande attention ces deux têtes sur lesquelles on avait exprimé, avec un

soin minutieux, tous les accidents qui résultent du supplice, et dit

enfin, en se mettant en marche et sans s'adresser directement à Étienne

ou au démonstrateur, auquel il mit une pièce de monnaie dans la main:

«C'est bien imité, c'est très-bien fait.»

David et Étienne quittèrent ce lieu et parcoururent presque tout un

boulevard sans échanger une parole. La conversation reprit cependant son

cours sur les objets indifférents qui s'offrirent à leurs yeux, mais

jamais ni l'un ni l'autre ne reparlèrent de la visite au salon de

Curtius.

Cette singulière aventure est restée ignorée tant que David a vécu.

Étienne pensa que du vivant du maître il devait respecter son secret.

L'anecdote une fois connue aurait pu être infidèlement racontée en

passant de bouche en bouche, et être transformée en sarcasme. Mais

Étienne a conservé de cette scène inattendue et terrible un souvenir

entièrement favorable pour son malheureux maître, qui, dans cette

occasion, montra, tant par le calme de ses traits que par la convenance

du peu de paroles qu'il prononça, une dignité sans ombre d'affectation

qui prouve que son âme n'était pas sans grandeur.

Les derniers ouvrages de David où il ait imprimé nettement le sceau de

son talent sont l'étude peinte qui fut faite d'après le pape Pie VII,

représenté avec le cardinal Caprara, et le beau portrait du pontife

seul, vu de face, dont l'original est au musée du Louvre. Ces

productions du genre tempéré, mais où la naïveté de l'imitation est si

heureusement jointe à la dignité qu'il convenait de donner à ces deux

personnages historiques, sont de celles qui font le plus d'honneur à

David.

Il fut moins heureux dans les portraits de l'Empereur qu'il fit dans les

années qui précédèrent les événements de 1814. Celui où Napoléon est

représenté dans le costume impérial, et qui était destiné à Jérôme

Bonaparte, alors roi de Westphalie, se sent de la contrainte où le

peintre s'est trouvé, obligé qu'il était de donner à son personnage et à

ses vêtements un aspect théâtral.

Quelque temps après, un Anglais, le comte de Douglas, lui demanda un

portrait en pied de Napoléon, mais représenté dans son cabinet, et vêtu

comme ce souverain avait coutume de l'être. David qui, pendant

l'exécution du tableau précédent, n'avait que trop de fois reconnu

l'inconvénient du costume impérial, saisit avec empressement l'occasion

de faire un portrait simple et naturel de Napoléon. Sur ce tableau, haut

de six pieds et demi, on voit l'Empereur debout, dans son cabinet, vêtu

d'un frac vert uniforme, avec les épaulettes de général. Il est près de

son bureau chargé de papiers, et censé avoir travaillé pendant une

partie de la nuit. Le jour paraît, et pour exprimer cette circonstance,

le peintre a eu soin de laisser fumer plusieurs bougies qui viennent de

s'éteindre dans un flambeau à branches.

Considéré au point de vue de l'art, on peut reprocher à ce morceau de

manquer de fermeté. Quant à l'idée principale de la composition, qui

était heureuse, David n'a peut-être pas osé la rendre avec assez de

franchise. La tête de Napoléon, médiocrement ressemblante, a surtout le

défaut d'être rendue d'une manière trop idéale. Tout en conservant à cet

homme infatigable l'énergie même corporelle qui lui était propre, il eût

été possible cependant d'exprimer la lassitude passagère dont les

travaux nocturnes laissaient ordinairement des traces sur sa

physionomie; c'était même le seul moyen de faire ressortir l'espèce de

poésie qui devait résulter d'un pareil sujet.

Napoléon ayant entendu parler de ce portrait, dont sa vanité fut sans

doute intérieurement flattée, en apprenant qu'il avait été commandé par

un Anglais, voulut voir l'ouvrage. On rapporte qu'il en parut

très-satisfait, et qu'après l'avoir attentivement regardé, il dit à son

premier peintre: «Vous m'avez deviné, mon cher David; la nuit je

m'occupe du bonheur de mes sujets, et le jour je travaille à leur

gloire.»

On a avancé, mais sans preuves, que quelques réponses un peu brusques

avaient failli plusieurs fois attirer sur David la disgrâce de Napoléon.

Tous les faits connus semblent prouver le contraire; et, sans rappeler

ici ce qui a été dit à ce sujet, le brevet de commandant de la Légion

d'honneur que David reçut en 1812 suffirait pour prouver que s'il a

existé quelques petits dissentiments entre ces deux hommes, ces

dissentiments n'ont été que passagers. Tout concourt, au contraire, à

faire croire que Napoléon, indépendamment de l'importance qu'il pouvait

attacher comme souverain au talent de David, a toujours porté à l'homme

une affection sincère. Parlant un jour avec son premier peintre,

l'Empereur lui dit «qu'il avait conçu le projet de réunir tous ses

tableaux dans le musée impérial. Il y a une galerie de Rubens,

ajouta-t-il, je veux que la France me doive la galerie de David.--Sire,

répondit David après l'avoir remercié, je crois qu'il est impossible

aujourd'hui de former cette collection. Mes ouvrages sont trop

dispersés; ils sont entre les mains d'amateurs trop riches pour espérer

qu'ils veuillent s'en détacher. Ainsi, par exemple, je sais que le

propriétaire de _la Mort de Socrate_, M. Trudaine, met une grande

importance à conserver ce tableau.--Nous l'obtiendrons avec de l'or, lui

dit l'Empereur; offrez-en quarante mille francs, et allez s'il le faut

jusqu'à soixante mille.» Ce tableau, commandé originairement par M.

Trudaine le père, pour le prix de six mille francs, avait été payé dix

mille à l'auteur pour lui témoigner la satisfaction que l'on avait eue

de l'ouvrage. Cependant, malgré les offres qui furent faites à plusieurs

reprises et avec beaucoup d'instances au propriétaire du Socrate, par

David lui-même, de quarante et de cinquante mille francs, il ne put

l'obtenir. «Ce refus me flatte, dit alors le peintre, mais je dois

insister; j'en ai l'ordre de Napoléon. Il m'a autorisé à aller jusqu'à

soixante mille francs.--Je les refuse, lui répondit-on, et je vous prie

de dire à Napoléon que j'estime votre ouvrage au-dessus de toute offre.

Si je lui faisais ce sacrifice, je voudrais qu'il fût gratuit.» On

ajoute que lorsque David alla rendre compte, de la commission dont il

avait été chargé, Napoléon, se levant brusquement de son fauteuil, dit

avec humeur: «Il faut bien que je respecte la propriété; je ne puis

forcer cet enthousiaste à nous abandonner sa maîtresse!»

Mais le temps approchait où tous ces rêves de gloire allaient

s'évanouir. Les désastres de l'armée de Napoléon à Moscou, l'approche

menaçante de celles des étrangers du territoire de l'empire, et les

bruits précurseurs de la restauration des princes de la maison de

Bourbon sur le trône de France, portèrent un coup terrible dans l'âme de

ceux dont les intérêts de tout genre et jusqu'à leur sûreté personnelle

dépendaient presque exclusivement de la puissance de Napoléon. Ceux qui,

ainsi que David, pouvaient concevoir de justes craintes sur les actes de

rigueur et de vengeance même que les Bourbons exerceraient contre les

hommes qui avaient pris une part si active à la chute du trône et à la

mort du dernier roi tremblèrent pour leur existence.

Dès que le territoire français eut été envahi, et que l'alarme fut

donnée jusqu'à Paris, David, craignant que le fruit de ses longs travaux

ne devînt la proie de vainqueurs dont on redoutait la furie, fit

transporter loin de la capitale menacée tous ceux de ses ouvrages dont

il put disposer. Ils furent déposés sur les côtes de l'Ouest, comme le

lieu le plus favorable pour leur faire prendre la mer, ainsi qu'à David,

si les chances de la guerre et de la nouvelle révolution imminente ne

laissaient point d'autre voie de salut[70].

On ne reviendra pas ici sur les grands événements de la fin de 1813 et

du commencement de 1814. Ceux qui en ont été témoins n'ont pas besoin

qu'on les leur rappelle, et les jeunes générations en ont sans doute lu

le récit. Un seul fait sur lequel il est important d'appuyer pour

l'intelligence de cette histoire est la terreur profonde que l'on

éprouva à Paris en voyant approcher les armées au 30 mars (1814), et

l'espèce de désappointement que reçut l'orgueil national quelques jours

après, lorsque l'on fut certain que la prudence des ennemis jointe à une

générosité que l'on reconnut plus tard, avait épargné à la capitale de

la France les violences, les rapines et les scènes que l'on attendait

d'une douzaine d'armées victorieuses après avoir été si longtemps

vaincues. Pendant les jours qui précédèrent et suivirent la capitulation

de Paris, chacun était tellement préoccupé et des siens et de soi-même,

qu'à moins d'habiter le même quartier, les amis avaient suspendu leurs

relations habituelles. Étienne était dans ce dernier cas à l'égard de

son maître David, logé alors dans la rue d'Enfer, en face du Luxembourg.

Cependant il était impatient de le voir, et tout en se rendant chez lui,

il se représentait la douloureuse impression qu'avaient dû faire sur cet

homme la chute de Napoléon et surtout la présence des troupes étrangères

dans Paris. Comme dans beaucoup de quartiers on avait établi des

logements militaires, il pensait que David habitant une maison assez

vaste, dans une partie moins peuplée de la ville, avait sans doute été

compris au nombre de ceux qui payaient cette contribution aux

vainqueurs. Alors, chemin faisant, il s'affligeait pour son maître de ce

voisinage humiliant, et allait même jusqu'à craindre que quelque rustre

vainqueur ne se fît un malin plaisir de reprocher brutalement à

l'artiste son dévouement à Napoléon, ou même ses idées républicaines.

L'esprit rempli de ces inquiétudes, Étienne entra, non sans que le coeur

lui battît, dans la maison de son maître. La vue de soldats russes

bouchonnant dans la cour le cheval d'un officier ne fit qu'augmenter

cette disposition, et Étienne était réellement mal à son aise quand il

ouvrit la porte de la pièce où David se tenait ordinairement.

Près de lui et de sa femme se trouvaient effectivement deux officiers

russes, qui se levèrent très-civilement de leurs siéges lorsque Étienne

entra et que David le leur eut présenté comme un de ses élèves. Trompés

par cette qualification, à laquelle ils attachaient plus d'importance

que n'en avait réellement celui à qui le maître l'avait donnée, les

jeunes Russes regardèrent Étienne avec la même curiosité respectueuse

qu'ils auraient éprouvée s'ils eussent vu Gérard, Girodet ou Gros, tant

le seul titre d'_élève de David_ avait alors de retentissement en

Europe. Cependant la conversation ne tarda pas à reprendre son cours, et

Étienne n'éprouva pas un médiocre étonnement en voyant les deux jeunes

officiers s'exprimer en français de la manière la plus pure, et prier

David d'avoir la complaisance de continuer les récits qu'il leur

faisait, soit des habitudes journalières de l'empereur Napoléon, soit

des circonstances de son couronnement, ou de la naissance du roi de

Rome. En un mot, les vainqueurs étaient les vaincus, ils étaient

enthousiastes de la France, se trouvaient particulièrement heureux que

le sort les eût conduits chez un de ses plus grands artistes, pour

lequel ils avaient dans toutes les circonstances de la vie journalière

les égards les plus délicats et les plus flatteurs.

Les tableaux de David ne tardèrent pas à être rapportés à Paris; tous

les étrangers s'empressèrent d'aller les voir, et il n'y eut que le

portrait équestre de Napoléon, placé à Saint-Cloud, qui fut violemment

enlevé par les Prussiens.

La mansuétude des princes alliés en s'emparant de Paris en 1814 est une

des choses qui ont le plus contribué alors à adoucir les rapports de

nation à nation et de proche en proche, à détruire ces haines si

invétérées et si honteuses qui divisaient instinctivement les peuples de

l'Europe. Cet exemple de modération donné par les ennemis de la France

fut sans doute aussi ce qui aplanit le chemin du trône aux Bourbons,

qui, sans ce précédent, se seraient peut-être cru le droit d'user de

plus de rigueur. Pendant la première restauration, les hommes qui

concevaient le patriotisme de la manière la plus rude et la plus sauvage

furent souvent obligés de supporter avec le plus de sang-froid certaines

mortifications qui les eussent fait entrer en fureur quelques mois

auparavant. David en fournira un exemple. Les personnes à qui cet

artiste témoignait de l'affection avaient l'habitude d'aller lui

souhaiter sa fête le jour de la Saint-Louis. Parmi celles qui étaient

les plus attentives à lui donner cette marque d'intérêt se faisait

remarquer une dame de l'ancienne noblesse, fort âgée en 1814, et à

laquelle David, à ce qu'il paraît, avait eu l'occasion de rendre un

service très-important, lorsqu'il était membre du comité de sûreté

générale. Cette dame, toute dévouée à l'ancienne monarchie, n'en avait

pas moins conservé pour David une reconnaissance que le temps semblait

rendre toujours plus vive. Aussi, sans compter certaines époques de

l'année où elle rendait visite à David et à sa famille, ne manquait-elle

pas de se présenter régulièrement le jour de la Saint-Louis avec un fort

beau bouquet. À la suite de la première restauration, pendant tout le

cours de l'année 1814, les lis qui distinguent l'écu de France avaient

mis cette fleur à la mode, et on la cultivait à profusion. Si le lis,

symbole de la puissance de la maison de Bourbon, était chéri de ceux qui

se rattachaient à l'ancienne monarchie, les partisans de Napoléon et

surtout les anciens républicains l'avaient en exécration. Sans faire

attention à ces signes d'amour ou de haine politiques, la bonne dame,

tout occupée de payer le tribut annuel de sa reconnaissance à David, et

voulant lui offrir ce qu'elle avait trouvé de plus beau parmi les

fleurs, lui présenta, le 24 août 1814, une tige de lis si grande et si

fournie de fleurs, que l'on aurait pu difficilement retrouver la

pareille dans Paris. Étienne se trouvait là lorsque Mme de *** entra

avec son bouquet, et sa première idée fut d'observer la physionomie de

son maître, pour découvrir si la distraction de la vieille dame ne

donnerait pas lieu à quelque scène embarrassante. Mais David se levant

tout à coup en la voyant entrer, sourit spirituellement à la vue de

cette fleur intempestive, et fit à celle qui la lui offrait des

remercîments où il parut mettre plus d'effusion que de coutume, comme

s'il eût voulu lui tenir compte de son innocente méprise. Lorsque la

bonne dame se fut retirée, David pria sa femme de donner ordre d'enlever

le lis, en faisant observer que l'odeur pourrait incommoder. Puis se

tournant vers Étienne, auquel il fit un sourire en montrant la fleur:

«Cette excellente personne, dit-il, m'a donné ce lis avec la même

candeur que la vieille femme qui portait son fagot pour brûler Jean de

Hus. Il faut que je m'écrie aussi: _O sancta simplicitas!_»

Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait comme

tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le

gouvernement de Napoléon, n'eut cependant pas à se plaindre des princes

de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui,

évitant de se présenter dans les lieux publics et s'occupant à faire

plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa

femme qui avait redoublé de soins et de tendresse pour lui, depuis que

la rentrée des Bourbons semblait donner des craintes pour son avenir. En

se livrant à ces travaux, dont il se faisait plutôt une distraction

qu'une occupation réelle, il acheva plusieurs compositions parmi

lesquelles il soigna particulièrement celle d'_Apelles et Campaspe_

qu'il exécuta bientôt après en exil. Cependant cette année de la vie de

David fut perdue pour son art, et la seule satisfaction qu'il ait

éprouvée alors lui vint des visites de la foule d'étrangers de marque

venus à Paris, qui ne voyaient en lui que le grand artiste, le chef

d'une école célèbre.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 24 / 32 段