En ces occasions, l'homme, chez David, s'est montré sans doute

irréfléchi, imprudent, coupable même; cependant quand il a fait

successivement, de 1779 à 1810, _Saint Roch_, _les Horaces_, _Socrate_,

_le Serment du Jeu de Paume_, _Marat_, _les Sabines_, _Napoléon_, _Pie

VII_ et _les Thermopyles_, on sent qu'il s'est bercé, en travaillant à

chacun de ces ouvrages, de l'espoir d'avoir trouvé des sujets, des

événements et des personnages dont l'intérêt profond, dont la mémoire

durable, devaient donner à ses productions cette valeur historique et

même morale dont ne peuvent se passer les ouvrages d'art les plus

habilement travaillés. Aussi, malgré la fréquence et la diversité de ses

tentatives, doit-on lui rendre cette justice qu'il a toujours été

travaillé du besoin de rattacher ses conceptions à un principe grand,

fort et solennel.

Napoléon reconnut comme tout le monde, et plus rapidement que beaucoup

d'autres, combien la voie suivie par les artistes était vague et même

fausse. Mais au lieu de méditer sur cette question comme l'aurait pu

faire un prince pacifique, il la trancha brusquement et dans l'intérêt

de son ambition. Par égard pour le talent de plusieurs hommes célèbres

aimés du public, il fit, à propos des prix décennaux, une catégorie des

_tableaux d'histoire_ admis au concours; mais ce qui formait évidemment

pour lui le lot le plus important était cette suite de _tableaux

représentant un sujet honorable pour le caractère national_, qui tous, à

l'exception d'un seul sur onze, _la Bataille d'Aboukir_, se rapportent à

des événements qui lui sont personnels.

Que l'on se rappelle la puissance exorbitante de ce souverain, dont tous

les désirs et les rêves même étaient en quelque sorte réalisés par le

pinceau des artistes, et il sera facile de comprendre l'effet que

produisit sur l'esprit d'une foule de peintres, las de chercher des

sujets et embarrassés depuis si longtemps d'en trouver parmi les saints

et les héros, l'ouverture d'une carrière nouvelle, où ils purent exercer

leur pinceau sans grands frais d'imagination et sans que l'on exigeât

même d'eux une grande perfection. À compter des prix décennaux, chaque

exposition fut encombrée d'une foule de cadres grands, moyens et petits,

où les moindres circonstances de la vie de l'empereur Napoléon étaient

reproduites. Ce qui se fit de mauvais tableaux en ce genre, de 1810 à

1813, est innombrable; c'étaient le plus souvent de plates gazettes qui,

par la nature des sujets, excitaient la curiosité, mais qu'il était

impossible de regarder deux fois, et qui encombrent aujourd'hui les

greniers du Louvre et de quelques grands établissements publics.

Tel fut le résultat du concours pour les prix décennaux, sans compter

que les comparaisons critiques faites sur les ouvrages présentés, ainsi

que le refus d'un jugement définitif sur leur mérite, tirent naître

entre les artistes des jalousies plus vives qu'elles ne l'avaient jamais

été.

XI.

DAVID REPREND LE TABLEAU DES THERMOPYLES.

SON EXIL.

Si, comme on le pense généralement, _les Sabines_ et _le Couronnement de

Napoléon_ sont les deux ouvrages, l'un du genre élevé, l'autre du genre

tempéré, dans lesquels David a donné la mesure de toute la force de son

talent, ce n'est pas pendant la période de temps qu'il a employée à les

faire que ce chef d'école a formé les meilleurs élèves. À l'exception de

Granet, de M. Ingres, puis de Léopold Robert et de M. Schnetz, qui

étudièrent vers ce temps, les autres sont demeurés plus ou moins

obscurs. Un bon nombre de ceux qui, malgré la bizarrerie de leurs idées,

donnaient cependant de si brillantes espérances, sont morts jeunes. Tel

fut le sort de Maurice, le chef des _penseurs_, et de tant d'autres que

nous avons déjà fait connaître.

Ordinairement, dans les écoles, les plus jeunes élèves se font un point

d'honneur d'imiter les plus âgés, surtout dans leurs travers. C'est ce

qui ne manqua pas d'arriver vers 1800-1801, lorsque la secte des

_primitifs_ eut pris tout son développement: Maurice eut parmi les

jeunes dessinateurs un imitateur ou plutôt un singe, qui donna dans

toutes les folies de la secte des _penseurs_. Ce nouvel inspiré était

Monrose, auquel s'étaient joints plusieurs autres élèves. Tandis que son

frère aîné jouait la comédie au Théâtre-Français, dans l'emploi des

grandes livrées, Monrose le jeune était attaché comme danseur au théâtre

des Jeunes Artistes[68], et il en était là quand des dispositions plus

que douteuses lui firent prendre la résolution d'étudier la peinture

chez David. Lorsqu'il entra dans cette école, il se ressentait encore

des habitudes de sa première profession, et il lui arriva longtemps de

faire plus de pirouettes que de dessins. Forcé d'être économe, mais

mourant d'envie de se singulariser par son costume, à l'imitation des

_primitifs_ ses aînés, il laissa croître ses cheveux et sa barbe, espèce

de travers qui se reproduit tous les dix ans chez les élèves en

peinture, et se mit à prêcher de la morale et à commenter les poésies

d'Ossian devant son petit auditoire. Les poëmes de ce barde étaient

exclusivement le _livre_, la _Bible_ de ces sous-sectaires, qui se

recrutaient de tout ce que l'atelier de David avait de plus turbulent et

de plus inepte parmi les _rapins_. Mais une aventure burlesque, mit fin

à ces niaiseries. Vers 1805, Monrose et sa troupe désirant s'échapper de

Paris, que dans leurs discours boursouflés ils ne désignaient jamais

autrement que comme une nouvelle Babylone, réceptacle de tous les vices,

résolurent de _fuir dans les forêts_ pour passer une journée à la

manière des héros d'Ossian. Le chef de la bande, Monrose, muni d'une

guitare dont il raclait tant bien que mal, conduisit ses adeptes au bois

de Boulogne, où Dieu sait comme la journée se passa. Vers le soir, il

leur vint l'idée, toujours dans le but de se conformer aux moeurs et

usages des héros d'Ossian, de mettre le feu à un arbre; mais les

surveillants et les gendarmes, accourus à la vue de cet incendie

menaçant, mirent la main sur le collet des jeunes bardes, que l'on

conduisit à la préfecture de police, où on leur enjoignit de se faire

raser et de s'habiller comme tout le monde. Telle fut la fin des

derniers rejetons de la secte des _penseurs_ ou _primitifs_, dont les

principaux chefs étaient morts à cette époque, ou au moins rentrés dans

la vie commune, et complétement désabusés.

Mais tandis que l'école de David réunissait une foule de jeunes gens

dont les qualités intellectuelles étaient si diverses, bien que tous

fussent atteints d'un certain degré de folie, dans la même enceinte, au

milieu de ces jeunes gens dont l'imagination devait rester stérile,

s'exerçaient journellement à une pratique laborieuse quelques hommes,

habiles de la main, mais dépourvus d'idées et d'invention, et qui

bientôt, par l'insignifiance et la pédanterie de leurs travaux, jetèrent

de la défaveur sur les doctrines professées par leur maître.

Ces artisans de peinture étaient parvenus à réduire l'art à la

perfection d'un dessin et d'un coloris purement matériels, destinés à

réaliser entre leurs mains une manière de beauté conventionnelle qui

consistait particulièrement dans la répétition de certaines attitudes et

de certaines formes extraites systématiquement des statues ou des

bas-reliefs antiques. Depuis l'apparition des ouvrages de Gros et de

quelques peintres traitant des sujets tirés de l'histoire moderne, ces

praticiens avaient pris à tâche de former une opposition à ce mode

nouveau, en se cramponnant avec opiniâtreté aux sujets de la mythologie

grecque, qui exigeaient l'_emploi_ du nu et faisaient rejeter toute

espace d'accessoires comme contraires à la gravité requise pour les

compositions dites _historiques_.

Ce qui explique assez bien pourquoi les compositions de ces peintres

étaient si roides, si inanimées, c'est la disposition de leur esprit et

de leurs habitudes intellectuelles. Entièrement privés du don de

l'invention, n'ayant été sujets à aucune de ces passions, folles sans

doute, mais qui dans la jeunesse sont indispensables pour ouvrir l'âme

et faire prendre un essor rapide à l'esprit, ces hommes, apprenaient

leur art comme un métier, commençaient et terminaient une étude d'après

nature comme un écolier médiocre achève sa page d'écriture. Pour eux, le

_bien-faire_ était tout jusque dans les mots dont ils faisaient usage

pour exprimer les différents degrés où était parvenue leur _besogne_;

chaque terme trahissait l'_apprenti_ qui se forme à son _métier_, qui

_brosse_ sa figure et va _livrer son ouvrage_.

Pour l'étude de la composition, le mode qu'ils employaient n'était ni

plus relevé ni plus délicat. Ils s'exerçaient à faire une foule de

croquis d'après l'antique et les estampes des grands maîtres, de manière

à se graver dans la mémoire et à se mettre dans la main l'apparence, le

croisement et toutes les combinaisons matérielles des formes, des lignes

et des grands effets de la lumière; alors ils étaient censés savoir la

composition; et en l'absence d'une idée, d'un sentiment ou d'une scène

que leur eût fourni et inspiré la nature, ils prenaient Homère, les

tragiques grecs ou plus souvent encore un dictionnaire mythologique,

pour en tirer au hasard un sujet dont ils agençaient les personnages de

placage au moyen des souvenirs ou des imitations qu'ils empruntaient à

leurs croquis préparatoires. Une habitude non moins déplorable adoptée

par ces praticiens, c'était de ne parler qu'avec ironie des sujets

élevés qu'ils se proposaient de traiter. Ces faiseurs de peinture

riaient des Hercule, des Apollon et des Junon dont ils s'efforçaient en

vain de reproduire l'image; aussi, quoique leurs tableaux ne fussent pas

ouvertement ironiques, le défaut de foi envers les idoles que le hasard

offrait à leurs pinceaux se trahissait par la sécheresse et le manque de

réalité qui glaçaient leurs compositions.

Depuis 1804 jusqu'à 1815, ce furent des praticiens de cette espèce,

doués de plus ou moins de talent manuel, qui, en sortant de l'école de

David, recueillirent les couronnes académiques, étudièrent comme

pensionnaires à Rome, et enfin mirent aux expositions du Louvre, vers

cette époque et quelques années plus tard, ces ennuyeuses productions

que l'on signala comme des oeuvres _classiques_, et qui préparèrent la

réaction qui se manifesta plus tard contre l'école de David. Pour

signaler cette décadence pédantesque par un fait important, il faut dire

que ce fut cette même affectation de _classicisme_ et ce goût suranné

pour les sujets mythologiques qui entraînèrent Gros à braver le goût du

public en traitant cet inconcevable sujet d'_Hercule tuant Rhésus

faisant manger le cadavre de ses ennemis par ses chevaux_. Par cet

ouvrage, indignement traité alors par la critique, bien que, sous le

rapport de l'exécution, il ne fût pas inférieur aux meilleures

productions du peintre de _la Peste de Jaffa_, Gros, qui avait tant de

respect et de reconnaissance pour son maître, porta cependant un coup

terrible à son école.

Avant de terminer les détails relatifs aux élèves de David, il faut

revenir encore une fois, mais pour la dernière, à cette âme d'élite, à

ce Moriez qu'aucun talent n'a fait connaître et qui n'a laissé que les

nobles souvenirs que l'on s'est plu à consigner dans ce livre. Rien

n'est si fréquent, dans les écoles, que de rencontrer des êtres

organisés à demi, les uns, comme les praticiens dont il a été question,

ayant l'oeil et la main trop habiles, tandis que l'intelligence est

inerte; les autres, âmes pleines de générosité, d'ardeur et

d'espérances, mais privées du secours indispensable des talents pour

produire leurs idées, et qui languissent et s'éteignent sur la terre

comme un aigle à qui l'on a ravi l'usage de ses ailes. Parmi les élèves

de David, il n'y en avait pas un qui ne fît secrètement des voeux pour

que le talent de Moriez se développât tout à coup: on l'entourait de

soins, on lui prodiguait les conseils; les plus habiles lui eussent même

achevé ses ouvrages, s'il eût été possible de partager avec lui des

facultés intellectuelles, comme on partage sa bourse avec un ami. Hélas!

vains efforts, voeux inutiles! le pauvre Moriez, que son amour stérile

pour la peinture avait éloigné de la carrière des armes, où il se serait

indubitablement distingué, vécut pauvre et bénissant le ciel quand il

trouvait l'occasion de peindre un triste portrait qu'on lui payait à

peine. Il exerçait encore sa chétive profession vers 1812, à

Saint-Germain en Laye, exécutant ses ouvrages avec conscience, et

supportant sa pauvreté avec une force d'âme véritablement héroïque,

lorsqu'il fit une chute grave.

Ceux qui ont passé leur jeunesse dans les colléges et les écoles savent

que les camarades qui s'aiment et s'estiment le plus sont presque

toujours entraînés dans des directions différentes en entrant dans le

monde. Ducis, Duphot et Moriez continuèrent à se fréquenter, tout en

exerçant leur profession d'artistes; mais Étienne, lancé dans une autre

direction, n'eut qu'à de rares intervalles l'occasion de voir Moriez,

auquel il témoignait toujours et ses respects et la constance de son

amitié quand il le rencontrait. Un jour cet excellent homme vint chez

Étienne; c'était la première fois qu'il s'y présentait. Étonné, quoique

satisfait de cette visite inattendue, Étienne reçut cordialement son

ancien camarade, et l'engagea à s'asseoir, ce que son hôte fit

péniblement. Il était pâle, fort maigri, et sur son visage tout

indiquait la souffrance, bien que son sourire bienveillant et noble

donnât toujours du charme à l'expression de ses traits. «Je ne saurais

vous exprimer, mon cher Moriez, dit Étienne, le plaisir véritable que je

ressens en vous voyant chez moi; mais comme c'est la première fois que

j'ai cette bonne fortune, est-ce que j'aurais encore celle de pouvoir

vous être utile?--Non, mon cher Étienne, non; je n'ai besoin de rien. Je

viens vous voir... c'est un projet que j'ai formé bien des fois et que

je n'ai pu réaliser... Vous savez comment la vie est faite, et que les

gens que l'on voit le plus souvent ne sont pas toujours ceux que l'on

aime le mieux...; mais une fois entré dans la vie réelle, celui-ci va à

droite, celui-là à gauche, et il faudrait achever le tour du monde pour

se rencontrer. Cette fois, comme je n'ai pas de temps à perdre, et que

je ne voulais pas laisser au hasard le soin de nous joindre, je suis

venu vous voir, et me voilà!»

Malgré la franchise naturelle de Moriez, sa pâleur, l'affaiblissement

visible de sa santé, et plus encore peut-être l'inattendu de sa visite

et l'indécision de son discours, firent penser à Étienne que peut-être

son camarade, pressé par un défaut subit d'argent, avait eu la bonne

idée d'avoir recours à lui en cette occasion. Moriez devina la pensée

d'Étienne, et lui dit: «Non, mon cher ami, je n'ai besoin que de vous

voir;» puis, appelant sur ses lèvres un sourire fin et plein de noblesse

qui seyait si bien à sa physionomie, il ajouta: «Je suis sur le point de

faire un long voyage, et je n'ai pas voulu partir sans vous faire mes

adieux.» Comme Étienne fit un mouvement de surprise qui allait être

suivi d'une question, Moriez, mettant doucement sa main sur celle de son

camarade pour réclamer le silence, continua en ces termes: «J'ai fait,

il y a quelques mois, une chute fâcheuse: je me suis luxé une vertèbre,

et depuis ce moment ma santé va toujours en s'affaiblissant. Je n'ai

plus que peu de temps à vivre, et je viens faire ma visite pour prendre

congé de vous.»

Le calme, la douceur du sourire avec lesquels Moriez prononça ces

paroles ne permirent pas à Étienne de répondre, et d'autant moins que le

malade reprit sur-le-champ la parole pour répéter à Étienne, en lui

rappelant le temps où ils fréquentaient la même école, ces recueils de

sentences sur le mépris de la vie et de la mort qu'il se plaisait à

débiter autrefois à ses camarades dans les instants où ceux-ci se

livraient avec le plus d'emportement aux plaisirs de la jeunesse.

Pour dire toute la vérité, Étienne, en entendant ces étranges paroles et

en voyant surtout le calme parfois ironique avec lequel elles étaient

prononcées, eut l'idée que l'esprit de son ancien camarade pouvait être

altéré. Cette pensée l'engagea à ne pas insister sur ce sujet, mais à

faire tourner la conversation sur le charme que l'on éprouve à recevoir

des compagnons d'études et de jeunesse. Tout en acceptant cette

diversion, Moriez, toujours avec le même calme et la même aisance, fit

sentir de nouveau à Étienne le prix qu'il attachait à cette visite

suprême; et après l'avoir embrassé et lui avoir serré tendrement les

mains, il lui dit adieu et se retira. L'esprit de Moriez était

parfaitement sain, et tout ce qu'il avait accusé était vrai. Il mourut,

en effet, peu de temps après cette visite et au jour qu'il avait

désigné. Depuis sa mort, on sut qu'il était allé voir plusieurs de ses

camarades pour leur faire, ainsi qu'à Étienne, un dernier adieu.

Cependant David avait senti ses entrailles d'artiste émues de nouveau

par le tableau des _Thermopyles_, délaissé si longtemps. Les événements

politiques, depuis la guerre d'Espagne, étaient loin d'ailleurs de se

montrer sous un jour favorable, et l'âme mobile du premier peintre de

Napoléon s'était assez enivrée d'images monarchiques pour qu'elle

éprouvât le besoin de se rafraîchir quelque peu dans l'atmosphère

républicaine des guerriers de Lacédémone.

Lorsqu'il reprit son _Léonidas_, l'admiration excessive que l'on avait

eue pour les ouvrages antiques s'était affaiblie parmi le public et chez

les artistes. David lui-même, en achevant _le Couronnement_ et _les

Aigles_, s'était laissé aller à peindre tout simplement en copiant la

nature, et en faisant, selon son expression, des _tableaux-portraits_;

son imagination, ainsi que sa main, étaient moins disposées à

l'imitation des productions de l'antiquité, quelque parfaites qu'elles

lui parussent toujours. Il est certain, comme on peut s'en convaincre en

regardant le _Léonidas_ avec attention, que cet ouvrage, considéré sous

le rapport de la composition et de l'exécution, a été achevé sous

l'influence de deux manières, de deux systèmes très-distincts. Le jeune

homme qui lie sa chaussure, les deux autres qui offrent des couronnes,

celui qui trace l'inscription, et le groupe du vieillard et de son fils

se tenant embrassés, ont été conçus, tracés et presque entièrement

peints à la première époque; tandis que l'aveugle, le personnage assis à

la gauche de Léonidas, les deux soldats nus qui vont prendre leurs armes

à un arbre, ainsi que les figures du fond, ont été dessinés et

entièrement peints lorsque David termina cet ouvrage; en effet, l'oeil le

plus faiblement exercé ne pourra manquer de saisir l'extrême différence

qu'il y a entre les attitudes élégantes et la fermeté du dessin des

figures peintes vers 1802, et le laisser-aller de celles que l'artiste

n'exécuta que douze années après. Cette disparate est sensible au point

d'en devenir parfois choquante.

Quant à Léonidas, l'intention prêtée à ce personnage, son attitude et

son expression n'étaient point encore entièrement arrêtées dans l'esprit

du peintre que déjà le reste du tableau était presque entièrement

terminé. Ce qui fixa ses idées à ce sujet est un camée antique[69], qui

représente un héros de la mythologie grecque ayant absolument la même

attitude que le Léonidas. Ce plagiat reproché, avec beaucoup d'autres, à

David, ne portait aucune atteinte à sa conscience d'artiste; il allait

même jusqu'à prétendre que les emprunts faits aux anciens loin d'être,

ainsi qu'on le prétendait, une faiblesse de sa part, devaient lui être

reprochés comme des actes de présomption et même de témérité, parce que

rien n'est si dangereux pour un artiste, disait-il, que de s'emparer

d'un type consacré, pour le reproduire.

Plus d'une fois aussi on lui objecta le choix de ses sujets tirés de

l'histoire proprement dite, tels que ceux des _Sabines_ et du

_Léonidas_, tandis qu'il les traitait poétiquement comme des scènes

héroïques, mythologiques. À cette critique, dont il ne pouvait détruire

toute la force, il répondait: «Je sais que pour être conséquent aux

principes que j'ai adoptés, je ne devrais tirer mes sujets que des

poëmes d'Homère ou de ses successeurs; mais j'ai cru remarquer que les

ouvrages des artistes de notre temps qui en ont agi ainsi sont toujours

restés, dans l'opinion du public, fort au-dessous de l'idée qu'ils

devaient exprimer et des personnages qu'on s'était proposé de rendre.

Quant à moi, j'ai cru montrer plus de prudence qu'eux, en adoptant un

fait historique dont je restais maître, et que je _poétisais_ à ma

façon, au lieu de peindre un sujet de poésie pure, pris dans Homère ou

Sophocle, par exemple, sujet auprès duquel, malgré tous mes efforts, je

paraîtrais toujours inférieur et prosaïque. D'ailleurs, ajoutait-il avec

une bonne foi qui fait bien connaître la nature de son génie, je n'aime

ni je ne sens le merveilleux; je ne puis marcher à l'aise qu'avec le

secours d'un fait réel.

Malgré ce qu'il y a de juste dans ces réflexions, on ne saurait

disconvenir que leur réunion est loin de former un système qui soit

susceptible de recevoir une application facile et satisfaisante. Si le

sujet des _Sabines_ ne réalise pas cet ensemble et cette unité

dramatique que les modernes exigent si impérieusement, cependant la vue

de ces guerriers près de combattre, mais séparés par des femmes jetant

entre eux leurs enfants, présente une scène si simple, que le

spectateur, sans s'inquiéter de ce qui a précédé ou de ce qui suivra,

peut y prendre intérêt instinctivement. Mais il n'en est pas ainsi des

préparatifs du combat des Spartiates, ni surtout de la figure de

Léonidas.

L'expression méditative de ce personnage, son attitude vague, restent

isolées de tout ce qui les entoure. En admettant le système de

composition choisi par l'auteur, on est en droit d'observer que dans

celle des _Thermopyles_, le choix de l'action et du moment exigeait une

combinaison plus dramatique. La position critique de Léonidas et de ses

guerriers inquiète trop ceux qui en sont instruits, pour que le peintre

n'ait pas fait quelques efforts afin de la rendre intelligible. Ce qui

nuit donc le plus à l'effet général de cette scène est sa nature, qui la

classe au nombre des sujets dramatiques, tandis que David l'a traitée

originairement dans un mode lyrique, s'il est permis d'appliquer cette

qualification à l'art de la peinture.

Mais, outre cette première incohérence, il s'en manifeste encore une

autre toute matérielle, qui résulte des époques différentes et assez

éloignées auxquelles ce tableau a été commencé et fini. Dans ce dernier

temps David, ramené par ses travaux intermédiaires du _Couronnement_ et

des _Aigles_ à une imitation de la nature plus exacte, finit en

_prosateur_ ce tableau, qu'il avait entrepris en _poëte_. Le jeune homme

qui se chausse, les trois jeunes gens offrant des couronnes, et le

groupe du père embrassant son fils, conçus, dessinés et peints vers

1800, offrent des beautés _lyriques_, que l'on passe encore une fois sur

cette expression, qui ne le cèdent en rien à celles qui brillent dans le

tableau des _Sabines_. Quant aux figures accessoires, telles que le

compagnon de Léonidas, les deux jeunes soldats décrochant leurs armes

suspendues à un arbre, et l'aveugle, cette partie _prosaïque_ du tableau

est inférieure aux personnages analogues introduits dans les _Sabines_,

tels que les enfants, le soldat étendu mort, le chef de la cavalerie et

plusieurs autres figures du fond, où le peintre cette fois avait rendu

et imité la nature simple, vulgaire même, avec une supériorité de talent

que l'on ne retrouve que dans le groupe du pape et du clergé, du

_Couronnement de Napoléon_. Quant à la figure de Léonidas, elle semble

tenir précisément le milieu entre ces deux modes extrêmes, et quoique

fort remarquable par la largeur de son exécution, elle est inférieure à

celle du Tatius des _Sabines_, à laquelle on peut la comparer.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 23 / 32 段